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12 novembre 2025

Zem

de Laurent Gaudé

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978-2330140946


Moitié polar moitié science fiction dystopique, ce roman est la suite de «Chien 51». Nous retrouvons Zem Sparak ainsi que l’inspectrice Salia Malberg, tous deux à moitié détruits mais toujours debout. Salia poursuit sa carrière dans la police tandis que Zem est devenu le garde du corps personnel de Barsok, un des hommes à la tête du pouvoir chez Goldtex. Les conditions de vie sont de plus en plus difficiles pour tous les cilariés maintenant que la pénurie d’eau s’est installée, mais la classe dominante de la zone 1 n’envisage pas de se priver le moins du monde. L’important, c’est le mélange de force coercitive et de distraction qui maintient le peuple dans la soumission. Aussi Barsok a-t-il lancé des «Grands Travaux» qui occupent les gens et promettent des améliorations.

En attendant, l’actualité du jour est l’arrivée au port d’un cargo chasseur d’icebergs traînant une prise rare qui permettra la mise en bouteille de milliers de bouteilles d’une eau (enfin) pure datant de l’ère glaciaire et ne contenant donc aucune pollution. Evidemment ces bouteilles se vendront hors de prix et peu nombreux seront les futurs propriétaires. Mais tout est déjà vendu alors que dans les rues, la foule se précipite pour gober les gouttes d’une des trop rares averses…

Alors que Zem accompagne Barsok sur le port pour la cérémonie d’arrivée de l’iceberg, Salia débarque car elle a reçu une information disant que quelque chose d’anormal allait se passer pendant cet événement, et c’est bien ce qui se produit en effet. Un porte-conteneurs fonce dans la foule. A l'intérieur du conteneur, cinq cadavres dans un état anormal. Salia en tant qu’inspectrice chargée de l’enquête et Zem en tant que représentant de Barsok se trouvent alors à nouveau réunis pour une enquête plus définitive que la première.

Il y a de l’action, une tension qui ne se relâche jamais, des surprises, un univers poignant, une peinture sociétale et une projection dystopique très pessimiste (mais ceux qui en proposent une optimiste deviennent rarissimes). Peut-on résister dans un monde hyper surveillé et contrôlé? L'état est si puissant, l'individu si faible... Zem et Salia incarnent-ils l’espoir ? Vous le saurez en découvrant leurs aventures.


PS : ici encore, un des «personnages» est un robot doté d'une IA. C'est le cas dans beaucoup des romans que je lis maintenant. Les écrivains au moins ne sont pas comme les hommes politiques, à se demander encore si on va autoriser ceci ou interdire cela. Ils savent que cela fait un moment que le problème ne se pose plus en ces termes. 

Extrait:

(Elle demande au robot quelque chose qui va à l'encontre de sa programmation)

" - Je le ferai

- Merci

D'où viennent ces mots? Elle ne saurait le dire. Existe-t-elle vraiment, cette conscience de machine? De quelle nature est leur amitié? Est-ce un dysfonctionnement, une sorte d'accident de programmation ou, au contraire, le stade ultime du progrès? Elle l'ignore - comme elle ignore pourquoi Motus a décidé d'être avec elle, pleinement, totalement."


29 septembre 2022

Chien 51  

de Laurent Gaudé

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Quatrième de couverture :

"C’est dans une salle sombre, au troisième étage d’une boîte de nuit fréquentée du quartier RedQ, que Zem Sparak passe la plupart de ses nuits. Là, grâce aux visions que lui procure la technologie Okios, aussi addictive que l’opium, il peut enfin retrouver l’Athènes de sa jeunesse. Mais il y a bien longtemps que son pays n’existe plus. Désormais expatrié, Zem n’est plus qu’un vulgaire “chien”, un policier déclassé fouillant la zone 3 de Magnapole sous les pluies acides et la chaleur écrasante.

Un matin, dans ce quartier abandonné à sa misère, un corps retrouvé ouvert le long du sternum va rompre le renoncement dans lequel Zem s’est depuis longtemps retranché. Placé sous la tutelle d’une ambitieuse inspectrice de la zone 2, il se lance dans une longue investi­gation. Quelque part, il le sait, une vérité subsiste. Mais partout, chez GoldTex, puissant consortium qui assujettit les pays en faillite, règnent le cynisme et la violence. Pourtant, bien avant que tout ne meure, Zem a connu en Grèce l’urgence de la révolte et l’espérance d’un avenir sans compromis. Il a aimé. Et trahi.

Sous les ciels en furie d’une mégalopole privatisée, “Chien 51” se fait l’écho de notre monde inquiétant, à la fois menaçant et menacé. Mais ce roman abrite aussi le souvenir ardent de ce qui fut, à transmettre pour demain, comme un dernier rempart à notre postmodernité."


Nous sommes dans un futur de quelques décennies. Zem Sparak, notre personnage principal, la cinquantaine, est né en Grèce. Il a connu la Grèce telle que nous la connaissons actuellement ou presque. Le presque, c'est que les consortiums internationaux sont devenus tellement puissants qu'ils n'ont plus besoin de se cacher pour dicter leur loi aux états.  Goldtex a racheté donc  la Grèce ruinée, "le territoire, mais aussi ses habitants". Mi-citoyens mi-salariés, ils sont devenus les cilariés de Goldtex et vivent "un monde privatisé où il n'y a plus de nationalités".  Ils sont de moins en moins nombreux, comme Zem, à avoir connu et à se souvenir des pays d'autrefois, et ces souvenirs sont tous traumatisants car, comme on s'en doute, le passage, le rachat, ne s'est pas fait sans beaucoup  de violence.

Zem, homme dur, à demi détruit, se ressourçant dans les paradis artificiels,  est une sorte d'inspecteur de la criminelle affecté à la zone 3, terrains vagues où la pluie est jaune et huileuse et que les tempêtes ravagent régulièrement, la zone la plus misérable et dangereuse. Mais Sparak aussi est dangereux. Il a ses parts d'ombre qu'il essaie de racheter en se consacrant à la traque des assassins de pauvres. 

"Chien 51" est de la science-fiction, mais c'est aussi un roman policier sur fond de campagne électorale. On a retrouvé dans la zone 3, le cadavre d'un homme éventré et aux organes arrachés.  Cela ne serait pas absolument remarquable dans cette zone si la victime n'était pas un habitant de la zone 2 bien plus bourgeoise et qui est protégée par un dôme. Or, comme on s'en doute, il n'est pas dans les habitudes des habitants de la zone 2 d'aller se promener en zone 3. Que faisait-il là? Voilà de plus que l'autopsie révèle que c'était un "greffé", or les greffes d'organes, grosses valeurs de ce monde qui vise l'immortalité de quelques-uns et la très grandes mortalité de beaucoup d'autres,  ne sont distribuées qu'à une rare élite. Un registre des heureux récipiendaires est strictement et très officiellement tenu, or cet homme n'y figure pas, ce qui est absolument impossible.  Qui est cet homme ?

Un roman captivant et profond aussi, qui parle de la dérive de notre monde, de ce qui le meut vraiment  et de ce qui, finalement, a de la valeur pour l'homme. Qui montre a contrario, comment il se détruit en permanence et détruit son univers. Notre univers. Comment, dans la logique folle qui s'emballe, logique de l'argent, le malheur est aussi universel qu'individuel.

978-2330168339


04 juin 2021

  Écoutez nos défaites 

de Laurent Gaudé

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On apprend de tout, si on est capable d'apprendre

   Mariam, archéologue irakienne atteinte d'un cancer incurable alors que son monde s'effondre détruit par les fanatiques religieux, et Assem, agent des services secrets français qui commence à douter du bien fondé de ses actions ("Avons nous jamais gagné ?") se rencontrent un soir dans un hôtel international. Ils sont tous deux habitués aux "brèves rencontres" qui leur conviennent mieux, à ce moment de leur vie, que les liaisons plus durables, ils se quitteront donc le lendemain après un dernier regard. Pourtant, cette fois, l'un comme l'autre sent bien qu'il aurait pu y avoir un vrai lien, d'ailleurs Mariam a glissé un cadeau dans la valise d'Assem...

     Nous allons tout au long du livre de Laurent Gaudé, suivre alternativement ces deux personnages à un moment déterminant de leur existence : ils sont seuls, libres, ont atteint l'âge des bilans et il n'est que temps d'en tirer les conclusions et, éventuellement, de corriger le tir. Autour d'eux, le monde en furie. Ceux qui ont la puissance et la richesse semblent douter de ce qui les a portés jusque là, tandis qu'autour, les forces les plus primaires mettent à profit leurs hésitations pour donner libre cours à leurs appétits de destruction.

     Mais de tout temps, le monde a été guerre, fureur, destruction, et souvent, victoire du plus sauvage. C'est ce qu'expérimente Grant : pour gagner, il a dû perdre, perdre une partie de son humanité, faire des choses qu'il n'aurait pas dû faire... et aller au-delà. Seul des trois exemples historiques (on trouve avec lui, Hannibal et le Négus Hailé Sélassié) qui nous sont donnés, à avoir gagné, il a cependant perdu dans la guerre toutes ses illusions et même sa foi en sa propre clémence, en sa loyauté et sa justice. La victoire qu'il a apportée à son camp, est une défaite. Il y a perdu son humanité, et avec lui, beaucoup de ses hommes.

     Ces combats, dont le roman est entièrement fait, se répondent en écho, ceux de Mariam et d'Assem rejoignent ceux des grandes pages de l'histoire, et également ceux des vies des lecteurs, car tous, à des degrés divers, nous combattons, nous remportons des victoires ou subissons des défaites et tous ceux qui réfléchissent un peu savent la part d'ombre qu'il y a dans toute victoire, l'enrichissement qu'il y a dans toute défaite.

     Un très excellent roman qui aurait dû avoir un prix à sa sortie à l'automne 2016, si tout cela avait un sens.

978-2330066499