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19 octobre 2026


Le testament de Maître Mussard

de Patrick Süskind

***+

978-2842054465

Bien que nouvelle ou novella, plutôt que roman, ce titre de Patrick Süskind a été édité à part par Fayard dans la collection Mille-et-une-nuits, d'où sa présentation ici, mais à l'origine, il faisait partie du recueil "Un combat et autres récits" qui "rassemble des nouvelles noires sur les thèmes de l'angoisse, de la solitude, du repli sur soi et de la vocation au désastre."

C'est donc ce testament, que Mussard rédige comme un récit de sa fin de vie, que nous lirons ici. Il souffre d'une maladie qui le paralyse progressivement (on pense à la sclérose en plaques ?) mais nous sommes au début du 18ème siècle et la médecine sait peu de choses. Dans sa jeunesse, Maître Mussard fut orfèvre, et doué semble-t-il, ce qui lui valut de faire fortune et de côtoyer "du beau monde". Assez vaniteux, il entreprit de se cultiver lui-même, fréquentant les "salons scientifiques" et manifestant tous les défauts et qualités des autodidactes, ce qu'il est loin de reconnaître. Il est persuadé d'être l'égal des savants, ce qui entraînera la suite de cette aventure. La retraite venue, il s'est acheté une petite propriété à Passy où il a tendance à s'ennuyer... jusqu'à ce qu'il trouve des coquillages fossilisés dans son jardin et n'hésite pas à en conclure toute une grandiose et très audacieuse théorie "scientifique" mêlant paléontologie et géologie, que ses recherches et expériences viendront confirmer. Il n'est pas peu fier d'être le seul savant à avoir compris que le cosmos, la terre et tous les êtres qu'elle porte sont en train de se transformer en coquillages ainsi que le confirme la dégradation de son propre corps...

Je crois qu'on ne peut pas lire ce récit absurde sans penser à Bouvard et Pécuchet, mais en moins jovial, optimiste et enthousiaste. Beaucoup moins. (moins inspiré aussi, il faut bien le dire). Il y avait chez Bouvard et Pécuchet, eux aussi autodidactes, une jovialité dont on n'a pas une goutte ici. Je ne sais pas si c'est la maladie, les coquillages ou la mort qui approche, mais tout ici est froid et désincarné. On reste distant. Sans compter que la théorie de Mussard est si "énooorme", qu'on peut difficilement y croire ou penser qu'il y a cru. Je sais que le début du 18ème était marqué par l'obscurantisme, mais nous, lecteurs du 21ème, nous n'y croyons jamais vraiment.

Bref, autant "Le pigeon", lu dernièrement m'avait convaincue, autant ce Testament, non. Mais ça reste du Süskind, pour ce qui est de la qualité du texte. A lire quand même, donc.



28 août 2026

Le pigeon

de Patrick Süskind

*****

978-2253047421

On n'a parfois pas besoin de beaucoup de pages pour faire un chef-d’œuvre, du moins, quand on s'appelle Patrick Süskind. Ici, il en a utilisé moins de cent.

Nous allons suivre monsieur Jonathan Noël, son personnage, pendant toute une journée, mais quelle journée ! Celle qui détruira son monde et lui permettra d'avoir passé une marche et de ne plus être tout à fait le même le lendemain. Monsieur Noël, la cinquantaine assumée, est vigile à la banque. Son travail consiste à stationner impeccablement, debout toute la journée à côté de la porte en fixant l'horizon. Et il y parvient sans trop de mal (ce que j'admire). Ce que nous découvrirons au fil de ce récit, c'est qu'il a eu une enfance très traumatisante et un début malheureux dans l'age adulte, qui l'ont laissé avec un très profond sentiment d'insécurité qu'il ne peut surmonter que dans la solitude et par une organisation pointilleuse de sa vie. Empêchements, frayeurs, routine apaisante, phobies. Il vit dans le cauchemar de tout perdre, aussi, est-il très heureux d'occuper une minuscule pièce sous les toits qu'il est même en train d'acheter au prix de gros efforts financiers, pour s'assurer (croit-il) de ne pas risquer de perdre au moins un toit.

Toujours tiré à quatre épingles, Monsieur Noël quitte chaque matin sa chambrette pour se rendre à la banque, y stationner pendant des heures et rentrer le soir après quelques courses alimentaires. Il est heureux comme cela, entendez qu'il maintient ses angoisses à un niveau acceptable. Mais ce matin-là ! Ce matin-là, en ouvrant la porte de sa chambre, il se trouve face à un pigeon dans le couloir où il a pénétré on ne sait comment. Or, la terreur de M. Noël face à ce volatile est totale. Il ne peut s'y confronter. Et c'est l'heure d'aller au travail.

Je ne vais pas tout vous raconter, mais il finit par arriver à sortir. Seulement, il est incapable d'envisager de revenir affronter ce pigeon, tout comme il sait qu'il ne peut demander d'aide à personne. Aussi, ce matin-là, en quittant son immeuble, Jonathan a-t-il perdu son sacro-saint « toit » et se voit-il comme SDF. Sa vie s'effondre.

Je pense que vous comprendrez mieux ce récit si vous avez vous-même une phobie car il vous paraîtra plus vraisemblable. Dans ce cas, imaginez-la à la place du malheureux pigeon.

Enfin, une lecture hors des sentiers battus. Cent pages d'une justesse et d'une tension remarquables. Cent pages qui se dévorent. Du grand art.