30 juin 2022

L'Île du docteur Moreau

de H.G. Wells

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L'intégralité du récit nous est fait par Edward Prendick, depuis son naufrage dont il est le seul survivant, jusqu'à sa mort. Rescapé donc de ce naufrage, Pendrick dérive sur un canot et est presque mort lorsqu'un navire le recueille. Ce navire transporte une cargaison d'animaux sauvages qu'un médecin alcoolique, le Dr Montgomery, emmène sur une île où son employeur les attend. Le médecin soigne le naufragé et parvient à le sauver mais lorsqu'il peut enfin quitter sa cabine et rencontrer l'équipage, c'est pour découvrir qu'il s'agit d'un ignoble ramassis de crapules, capitaine inclus. Quand médecin et chargement quittent le navire, le capitaine décide qu'il ne veut plus de ce naufragé et le remet à la mer sur son canot. Montgomery, dont ce n'était pas l'intention première, n'a d'autre choix que de le prendre avec lui. Une fois sur l'île, Pendrick fait la connaissance du «patron», le Dr Moreau, homme fermé et mutique qui semble consacrer sa vie à des expériences "scientifiques" sur les animaux. On parle ici de vivisection à outrance et sans la moindre anesthésie. Mais nous sommes encore au 19ème siècle et nul ne songe se préoccuper le moins du monde de la souffrance animale. Même notre héros, «Je ne suis pas tellement vétilleux sur la souffrance» déclare-t-il sans rougir (il ne parle pas de la sienne, bien sûr). Néanmoins, les hurlements de douleur incessants finissent par lui limer les nerfs, et l'amènent à quitter sa chambre pour aller se promener dans l'île où il découvrira une faune inattendue de monstres, mi hommes- mi-bêtes. C'est à ces fabrications-là que joue le Dr Moreau et le monstre est clairement de l'autre côté du scalpel. "L'Île du docteur Moreau" est plutôt un roman de suspens et d'horreur, un thriller avant l'heure en quelque sorte, Il n'y a ni martiens, ni déplacement dans le temps, ni invisibilité. En fait, il n'y a rien d'impossible, mais le "possible" qui est développé ici amène le lecteur à réfléchir autant qu'à trembler. 

Il faut savoir que H.G. Wells a été journaliste vulgarisateur scientifique à ses débuts et ce roman a été écrit et publié à l'époque où les questions de la vivisection et de l’expérimentation animale commençaient à faire polémique.  Certains contestaient leur utilité mais je ne sais pas s'il y avait déjà prise en compte des souffrances inutiles et défense des animaux auxquels on était loin de supposer des droits. Les mutilations et vivisections sans la moindre anesthésie étaient très nombreuses, inutiles et pratiquées sans la moindre retenue. L'homme était tellement sûr d'être la seule chose intéressante sur terre ! Quand je dis l'homme, je parle du blanc, bien sûr, mâle de préférence et si possible, britannique, vous l'aurez compris. Bref, l'âge d'or pour les petits sadiques très satisfaits d'eux-mêmes. "Vous oubliez tout ce qu'un habile vivisection peut faire avec des êtres vivants , disait Moreau" (à qui j'aurais aimé faire avaler son scalpel avec sa suffisance si on n'avait pas été dans un roman.)

Voilà, c'est toutes ces questions, centrales, vous le savez peut-être, que soulève Wells dans ce roman dans lequel certains ne verront qu'un page-turner à la tension poignante. Chose qu'il est aussi car je ne vous ai pas dit ce que Moreau essaie de faire et comment tout cela va se terminer... mais je veux bien quand même vous dire que les dernières pages ajoutent une profondeur inattendue au récit.

Au bilan, je ne suis pas sûre de ce qu'était la position de Wells sur la vivisection et cela me met mal à l'aise avec ce récit. Malaise encore avec toutes ces expériences inutiles et monstrueuses. Si je ne m'étais pas engagée à lire ce roman, je l'aurais sans doute interrompu dès mon arrivée sur l’île tant les évocations, bien qu'imprécises, sont pénibles et révoltantes. C'est pour ces raisons que je ne comprends pas ce que ce roman fait dans des éditions pour enfants. Y aurait-il encore tant de gens pour qui la souffrance animale n'est pas grave ? Moi, je crois qu'on connaît la valeur d'un humain à la façon dont il traite les animaux.


978-2070401789


25 juin 2022

 Les aventures d'un sous-locataire

 Iouri Bouïda

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Dans ce récit truculent, Stalen Igrouïev, alter ego de l'auteur, nous raconte comment il est arrivé à Moscou en 1991 (lors de la tentative de putsch) pour devenir écrivain. Il n'avait rien, sauf une lettre de recommandation que son grand-père lui avait faite pour une certaine Phryné, joyeuse soixantenaire et femme envoûtante, avec laquelle tout va se révéler possible. Ce fut chez elle qu'il logea. 

Peut-on donc dire qu'il était son sous-locataire? Pas même car il ne payait pas de loyer. D'ailleurs, si Stalen se revendique sous-locataire, ce n'est pas d'un appartement qu'il s'agit, même si ce concept de logements partagé évoque bien des choses dans les esprits des Moscovites. D'ailleurs maintenant, Stalen est propriétaire de son logement, signe qu'il n'a pas si mal réussi mais, nous le verrons, ce fut une longue route pleine de ronces et d'épines autant que de coups de chance, souvent portés par des femmes pour cet homme qui se décrit comme laid. Néanmoins, sous-locataire, Stalen revendique l’être, et il y tient, le dit et le répète.

"Je suis un sous-locataire, dans la vie comme dans la littérature." 11 

"Propriétaire depuis longtemps, je reste néanmoins sous-locataire dans l'âme, craignant à tout moment d'être flanqué à la porte. Cela dit, il y a des gens qui sont effrayés par moins que ça."26

"D'après toi, l'originalité de Dostoïevski tient, semble-t-il, au fait qu'il se sent locataire d'une maison en feu et na pas de temps à perdre à des bêtises - il peut tout juste accomplir l'indispensable, crier l'essentiel.

L'originalité de l'homme russe, qui vit depuis mille ans dans une maison en flammes, ne tient-elle pas à cela?" 364


Mais voilà, Stalen est jeune, il débarque à Moscou, ville de tous les possibles, du moins l'espère-t-il. Il ne songe qu'à écrire, si ce n'est pour un livre, au moins dans les journaux, et à laisser ses sens s'épanouir,  "Je ne savais pas comment gérer ma libido écervelée et sa puissance effrénée." 130  et les aventures, de grands chemins mais aussi littéraires ou sexuelles, vont se multiplier et se succéder sans repos jusqu'à ce que notre héros esquinté, ayant atteint la maturité, lève un peu le pied et se mette à rédiger ce récit de sa vie, qu'il destine à Lou, une femme qui a joué un rôle important bien que bref, à ses débuts. "Son vœu d'en savoir plus sur moi avait coïncidé avec mon désir de lui raconter mon enfance, ma jeunesse (...) j'avais compris que non seulement je devais, mais je pouvais le faire." 145 

Et vous aussi, cela vous intéressera. Laissez-vous tenter par ce récit de la vie Moscovite de ces cinquante dernières années. Découvrez les aventures de cet homme qui pense qu'un écrivain, doit être une "personne qui soit prête ou capable de réfléchir à la vie de l'esprit, à "l'idée russe" et à l'avenir de la Russie, de discuter de dieu, du diable et de la prédestination de l'homme, de rêver à l'amour et à la liberté..." 117

J'avoue que je sais que ma méconnaissance de l'histoire moderne de la Russie m'a fait rater bien des références, mais pas au point de rendre le livre incompréhensible et il est indéniable que d'un point de vue littéraire, c'est un grand livre. Vraiment.

La traduction en français par Véronique Patte a remporté une Mention spéciale du Prix Russophonie 2021, mais cela ne m'empêche pas de me demander s'il n'y a pas eu confusion entre scnickers et sneakers...


Citations :

"Le tirage de notre journal était modeste, mais il jouissait d'une grande popularité parmi les intellectuels moscovites. Nous publiions des libéraux et des conservateurs, des partisans de Gaïdar et Babourine, des rouges et des blancs, des centristes et des anarchistes, des orthodoxes, des catholiques, des musulmans et des adeptes de la fraternité blanche. (...) Beaucoup écrivaient que la Russie pourrait devenir un endroit agréable à vivre à condition qu'elle se transforme en un petit pays, protestant, sans alphabet cyrillique et sans Russes." 370/371


"La politique, Stalen Stanislavovitch , dit Toporov en écrasant soigneusement son mégot dans le cendrier, de manière hallucinante ne correspond pas à ce qu'en pensent ou à l'idée que s'en font tous ces penseurs, parce qu'elle est la pratique incarnée, rien de plus. C'est en cela que réside son privilège, et sa tragédie... et les hommes politiques ont depuis longtemps cessé d'être des médecins pour se transformer en pharmaciens..." 289

978-2072880162

20 juin 2022

  La septième fonction du langage

Laurent Binet

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Illocutoire ou perlocutoire ?

Le 25 février 1980, le sémiologue Roland Barthes est heurté par une camionnette ; gravement blessé, il est hospitalisé et son état reste longtemps incertain ; néanmoins, il décède finalement un mois plus tard. Cet accident est survenu alors qu'il sortait d'un entretien avec François Mitterrand. Là, nous sommes dans la réalité, ensuite, l'auteur laisse divaguer son imagination et nous entrons dans la fiction. 

Il semblerait qu'au moment de l'accident, Barthes était en possession d'un document extrêmement précieux dont beaucoup veulent s'emparer (cela commence dès l'accident) ou, à défaut, empêcher les autres de s'emparer. Le commissaire Jacques Bayard est chargé de cette mission par V. Giscard D'Estaing, alors Président de la République. Se sentant un peu démuni dans le contexte de grands intellectuels que cette enquête lui impose, il s'adjoint autoritairement les services d'un jeune thésard Simon Herzog, qui a assuré des cours de sémiologie. En effet, son flair lui permet de tout de suite sentir que c'est autour de ces questions (au demeurant ardues) que tourne toute l'affaire. Il apparaît rapidement que le document disparu a à voir avec la septième fonction du langage, évoquée par Jacobson... 

Et c'est bien à une palpitante enquête que le lecteur va avoir droit, avec même une société secrète très ancienne et très puissante dont les duels sont brillants et captivants (surtout le premier). Il ne manque pas non plus de  moment torrides, d'autres très brutaux, et d'un suspens tout à fait efficace, d'autant que Bayard et Simon ne tardent pas à entraîner dans leur sillage deux gros moustachus à l'accent bulgare (vous vous souvenez du parapluie bulgare?) et deux Japonais en Fuego bleue...

 Et néanmoins, le décor de cette enquête est la sémiologie ! Rien de moins. Dans sa version tout à fait réelle et sérieuse, avec des énoncés, des démonstrations, reprenant et explicitant les thèses de Saussure, de Jakobson, Derrida, Althuser, Chomsky, Searle etc. Des notions complexes y sont abordées de façon passionnante mais exacte. On retrouve tous les grands intellectuels internationaux de cette époque (et ceux qui voudraient bien en être, mais la chemise ne suffit pas). C'est un autre des points forts de ce roman : la plupart des personnages sont des personnalités du monde réel, dans des circonstances et attitudes réelles ou presque. Umberto Eco a ainsi un rôle important ici, tout comme le turbulent Michel Foucault et tous ceux dont j'ai déjà cité les noms, et d'autres encore, que vous aurez plaisir à découvrir. Ce roman, bourré d'occasions de trembler, de s'instruire, de soupirer, de sourire, de se lamenter, se dévore.

« La septième fonction du langage » fait aussi partie de ces romans qu'on a envie de relire à peine la dernière page tournée, parce que l'on sait que l'on en comprendrait davantage à une seconde lecture. Ce n'est pas parce que l'on a saisi le clin d’œil à Jean Bernard Pouy, ou repéré les jumeaux en tenue de cosmonaute, qu'on les a saisis tous. Il y avait sûrement un tas de choses que l'on n'a pas vues, et parmi elles, un certain nombre qu'on aurait pu voir.

Quand une lecture est à ce point distrayante et intelligente, je suis comblée.

 978-2253066248



15 juin 2022

Le Grand Monde 

de Pierre Lemaitre

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Vous aimez les sagas familiales ? Vous allez être servi. Des frères, des sœurs, des parents, de l'histoire, de la géographie, l'Indochine, Beyrouth, Paris, des sentiments, des choses horribles et d'autres suaves, des amours et du suspens, de la différence sexuelle et de la tolérance, ou non, du sexisme, de la guerre, des soldats, de la diplomatie, des finances, des magouilles, de la folie, des meurtres, des enquêtes, des journalistes, de la police, de la grandeur, de la mesquinerie, une secte, des carrières qui se font ou se défont, les fortunes de même, des services secrets et des services rendus, des légionnaires, le Viêt-minh, des fumeries d'opium, un pater familias digne de ce nom... et de l'amour maternel. Vous trouverez tout ça dans Le grand Monde, bref, vous en aurez pour votre argent. On songe aux feuilletonistes du 19ème... Pierre Lemaitre maîtrise totalement son sujet et peut nous servir largement.

Mais ça démarre façon diesel malgré une scène gore assez tôt. Le premier tiers est trop plan-plan à mon goût. Tout ça, c'est bien beau mais rien ne surprend vraiment, ni dans les personnages, ni dans le style et on arrive à la page 150 en se demandant si on va continuer longtemps comme ça. Ça s’accélère un peu après, une fois que tout est bien en place, et plus encore vers la fin, mais sans jamais devenir échevelé. C'est un peu étonnant, avec tout ce qui se passe. La fin, que je ne vous dévoilerai bien sûr pas, laisse la porte ouverte à des possibilités ultérieures... Nous lirons encore Pierre Lemaitre.


Extrait, Politique ordinaire :

« Nous aurons un scandale à affronter, ça ne sera ni le premier ni le dernier, on créera une commission qui enterrera ce truc, pendant ce temps on allumera un contre-feu quelque part et deux mois plus tard tout le monde aura oublié. »


‎ 978-2702180815



10 juin 2022

L'homme invisible

H.G. Wells

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Lutte à mort

« L'homme invisible » a été le troisième roman de science-fiction qu'H.G. Wells a écrit, après « La machine à explorer le temps » et « L'ile du Dr Moreau ». Et là encore, comme dans La Machine, il a mis le doigt sur un vieux rêve de l’humanité : l'invisibilité – et mieux, il l'a comblé. Un rêve que tous les hommes partagent. Combien de fois avons-nous dit ou songé « J'aimerais être une petite souris (ou invisible) pour savoir ce q... », Etre là où on peut voir, entendre, faire tout ce que l'on veut, sans que personne ne le sache. Dès l'antiquité, l'homme en a rêvé, et en cette fin de 19ème siècle, Wells allait arriver à faire presque croire à ses contemporains que les foudroyants progrès de la science que leur époque connaissait, allaient permettre de le réaliser, voire, l'avaient déjà permis à certains génies... C'est que notre auteur, journaliste de vulgarisation scientifique à cette époque, maîtrise assez bien son sujet pour lui faire prendre au maximum les apparences d'une possibilité scientifique réaliste. Il s'appuie sur de vraies recherches, et glisse juste, le petit bémol fictionnel qui leur permettrait d'avoir pour conséquence l'invisibilité. C'est la base de la science-fiction (comme son nom l'indique) et le lecteur n'en demande pas plus. Cela lui suffit pour embarquer dans la grande aventure et suivre Griffin, l'homme invisible.

Ce qui, à mes yeux, fait l’intérêt du livre, en dehors de cette mine de possibilités qu'est l'invisibilité, c'est la psychologie des personnages. Griffin, notre homme invisible, est un cas ! Si Wells s'était contenté de nous montrer, par l’entremise d'un gentil héros, toutes les aventures qu'un homme invisible pouvait connaître, cela aurait encore été amusant, mais son roman aurait été bien inférieur. Loin de là, il s'est choisi un personnage principal dont le moins qu'on puisse dire est qu'il a une forte personnalité, atypique et malcommode, et il l'a laissé l'exprimer. Du coup, la tension est tout de suite très forte, et loin du ronron d'un conte, on se trouve dans une histoire où tout est possible et où l'on se demande toujours jusqu'où cela ira.

C'est vrai que Griffin est peu sympathique, malhonnête, voire criminel... Il a dès le départ, le chic pour se faire détester de tous, même des chiens. C'est qu'il déteste tout le monde, lui aussi. Le monde l'agace, il ne supporte personne et il est blessant avec tous. Mais la société en a tout autant à son égard. Pour ma part, je vois aussi Griffin comme un surdoué caractériel qui a toujours pâti de sa non conformité à la norme et qui maintenant, entend tirer tout le parti possible (jusqu'à la pire mégalomanie) de sa trouvaille. Du moins, au départ. La situation difficile dans laquelle il se trouve lui met les nerfs à vif, ce qui n'arrange pas sa patience. Son état physique n'est pas fameux et se détériore. Evidemment, à un moment, d'excès en excès, il dérape dans la folie... (D'ailleurs, n'en fallait-il pas dès le début pour expérimenter sur lui-même son produit ?) Mais, comme on le verra, là encore, le monde ne lui fera pas de cadeau. Il s'estime au dessus des lois, mais de toute façon, il n’avait plus sa place dans le monde (à part comme bête de foire). Il vole, on le trahit, il tue, on le poursuit comme du gibier... Il y a beaucoup de violence dans ce roman, de pression, d'injustice, d'abus. De part et d'autre. Tout le monde abuse de son pouvoir dès qu'il en a un et la vox populi n'est pas plus tendre que lui. Griffin, s'y prend mal, il ne maîtrise rien. Il a un gros QI, mais un petit QE*, on sait maintenant que c'est un mauvais mélange...

Ceux qui croient que Wells est un auteur pour enfant se trompent lourdement et font preuve d'ignorance.


* Quotient émotionnel

978-2253004851



05 juin 2022

Angel 

d' Elizabeth Taylor

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Nous découvrons Angel alors qu'elle a quinze ans et étudie dans un collège un peu chic où sa mère et sa tante l'ont inscrite au prix de grands sacrifices car sa mère est épicière et sa tante, dame de compagnie. Leur intention, comme souvent, étaient de lui assurer une situation meilleure que la leur. Dans cette petite ville grise, froide et humide, coincée entre deux mondes, celui de la misère qu'elle voit de chez elle

"Au coin de la rue, une fillette au crane tondu sautait à la corde, pieds nus"

et celui de l'argent qu'elle côtoie au collège, Angel ne trouve personne qui lui ressemble et compense en développant un fort complexe de supériorité, mais il ne faudra jamais oublier le désespoir glacé qui la conduit à cela.

"Elle surmonta courageusement son désir lancinant d'avoir quelqu'un auprès d'elle à qui confier son amertume, sa désolation. Ce désir d'une âme compatissante l'envahit à tel point qu'elle sentit son cœur se serrer. Elle retint son souffle durant plusieurs secondes, serrant les lèvres."

Elle méprise les petites gens et commerçants de son quartier, elle méprise ses condisciples parce qu'elle ne parvient pas à se faire accepter, elle méprise ses professeurs dont la vie lui semble mesquine et fade. Elle ne sera pas comme eux tous ! Pour contrebalancer sa morne existence, elle développe une imagination délirante, se crée un passé semi-sulfureux, se rêve un avenir de manoirs, de parcs, de bijoux et de paons blancs... Elle imagine. On la considère bientôt comme une menteuse pathologique. Elle est unanimement moquée et condamnée. Elle refuse alors de retourner au collège, fait semblant d'être malade et s'ennuie tant dans sa chambre qu'elle découvre le plaisir de confier au papier les fruits exubérants de son imagination. Elle s'y place à l'abri dans son monde de rêve. Bien sûr, elle se considère immédiatement comme une romancière de génie et envoie son manuscrit aux éditeurs. Après quelques refus, l'invraisemblable survient et la voilà éditée! Le plus qu'invraisemblable suit bientôt puisque malgré ses inepties et ses absurdités (elle croit par exemple qu'on débouche le champagne au tire-bouchon) son roman flamboyant trouve son public au-delà de toute espérance. Il sera suivi de nombreux autres, tous ineptes et tous best-sellers qui lui vaudront une fortune lui permettant de mener la vie de ses rêves sans jamais se remettre en cause. Nous suivrons ainsi Angel jusqu'à sa mort.

"Elle se remémora soudan les circonstances abominables où elle avait entrepris son premier roman, le mélange de honte et d'indignation dont écrire l'avait délivrée, la maladie qu'elle avait feinte, l'ennui et la solitude qu'elle avait endurés. C'était vieux, tellement vieux. Je ne pourrais plus revivre cela pensa-t-elle. Tout est changé pour le mieux et je suis sauvée."

Elle se souvient de toutes ces petites demoiselles de son école dont elle n'avait pu se faire accepter en raison de son originalité de pensée.

"Et qu'étaient-elles maintenant, ces gamines fantomatiques? De vieilles dames ou sans doute des dames qui prenaient de l'âge comme elle-même, et qui n'avaient rien fait de leur existence sinon s'affairer, courir les magasins, vivre au jour le jour; peut-être qu'elles étaient là, à l'instant même, perdues dans la queue devant la boucherie où des cadavres de moutons (ainsi que les dénommait Angel) pendaient à des crocs, tranchés en deux, à l'intérieur de la vitrine."

Cet extrait montre bien d'ailleurs qu'on n'est pas dans une romance sentimentale facile, mais bien dans une œuvre littéraire.

J'ai aimé ce roman, en dehors de sa qualité d'écriture, parce que E. Taylor sait nous montrer ses personnages dans tous les secrets et détours de leurs caractères compliqués sans jamais faire mine d'expliquer, et sans juger. C'est le lecteur qui regarde, découvre, comprend et tire ses propres conclusions. La finesse de l'auteur fait qu'on a une vision intelligente et sensible de ce qui se passe. "Angel" est le roman le plus connu d'Elizabeth Taylor et ordinairement considéré comme son meilleur, mais personnellement j'ai préféré "Mrs Palfrey, Hôtel Claremont" peut-être tout simplement parce que le thème m'est plus proche. Chacun lit SON livre, c'est bien connu.


978-2743629656