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27 janvier 2026

Il était une fois l'Amérique

Une histoire de la littérature américaine

Tome 1 Le XIXè siècle

de Catherine Mory

Dessins Jean-Baptiste Hostache

*****

979-1037511096

Après un court prologue rappelant la situation historique de l’Amérique du Nord en ce début de 19ème siècle, nous entamons les biographies de 10 écrivains qui ont posé le socle de sa littérature. Ils sont présentés par ordre chronologique et à chaque fois, leur chef-d’œuvre est résumé, ce qui permet non seulement d’en savoir beaucoup sur ces auteurs mais aussi, d’avoir une petite idée de ce qu’ils ont écrit et de l’héritage fictionnel qu’ils ont laissé. Je pense qu’il y en a plusieurs parmi vous qui désirent savoir qui sont les écrivains présentés et, cela me semble d’autant plus légitime que je n’ai pas moi-même pu en trouver la liste exacte sur le net. A chaque fois, des noms sont cités, mais pas tous. C’est frustrant ! Alors, voilà :

James Fenimore Cooper (Le dernier des Mohicans et le génocide indien)

Nathaniel Hawthorne (les sorcières de Salem)

Edgar Allan Poe (l’invention du roman policier)

Henry David Thoreau (l’invention du nature writing et la lutte anti esclavagiste)

Walt Whitman (la naissance de la poésie et la Guerre de Secession)

Herman Melville (Moby-Dick et la conquête des océans)

Emily Dickinson (le puritanisme)

Mark Twain (l’humour de l’ouest)

Henri James (la confrontation entre l’ancien et le nouveau monde)

Jack London (la ruée vers l’or)

Comme vous le voyez, n’ont été retenus que des auteurs ayant produit toute une œuvre de haute tenue et non seulement un titre marquant. Une seule femme. On appelle ça le plafond de verre, mais il est bon de préciser que c'est du verre blindé.

Chaque chapitre est suivi d’un arbre "généalogique" indiquant ceux que l’on a pu par la suite estimer comme ayant été notablement influencés par l’écrivain présenté. Par exemple :

En arrière plan, au fil de ces biographies, nous découvrons une Amérique du Nord qui se dessine peu à peu et se précise. On la voit évoluer au fil du temps, s’étendre, se bâtir, s’urbaniser… non sans heurts et cahots. Le génocide indien, les guerres d’indépendance, la guerre de Sécession, c'est un monde violent qui a versé beaucoup de sang.

J’ai été totalement convaincue par cet ouvrage extrêmement documenté, où tout est exact et où l’auteur a su choisir puisqu’il est bien sûr impossible de tout dire en 200 pages de BD. Ce travail de résumé et de choix a dû être très difficile, mais j’ai trouvé qu’il avait été plutôt réussi. Le plus important à savoir avait toujours été retenu et rien de majeur ne manquant.

C’est un album qui demande plusieurs heures de lecture mais que vous quitterez beaucoup moins ignorant des passionnants débuts de la littérature nord américaine. Recommandé pour tous ceux qui aiment apprendre, mais pas s'ennuyer. Il y a un tome 2 pour le 20ème siècle.

PS : Je m’engage à ne plus jamais utiliser "Amérique" ou "Américain" pour désigner l’Amérique du Nord et les nord-américains. J’y ai toujours répugné mais je le faisais parfois pour aller plus vite. Cependant, Orwell nous l’a assez répété, les mots ont un sens et c’était une erreur et elle a un prix.

23 janvier 2026

Nerona 

d' Hélène Frappat

****

978-2330208974

Nerona règne en maîtresse absolue sur son pays. Elle sait parler à son peuple. Elle lui donne à volonté de ces discours populistes, démagogiques, sans vérité ni profondeur qui font vibrer les foules et les emportent. Elle fait sa loi, sans référence à aucune autre loi, si ce n'est justement cette foule violente et prompte à s'enflammer qu'elle dirige à sa guise. Aucune institution ne pourrait s'y opposer sous peine d’être emportée. Elle est là et elle règne. Seule. Car seule, elle l'est. Elle est entourée d'employés qui ne l'estiment ni ne l'aiment mais savent parfaitement que leur seule chance de survie est la plus complète servilité. Elle a conservé dans son entourage sa mère et sa sœur, mais elles n'ont pas de pouvoir, ni même d'influence. Elles gênent un peu, même. Elle a enfin sa fille, Victoire, qu'elle aime un peu, à sa façon et qui lui ressemble pas mal pour le caractère, mais on devine que l'une finira par tuer l'autre. C'est fatal. 

En attendant, elle s'occupe de son royaume violent et de son peuple. Peuple qu'elle assassine indirectement sans vergogne quand la corruption qu'elle ne combat d'aucune façon, élève des constructions qui s'effondrent et l'écrasent, par exemple; mais qu'elle gave de ces jeux brutaux et féroces dont il raffole. Du pain et des jeux, c'est bien connu. On le sait depuis longtemps. L'éloge et l'admiration des grands sentiments et aspirations ont disparu de ce monde-là. Au contraire "S'il triche et que ça marche : pouce en l'air! S'il triche et qu'il perd: pouce en bas!"

Comme son peuple, Nerona aime la violence. Ni incendies, ni émeutes ne lui font peur. Une application décomplexée de la loi du plus fort. Pauvres et migrants, sont écrasés sans retenue. Pour ces derniers, les "camp de rétention", sont de véritables camps de concentration. Ils peuvent participer aux Jeux du Prince, s'ils veulent s’entre-tuer pour gagner... un emploi misérable!

C'est un livre où rien n'est expliqué. Comment cette femme de milieu modeste et sans soutien a pu se glisser jusqu'à la tête d'un parti d'extrême droite qu'elle a complètement transformé à sa solde (et rebaptisé) pour l'amener jusqu'au pouvoir suprême après en avoir éliminé tous les pontes. Pourquoi alors qu'en tant que femme elle devrait être d'autant plus fière d'avoir atteint le statut de dictatrice incontestée, elle se fait appeler Le Prince et n'est aucunement féministe. Rien n'est expliqué, mais tout est montré sans pudeur.

Il y a de l'Ubu Roi et du Trump, de la force brutale et ignorante, du mépris de la justesse et de la justice au profit du plus puissant. On est dans l'outrance, le chaos, l'horrible et le clownesque.

Ça se lit vite, sans faiblir. Ça décoiffe.

"- Va falloir réagir tout de suite, si on ne veut pas se laisser dépasser sur notre droite...
(...) 
- On déclare une guerre?
- A qui?
- Pour les détails, on verra après. »


  160 p

19 janvier 2026

L'Histoire de la littérature 

de Xavier Chapuis

****+

979-1095434610

Dinguerie

Je partais de loin avec ce Gravillon-là. Que je vous explique : Je faisais un passage éclair à la bibli car je ne disposais que de quelques minutes et je voulais participer aux Gravillons de l’hiver. Donc, rapidement, je ramassais les livres qui me semblaient au bon format et que je n’avais pas encore lus, en commençant par la table des nouveautés, tant qu'à faire. Je n’avais pas le temps de les feuilleter, ni même de jeter un œil sur la quatrième de couverture. Juste vérifier le nombre de pages. Je me disais que je ferai le tri chez moi. Quand je vois cet opuscule, je me dis "Je me demande bien comment on peut traiter un si vaste sujet en si peu de pages !" et je m’en empare. Ce n’est que dans mon fauteuil, en entamant ma lecture, que j’ai réalisé le malentendu. Mais qu’à cela ne tienne ! J’allais le lire quand même pour mon challenge.

Cependant, quand j’ai titré ma chronique "Dinguerie", je ne parlais pas que de ce démarrage cahotique, mais aussi du contenu dudit bouquin et de son récit, pour le coup, chaotique. Venons-y.

Le narrateur, l’ineffable Cyril Poirier, contrôleur de gestion dans une administration, vient de recevoir une énième lettre de refus de l’ultime maison d’édition à laquelle il pouvait encore présenter son roman, et c’est clair, tous ces jaloux mesquins ont décidé de ne pas laisser son génie littéraire paraître au grand jour. Ces minables ne savent pas reconnaître le génie ou alors, ils craignent trop de lui être comparés. Combien de temps Cyril devra-t-il encore croupir dans ce bureau et y gaspiller sa précieuse énergie créative malgré le soin qu’il prend à en faire le moins possible ? Jean-Claude, son chef, est insupportable à toujours lui confier des tâches, et Camille, sa plus proche collègue l’ennuie terriblement avec sa gentillesse permanente. Non, la seule qui trouve grâce à ses yeux est l’inatteignable Bérénice, qui inonde un service voisin de son rayonnement. En attendant, le géant des lettres qu’est Cyril, ne parvient ni à se faire publier, ni à se faire connaître et rage secrètement comme un dément. Poussé à bout par cet ultime refus, il décide que puisqu’on ne veut pas le laisser entrer dans l’Histoire de la littérature par la grande porte et ajouter son nom au Parnasse, il entrera par celle des faits divers et sera celui qui aura fait disparaître les écrivains célèbres de son époque et ainsi, bel et bien modifié la figure de la littérature française. L’idée lui en est venue en tombant par hasard sur Philippe Sollers dans un café. Il sera donc le premier mais suivi de bien d’autres et on s’aperçoit que Cyril les a tous très bien étudiés et peut accabler chacun des plus sévères critiques.

Voilà le pitch, à vous de voir si votre curiosité est éveillée. Pour ma part, l’amusement a succédé à la surprise, puis une certaine admiration pour l’audace des attaques et critiques d’écrivains bien réels en citant leur nom. Très drôle et parfois juste. Scotchée d’un bout à l’autre, je me suis bien amusée. Je me demande ce qu’en pensent les auteurs cités… Belle tenue littéraire exagérée du récit et belle montée en puissance de la démence et de la dinguerie dont je vous parlais en titre. Chose promise, chose due.

03 janvier 2026

Wanted 

de Philippe Claudel

****


978-2234099913

Paru au printemps 2025, ce court roman de politique fiction n’a pas beaucoup plu, eh bien moi, je l’ai bien aimé. Je crois qu’il doit son désamour au fait que ce soit de l’uchronie immédiate (ça se passerait maintenant), au fait que ça soit tellement proche de la réalité (un poil à peine nous en sépare) et au fait que ça soit si terriblement pessimiste. Mais pour moi, ces trois caractéristiques dont je pense qu’elles ont bloqué les foules et leur enthousiasme, ne sont même pas des défauts.

Mais d’abord, rappelons le scenario. Nous sommes dans le bureau ovale de la maison Blanche. Trump et Musk, encore copains comme cochons, y vont de leur petit spectacle habituel, c’est pour une conférence de presse. Tout à coup, l’homme le plus riche du monde, annonce qu’il va régler une bonne fois pour toutes tous les problèmes politiques mondiaux de la façon la plus simple qu’il soit, il met la tête de Vladimir Poutine à prix et offre une récompense de 1 000 000 000 de dollars. Vous avez bien compté les zéros, un milliard. Pfoou ! C’est beaucoup, quand même. Mais, comme il en a les moyens et qu’il fait cette déclaration devant la presse, dans le bureau ovale, en présence de l’homme le plus puissant du monde, son ami, qui ne manifeste aucune opposition… Il n’y a plus qu’à la prendre au sérieux, aussi abracadabrante soit-elle.

Et l’affaire suit son cours, avec le succès qu’on peut deviner, sous les yeux du monde ébahi, réduit au rôle de simple témoin.

Philippe Claudel déroule sa fable et développe son raisonnement. Il montre en quelques pages que la capacité de nuisance de Trump est bien plus importante que nous ne l’admettons officiellement. Le monde civilisé réagit par le sarcasme, l’ironie et la moquerie à ses actions. On le sous-estime à cause de sa bêtise, mais il ne faut pas oublier que la plus profonde stupidité n’empêche pas d’être extrêmement dangereux. La violence a courte vue peut être dévastatrice. Et même, elle est bien plus aisément dévastatrice que porteuse d’avenir.

Ce que Claudel montre aussi, c’est que les résultats sont là. La « technique » Trump marche dans une certaine mesure (ça aussi, c’est une chose que nous n’aimons pas regarder), mais elle suppose un renversement de la table de jeu et des règles de ce jeu. La première étant devenue justement qu’il n’y a plus de règle. Jusqu’à présent, on faisait plus ou moins semblant, politesse, diplomatie, accord à respecter, conventions etc. C’est fini. Tous les coups sont permis, on ne se cache même plus, seul le résultat compte. Bref, on est mentalement revenus à la néandertalienne loi du plus fort. Et Trump y joue et y fait jouer les autres parce qu’il est sûr de gagner. Claudel semble penser comme lui, mais ont-ils raison ? Les survivants nous le diront.

Je conseille vivement.


PS : Je m’engage à ne plus jamais utiliser "Amérique" ou "Américain" pour désigner l’Amérique du Nord et les nord-américains. J’y ai toujours répugné mais je le faisais parfois pour aller plus vite. Cependant, Orwell nous l’a assez répété, les mots ont un sens et c’était une erreur et elle a un prix.


140 pages


27 décembre 2025


L'homme qui lisait des livres

de Rachid Benzine

*****

978-2260056867


Comment peut-on dire et faire comprendre autant en si peu de pages?

En une belle langue poétique, Rachid Benzine nous raconte l’histoire du libraire de Gaza et, à travers lui, celle des Palestiniens. Pour le libraire, nous nous le représentons d’autant plus aisément qu’il évoque irrésistiblement cette photo célèbre du libraire de Rabat (je ne me risque pas à vous la montrer ici, il doit y avoir des droits d’auteurs, mais vous la trouverez sans peine). Ce n’est pas de lui qu’il s’agit mais l’image est là. Pour le narrateur, c’est un photographe français, venu faire des photos du conflit. Les journalistes étant devenus charognards, il sait qu’il vendra mieux des photos violentes ou poignantes, mais au détour d’une rue il tombe sur le spectacle d’un vieux libraire qui lit assis sur une chaise, à l’entrée de sa boutique qui déborde de livres, et cette vue le subjugue, touche une part de lui qui n’est pas dans le spectaculaire-marchand. Une oasis au cœur de la guerre. Il veut prendre une photo mais le vieil homme refuse, disant qu’on ne peut prendre une photo de quelqu’un dont on ne sait rien, dont on ne connaît pas l’histoire, ce qui est faux, bien sûr, mais sans doute a-t-il besoin de parler, de raconter une fois encore son histoire, de réveiller ses souvenirs. Le libraire lui offre une tasse de thé s’il veut bien prendre le temps de l’écouter. Séduit, le photographe accepte, il lui faudra plusieurs visites et de nombreuses tasses de thé pour arriver au moment où la photo sera prise.

C’est l’histoire désespérée d’un homme qui est allé de perte en perte depuis sa naissance au village, son enfance passée dans des camps de plus en plus dangereux, et voyant au fil des années, tous ses proches mourir de mort violente. C’est un récit sans une once de haine, sans jugement non plus.

« Une soixantaine d’habitants a ainsi été massacrée. Surtout des hommes, mais aussi quelques femmes et enfants. Pour venger des Juifs tués par des Arabes à la raffinerie de pétrole, parait-il. Des Arabes qui eux-mêmes avaient été victimes de Juifs de l’Irgoun. Cette terre est une litanie de représailles sur représailles, de haines empilées, de tristesse recouverte de tristesse. »

Bien sûr, venant d’un libraire fou de livres, qui donne autant qu’il vend, qui a, à vrai dire, dans cette zone dévastée, dépassé le stade du commerce et semble se nourrir de thé, le récit est littéraire. De nombreux écrivains sont évoqués, Mohamed Dib, Mourid al Barghouti, Frantz Fanon et d’autres. Et surtout, il parle si bien de la lecture ! C’est un enchantement au milieu des ruines et du deuil. Lui aussi croit depuis son enfance que les livres nous sauveront de tout, à commencer par l’ignorance.

« Je voulais tout lire. Toujours plus. Comme si j’étais pris d’une fièvre. Des histoires, des essais, des textes religieux, des revues. Même les vieux journaux abandonnés. Je voulais comprendre, m’évader, grandir, respirer, m’envoler. Et en même temps être utile aux autres.»

Et il est là, maintenant, pour un temps encore, témoignant de tout et, envers et contre toutes les horreurs, n’ayant jamais lâché ses livres qui sont sa foi, sa seule vie, et son âme.

« Mais moi, je les attends. Je les attends tous, mes lecteurs. Imaginaires ou réels, qu’importe. Je ne suis pas seul. Les mots des livres déchirent tous les silences. »

Un texte beau et utile.

« Les mots des livres déchirent tous les silences. »

  128p

25 décembre 2025

Le banquier anarchiste

de Fernando Pessoa


****

978-2267048667

Ce très court roman de Fernando Pessoa se présente comme une discussion de fin de repas entre un banquier très prospère et un de ses amis. En fait de dialogue, le banquier parle longuement et l’ami, dans le rôle d’interviewer, ne fait qu’écouter et relancer la conversation quand besoin est. Le banquier explique qu’il a toujours été un anarchiste convaincu. Dès sa prime jeunesse, il a refusé de suivre les sentiers battus des règles communes et a tenu à soumettre toute loi et toute organisation à son propre jugement. Pour ce faire, il a rejoint des groupes et lu et étudié les auteurs anarchistes. C’est le cheminement de sa philosophie de la vie depuis sa jeunesse jusqu’à son présent de banquier prospère qu’il explique à son interlocuteur pour lui démontrer que tel qu’il est actuellement, il est encore plus anarchiste que dans sa jeunesse d’activiste et que même, il a atteint le summum en la matière.

Nous voyons à cette occasion que Fernando Pessoa connaît parfaitement les théories et penseurs anarchistes et qu’il sait de quoi il parle. Son raisonnement, spécieux par nature, a toutes les apparences de la plus parfaite logique et de la plus parfaite justesse. C’est un sophisme. Il interpelle, amuse, séduit… ou pas. En tout cas, il capte l’intérêt car on est curieux de savoir comment le plus parfait anarchiste pourrait se trouver être un banquier prospère… et il nous le dit. Il n’élude pas, ne biaise pas et n’a pas recours à la si commune langue de bois. C’est tout à fait bien fait. L’ironie court bien sûr tout au long du dialogue, mais on est forcé d’admettre sa cohérence interne. C’est intéressant. Mais on le sait, les banquiers gouvernent le monde et ont toujours su nous montrer les choses sous l’angle qui leur convenait. Fernando Pessoa, connu pour n’être jamais satisfait de ses œuvres, valida pourtant celle-là. Ce dialogue lui plaisait. Il m’a plu aussi. Je ne peux pas être plus royaliste que le roi. Oups ! Plus anarchiste que le banquier. Malgré des errements terriblement misogynes que je mettrai sur le compte de l'époque et d'un célibat pénible.


"Ecoute... Détruis tous les capitalistes du monde, mais sans détruire le capital. Vingt-quatre heures après, le capital, déjà passé dans d'autres mains, perpétuera sa tyrannie à travers celles-ci. Détruis au contraire, non plus les capitalistes, mais le capital, est-ce qu'il restera des capitalistes ? … Tu vois?"

 128p

23 décembre 2025

Nouvelles orientales

de Marguerite Yourcenar

*****

978-2070299737


Ce recueil de nouvelles a été publié en 1938 mais souffre peu du vieillissement. Cela est dû à la forme proche du conte qui leur est donnée et aux thèmes éternels qui sont abordés. : le but de la vie, les relations amicales, amoureuses ou de pouvoir entre les hommes, l’art, la mort. Nous évoluons dans des mondes aux possibilités magiques où toute transformation st possible, bel accès à la poésie.

Le prétexte central d’une croisière d'Européens nantis sur la Méditerranée les unit de façon lâche. Sur le pont ou en escale, ces coreligionnaires d’occasion aiment se distraire les uns les autres en se racontant des histoires qu’ils ont eux-mêmes glanées au fil de leurs voyages. L’inspiration en est "orientale", mais au sens large d’un Orient qui va des Balkans aux confins de la Chine. Nous découvrirons ainsi dix courts récits. Mon préféré, s’il fallait en choisir un serait sans doute le premier "Comment Wang-Fô fut sauvé". Ce n’est sans doute pas par hasard qu’il est le premier à se présenter à nous, le lecteur harponné ne peut que se laisser ensuite emporter jusqu’à la fin du livre, dégustant l’une après l’autre ces dix friandises au style merveilleux, toujours étonné et toujours curieux de découvrir la surprise de la suivante. Mais n’allez pas imaginer un monde de contes de fées, bien au contraire ! Aucune de ces nouvelles n’est dénuée de violence et même, le plus souvent, de cruauté. On frémit souvent de l’extrême brutalité des événements. De même, le personnage principal survit rarement au point final. C’est dur, cruel, impitoyable, violent. Avec "Le sourire de Marko" par exemple, on atteint à une histoire atroce, ridicule et magnifique à la fois. C’est trop tout.

La morale cachée dans ces récits n’est pas une morale convenue et "sociale", c’est une réflexion individuelle, un pas dans la voie de la sagesse.

Mais ce qui frappe surtout, c’est la beauté de l’écriture de Marguerite Yourcenar et sa dimension poétique. Presque chaque phrase est une image,

"Je me représentais le monde, le pays de Han au milieu, pareil à la plaine monotone et creuse de l main que sillonnent les lignes fatales des cinq fleuves."

un dépassement de la simple réalité. Elle nous dit tant de choses à la fois ! Quelques mots lui suffisent.

"Ses mains ligotées souffraient, et Ling désespéré regardait son maître en souriant, ce qui était pour lui une façon plus tendre de pleurer."

J’ai déjà lu et aimé la plupart des romans de Marguerite Yourcenar, mais cela commence à dater un peu. Je m’aperçois qu’il est temps pour moi de la relire. Je vous parlerai à nouveau d’elle en 2026.

  168p

21 décembre 2025

Combats et métamorphoses d'une femme

d’Édouard Louis

*****

978-2757894729


Quatrième de couverture de l’auteur lui-même :

« Pendant une grande partie de sa vie ma mère a vécu dans la pauvreté et la nécessité, à l’écart de tout, écrasée et parfois même humiliée par la violence masculine. Son existence semblait délimitée pour toujours par cette double domination, la domination de classe et celle liée à sa condition de femme. Pourtant, un jour, à quarante-cinq ans, elle s’est révoltée contre cette vie, elle a fui et petit à petit elle a constitué sa liberté. Ce livre est l’histoire de cette métamorphose. »

Si je vous disais que je n’avais encore jamais lu Edouard Louis ? Je me disais que je le lirais sans doute un jour, mais qu’il n’y avait pas urgence. Je ne me précipite pas sur les auto-récits car en général, je les apprécie peu. Si bien que je n’ai même pas lu « En finir avec Eddy Bellegueule » malgré tout le battage dont il a bénéficié. Mais j’ai suffisamment entendu parler du personnage pour ne pas être totalement perdue dans ce récit sur sa mère. A vrai dire, je ne m’attendais pas à être emballée… mais je l’ai été.

L’histoire de cette métamorphose donc, Edouard Louis choisit de la raconter sous forme de brèves scènes qu’il pioche dans son souvenir, dans une chronologie pas très stricte. Il raconte le souvenir de manière vivante et immédiate, très agréable à lire pour le lecteur, puis lui ajoute son interprétation de l’époque (il était enfant) et/ou son interprétation actuelle. Il voit tout sous les prismes multiples, personnels, sociaux en terme de riches/pauvreté, et de domination de genre. On voit que dans ces deux domaines, il est, de fait, « hors gabarit » : issu d’un milieu très pauvre, il accède à l’aisance, et il n’a jamais convenu aux classements hommes/femmes. Ce qui m’a séduite dans ce livre, c’est justement cet automatisme à chaque souvenir, de reculer d’un pas et de comprendre ce qui se joue vraiment derrière l’anecdotique et avec quelles règles. Il aborde ainsi d’assez nombreux problèmes. Il ne cherche jamais à se donner le beau rôle, ni à sa mère d’ailleurs : il se contente de livrer son souvenir puis de l’analyser. Il ne prétend évidemment jamais à l’exhaustivité. Il dit. à hauteur de gamin, puis de jeune, puis d’adulte et toujours, il essaie de comprendre au-delà des relations individuelles immédiates. On ne peut pas le lire sans penser à Didier Eribon. A croire que les histoires individuelles n’existent pas. Nous sommes le fruit du déterminisme social. Quoi qu’il nous soit arrivé, c’est arrivé aussi à d’autres que nous.

Cependant, l’effet obtenu reste optimiste parce qu’en même temps que l’auteur montre le conditionnement qui appuie sur la tête des défavorisés, il montre qu’on peut s’en sortir; et aussi parce que globalement sa personnalité est positive.

A la suite de ce premier essai, j’ai décidé de lire les autres livres d’Édouard Louis, dans l’ordre:

En finir avec Eddy Bellegueule

Histoire de la violence

Qui a tué mon père

Combats et métamorphoses d'une femme

Changer : méthode

Monique s'évade

L'effondrement

(et ce qui tombe drôlement bien, c’est que plusieurs, à commencer par celui-ci, sont des Gravillons.)  

 128 pages   



06 décembre 2025

La mer à l’envers

de Marie Darrieussecq

***

978-2072936296

Bon, disons-le tout de suite, trois étoiles, je n’ai pas accroché avec ce livre. On va voir pourquoi.

D’abord, l’histoire : Rose, psychologue pour enfants parisienne, fait une croisière sur un de ces immeubles flottants qui labourent la Méditerranée. Elle est accompagnée de ses deux enfants, tandis que son mari, agent immobilier qui a le whisky chic, est resté at home. L’idée est de faire une pause et de se recentrer, car Rose est arrivée à un tournant de sa vie. Elle a quarante ans et quitte Paris pour s’installer dans la demeure familiale dont elle a hérité, et retrouver donc la province. Pour l’instant, elle se laisse aller à l’indolence de la croisière vers la Grèce. On en profitera pour montrer le Parthénon au fils aîné, c’est bon pour ses études. Mais, comme pour tous, cette croisière, c’est surtout une pause hors du temps et de la réalité. Farniente, trop manger, trop boire. Mais une nuit, grand branle-bas : le bateau se trouve en présence d’une embarcation fragile, pleine de migrants clandestins africains. Ils montent à bord, et Rose, qui est là, remarque un adolescent noir, seul et si démuni qu’elle est émue. Il est nigérien, il s’appelle Younes ; en dehors de cela, ils ne se comprennent pas. Sans doute en quête d’actes plus brillants dans sa vie que le train-train quotidien, elle lui apporte rapidement des vêtements chauds de son fils, et lui donne même le téléphone de ce dernier. Puis, à la première escale, les clandestins sont débarqués — elle ne sait pour quel avenir — mais, on l’a deviné, le téléphone restera un lien et, plus tard, Younes, clandestin livré à lui-même et perdu, la contactera.

Pendant ce temps, la croisière s’est, bien sûr, terminée et la vie a repris. Rose a retrouvé son mari picoleur, mais gentil, au fond. Elle redécouvre la vie de province, où elle a ouvert un cabinet et attend de se faire une réputation pour qu’on lui envoie des patients, mais les gens d’ici sont plus attirés par les pratiques non scientifiques en tous genres que par la médecine classique (je la rassure, il y en a autant à Paris, c’est juste qu’elle ne les avait pas vus). Mais ce n’est pas grave, car voilà qu’elle-même se découvre un don de "toucheuse" (bah voyons), et sa petite entreprise prospère peu à peu.

Bon, je vous en ai assez dit sur l’histoire. Je vais essayer maintenant de comprendre pourquoi j’ai été perpétuellement agacée du premier au dernier mot. D’abord, le style. Vraiment, je n’ai pas trouvé de charme à l’écriture utilitaire de Marie Darrieussecq. Ça raconte l’histoire, ça ne la transcende pas. Il n’y a pas une seule phrase qu’on ait envie de relire pour s’imprégner de sa beauté. Ensuite, les personnages : Younes, dont on finit par ne plus savoir si c’est un ado, pourquoi il a quitté le Niger où sa famille semble aisée, et notre Rose ! Je n’ai pas du tout aimé cette bobo, c’est le moins qu’on puisse dire. L’argent trop facile, le gagne-pain « à la noix », la position toujours un peu bâtarde vis-à-vis de Younes (et de tout, d’ailleurs), sa meilleure amie qu’elle n’aime pas, en fait, son mari qu’elle hésite à garder, la vie trop facile dont elle n’a pas conscience, sa bonne conscience, justement, ses certitudes molles et son absence de toute autocritique… Bref, quelqu’un que je ne chercherais pas à fréquenter si je la rencontrais, mais avec laquelle il a fallu que je cohabite pendant des pages. D'autre part, tout est montré comme étant vécu superficiellement, sur le mode du ressenti immédiat, sans réflexion, sans approfondissement ni analyse, et ce point m'a gênée et déçue. Qu'un auteur montre juste des faits sans les commenter, c'est une chose, mais que le personnage principal vive tout sans dépasser la surface des choses... 



02 décembre 2025

J'aurais dû épouser Marcel

de Françoise Xenakis

****

978-2843374692

On ne lit plus guère Françoise Xenakis qui eut pourtant son époque, mais il me fallait absolument un X pour mon Challenge ABC avant la fin de l’année et on était déjà en novembre, alors j’ai scruté les rayons de la médiathèque en cherchant un livre pas trop épais (manque de temps) et ce fut celui-ci.

Il commence par une introduction de l’auteure elle-même : « Normalement, à l’âge que j’ai, après quelque vingt-trois romans et récits, il ne me reste plus qu’à écrire LE livre qui m’a fait me promettre à moi-même – j’avais alors neuf ans – que, plus tard, je deviendrais écrivain. La boucle sera alors bouclée et j’en aurai fini avec l’écriture ! (…) Ce récit, je vais avoir soixante-dix neuf ans et il n’est toujours pas écrit ! »

Eh bien, mauvaise nouvelle, ce ne sera encore pas pour cette fois. D’abord parce que ce roman est en fait constitué de nouvelles autour d’un thème commun, que F. Xenakis a à peine reliées d’une trame très légère. Ce genre de bricolage peut être plaisant à lire (et c’est le cas ici), mais ne donne pas de chefs-d’œuvre littéraires. Le thème commun évoqué ci-dessus, ce sont les « veuves blanches » solognotes. L’éditeur nous explique :

« C'étaient, pour la plupart, d'anciennes gamines de l'Assistance publique, débarquées un beau jour d'un car bringuebalant et placées dans les fermes. Les gars, eux, devenaient charretiers, les filles vachères, et, aussi perdus les uns que les autres, ils se mettaient le plus souvent à la colle". En 1914, les garçons furent mobilisés et il n'en revint pratiquement pas. On ne les déclara même pas morts au champ d'honneur, mais disparus. Que faire de ces jeunes femmes seules au village? On les logea dans un minuscule lotissement bâti pour l'occasion et la République leur octroya une modeste pension. En échange de quoi, une loi non dite exigeait d'elles une chasteté absolue, l'entretien de l'église et des tombes à l'abandon. Ces vieilles filles ne cessèrent de fantasmer sur le retour de leur homme. »

Françoise Xenakis a donc imaginé six ou sept récits dans lesquels les veuves en fin de vie font le bilan de leur existence de misère. Condamnées à la solitude, jamais vraiment intégrées au village, elles ont trimé toute une vie de servantes et de préposées aux gros travaux sans autre soutien que leurs fantasmes sur leurs «époux» partis si vite qu’elles n’ont pas eu d’enfant, et que le monde a bien mal traités eux aussi. Ces ruminations de plusieurs décennies qui les conduisent souvent le soir à aller attendre sur la route par laquelle ils arriveraient si c’était possible, ont fait d’elles des femmes pauvres, seules, mais aussi autonomes. F. Xenakis leur prête même cette auto-dérision et cette pointe d'humour qui est plutôt sa marque à elle. Et quand l’une d’elle, fait rare, se marie finalement quand même… c’est pour trouver quoi ? Ça dépend.

Je le disais, une lecture plaisante sur ce thème que je trouve intéressant et qui m’a appris des choses sur le monde paysan fermé de la Sologne du 20ème siècle. J’ai découvert « le ventre jaune solognot » sur lequel, curieuse comme je suis, je n’ai pu m’empêcher de faire des recherches et une vie rurale tout sauf tendre, solidaire et empathique. L'écriture est fluide, agréable et le livre se dévore aisément.

24 novembre 2025


Tovaangar

de Céline Minard

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978-2743667917


La civilisation humaine n’est plus. Céline Minard nous projette dans un monde futur qui s’est reconstruit sur ses ruines. Ici ou là, apparaissent encore des vestiges, "le betume", "le concrète", "le barraj"… en voie de disparition et qui plongent les nouveaux habitants de la terre dans la perplexité quant à leur raison d’être et dans le dégoût quant à leur composition. Nous sommes peut-être à l’ancien emplacement de Los Angeles*, bien que dire cela n’ait plus aucun sens. Le monde est maintenant habité par des êtres (appelés "corps") dans lesquels on retrouve certaines caractéristiques animales ou humaines connues actuellement, mais tout cela s’est combiné différemment et rien n’est semblable à ce que nous connaissons. Aucune espèce n’est dominante ou alors pas au-delà d’un petit territoire très délimité. Les espèces cohabitent plus ou moins harmonieusement car la loi commune est que chacune est en droit de jouir du monde. De toute façon, aucune n’aurait l’idée de consommer, détruire ou exploiter plus qu’il ne lui est strictement nécessaire. Chacune reconnaît instinctivement aux autres le droit d’exister et de veiller à ses propres intérêts. Les langages ont suffisamment de socle commun pour qu’un minimum de compréhension soit possible et généralement, bien plus. Mais tous ces langages ne sont pas oraux. Certains par exemple, comme notre héroïne, captent aussi le langage des plantes qui s’expriment par émanations. Il y a également quelques robots. Devenus autonomes, ceux qui se contentaient de l'énergie solaires continuent leurs tâches (souvent observer, archiver) et se mêlent plus ou moins aisément aux espèces biologiques. Vestiges anachroniques d’un monde haï, ils ont parfois du mal à se faire accepter. Une mémoire ancestrale les classe du côté de l'ennemi maintenant disparu.

De très anciennes légendes, dont il ne reste plus guère que des rumeurs incertaines, parlent d’un monde qui les aurait précédés, peuplé par ce que l’on appelle "les Extracts" car ils avaient basé toute leur existence sur l’extraction et la captation forcenée des ressources naturelles. Cette façon de faire méprisable et brutale portait à l’évidence en elle sa propre condamnation. Ce qui advint. On appelle cette époque "la Sauvagerie", ce qui resitue bénéfiquement ce que nous appelons aujourd’hui "sauvage". C'est dans ce nouveau monde que nous allons suivre notre personnage principal et ses amis/es. Ah oui, j'oubliais, personne n'est strictement genré, ni même spéciste.

Suivez Céline Minard qui vous emmène visiter ce nouveau monde et qui vous y introduira, vous faisant assister à des scènes et vivre des aventures qui ne peuvent que nous paraître inouïes mais dont globalement, la douceur naturelle malgré les dangers, vous étonnera et vous séduira. Vous découvrirez un monde où même les mots ne sont plus exactement les mêmes, mais surtout, c’est la relation au monde et à l’autre qui a complètement changé. Nous découvrons qu’il y a au moins une mais forcément plusieurs, façons viables d’être au monde.

Brillant, original, riche, puissant, captivant, humoristique, aventureux, expérimental, innovant, portée par une belle écriture, nécessitant un bon niveau de vocabulaire (pas de pensée riche avec un vocabulaire pauvre)… Alors qu’il figurait dans la première sélection du Prix Médicis, "Tovaangar" a été évincée de la seconde au profit d’œuvres bien moins originales et créatives. Je ne cite personne. On sait ce que valent les prix littéraires.


* Tovaangar est le nom du territoire ancestral du peuple Tongva qui correspond au bassin de Los Angeles,

12 novembre 2025

Zem

de Laurent Gaudé

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978-2330140946


Moitié polar moitié science fiction dystopique, ce roman est la suite de «Chien 51». Nous retrouvons Zem Sparak ainsi que l’inspectrice Salia Malberg, tous deux à moitié détruits mais toujours debout. Salia poursuit sa carrière dans la police tandis que Zem est devenu le garde du corps personnel de Barsok, un des hommes à la tête du pouvoir chez Goldtex. Les conditions de vie sont de plus en plus difficiles pour tous les cilariés maintenant que la pénurie d’eau s’est installée, mais la classe dominante de la zone 1 n’envisage pas de se priver le moins du monde. L’important, c’est le mélange de force coercitive et de distraction qui maintient le peuple dans la soumission. Aussi Barsok a-t-il lancé des «Grands Travaux» qui occupent les gens et promettent des améliorations.

En attendant, l’actualité du jour est l’arrivée au port d’un cargo chasseur d’icebergs traînant une prise rare qui permettra la mise en bouteille de milliers de bouteilles d’une eau (enfin) pure datant de l’ère glaciaire et ne contenant donc aucune pollution. Evidemment ces bouteilles se vendront hors de prix et peu nombreux seront les futurs propriétaires. Mais tout est déjà vendu alors que dans les rues, la foule se précipite pour gober les gouttes d’une des trop rares averses…

Alors que Zem accompagne Barsok sur le port pour la cérémonie d’arrivée de l’iceberg, Salia débarque car elle a reçu une information disant que quelque chose d’anormal allait se passer pendant cet événement, et c’est bien ce qui se produit en effet. Un porte-conteneurs fonce dans la foule. A l'intérieur du conteneur, cinq cadavres dans un état anormal. Salia en tant qu’inspectrice chargée de l’enquête et Zem en tant que représentant de Barsok se trouvent alors à nouveau réunis pour une enquête plus définitive que la première.

Il y a de l’action, une tension qui ne se relâche jamais, des surprises, un univers poignant, une peinture sociétale et une projection dystopique très pessimiste (mais ceux qui en proposent une optimiste deviennent rarissimes). Peut-on résister dans un monde hyper surveillé et contrôlé? L'état est si puissant, l'individu si faible... Zem et Salia incarnent-ils l’espoir ? Vous le saurez en découvrant leurs aventures.


PS : ici encore, un des «personnages» est un robot doté d'une IA. C'est le cas dans beaucoup des romans que je lis maintenant. Les écrivains au moins ne sont pas comme les hommes politiques, à se demander encore si on va autoriser ceci ou interdire cela. Ils savent que cela fait un moment que le problème ne se pose plus en ces termes. 

Extrait:

(Elle demande au robot quelque chose qui va à l'encontre de sa programmation)

" - Je le ferai

- Merci

D'où viennent ces mots? Elle ne saurait le dire. Existe-t-elle vraiment, cette conscience de machine? De quelle nature est leur amitié? Est-ce un dysfonctionnement, une sorte d'accident de programmation ou, au contraire, le stade ultime du progrès? Elle l'ignore - comme elle ignore pourquoi Motus a décidé d'être avec elle, pleinement, totalement."


03 novembre 2025

La Montagne magique 

de Thomas Mann

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978-2253237594


La montagne était magique, magique aussi le séjour au sanatorium entre vie et mort, hors du monde qui basculait dans la Grande Boucherie, et magicien, l’auteur.

Hans Castorp se tient en équilibre à son sommet. C’est un tout jeune adulte qui vient d’obtenir son diplôme d’ingénieur et qui est sur le point de commencer sa carrière dans l’entreprise d’un ami de la famille. Commencer sa carrière, commencer sa vie … mais sa carrière, il ne l’a pas choisie par intérêt réel, plutôt un concours de circonstances, et puis, il en faut bien une. De même sa vie, bientôt, on lui trouvera une fiancée. Il se contente de suivre son cours et pourtant, quelque chose le trouble. Il sent, sans parvenir à identifier le problème, que quelque chose ne tourne pas exactement rond. Mais quoi ?

Il y a des œuvres littéraires, comme celle-ci que leur réputation précède de très loin et dont on a entendu parler de tout temps semble-t-il, au moins depuis qu’on s’intéresse aux livres, et bien avant qu’éventuellement, on s’aventure à les lire ; il en est ainsi de La Montagne magique. Tout impressionne dans ce bouquin, sa réputation, mondiale, colossale, son auteur, Prix Nobel, carrière internationale bien avant la mondialisation, et même son ampleur : 1133 pages dans la version poche que j’ai lue. Tout cela a de quoi vous fasciner, vous attirer, mais aussi, vous tenir à l’écart. Et à l’écart, je m’en suis bien tenue pendant quelques décennies… 

Seulement voilà, tout à fait indépendamment, il se trouve que j’adore toutes les histoires qui se déroulent dans un microcosme, hôtel, pension de famille, sanatorium, etc. Il se trouve aussi que j'ai lu l’excellent Banquet des Empouses d’Olga Tokarczuk  qui est un immense clin d’œil à la Montagne magique, et que cela m’amène à me dire encore une fois, qu’il est bien dommage que je n’aie toujours pas lu l’original… mais je n’ose toujours pas. Mais peu auparavant, Le Magicien de Colm Tóibín était sorti en format poche. 672 pages, un gros livre là encore, mais d’un accès facile et qui se dévore, alors je l’ai lu  et une fois terminé, il m’a semblé que Thomas Mann n’était plus le monstre sacré inaccessible qu’il était avant. Il m’a semblé que je pouvais, au moins partiellement, le comprendre. L’homme, du moins, alors son œuvre… qui sait ? Et c’est là que je me suis souvenu comment je lisais les gros ouvrages rébarbatifs au temps lointain de mes études : dose quotidienne obligatoire sans aucune exception entourée de lectures plus récréatives. La Montagne étant toujours aussi impressionnante, alors j’ai fixé la dose quotidienne très bas : 15 à 20 pages. Et pour la récréation, ça a été Le journal d’un assaSynth

Avouez que je ne risquais pas de confondre.

Et j’ai lu.

Longtemps.

Sans jamais déroger. Et j’y ai pris du plaisir, et de l’ennui aussi. Parfois, c'est très long (les disputes de Settembrini et Naphta!). D’innombrables scènes se sont gravées dans ma mémoire, les tables du réfectoire, les radiographies, les excursions en carriole, le pantalon jaune de Settembrini, l’impuissance niée des médecins, la sottise des uns, la méchanceté des autres (mais souvent les mêmes), la misère des rôles sociaux (le soldat, l’ingénieur), les rapport de richesse (en avoir ou pas), les séances de spiritisme, les vieilles luttes inépuisables entre la droite et la gauche, le duel etc. etc. La Montagne magique, c’est tellement de choses! Thomas Mann a réussi à tant y mettre ! A parler de tout, mais sans en parler. Tout est allusion, tours de passe-passe est transpositions dans ce roman. Le Magicien montre en cachant. Comme l’épouse qui avait amené T. Mann a séjourner dans un sanatorium, a été transposée en cousin (changement de sexe),sans doute la captivante Madame Chauchat n’a-t-elle pas été inspirée par une belle dame… et quand Settembrini intime à son élève de ne jamais céder à son goût pour le «charme oriental passif» et de lutter au contraire contre ce penchant découvert au lycée, sans doute n'évoque-t-il pas seulement l’indolence, les yeux en amande et les pommettes hautes des deux séducteurs.

L'éditeur a beaucoup fait mousser sa nouvelle traduction de Claire de Oliveira qui serait bien meilleure que celle de Maurice Betz qui datait de 1931. Il se trouve que je disposais des deux versions et que je me suis souvent amusée à comparer des passages de l'un et de l'autre et il se trouve aussi que j'ai bien aimé les deux. Je ne suis pas tombée sur de grosses différences et c'est tant mieux, on part tout de même du même texte. Je trouvais parfois l'une plus habile que l'autre, mais ce n'était pas toujours la même. Toutefois, cette modernisation a eu le mérite de remettre ce chef-d’œuvre sur le devant de la scène. Tant mieux.



 

20 octobre 2025

Faillir être flingué

Céline Minard

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 978-2743631741


Reprise d'une chronique de mon ancien site.

V'la qu'je lis des westerns maintenant !

Si on m'avait dit, il y a encore peu de temps que j'allais dévorer un western et m'en régaler, j'aurais bien ri. Je crois que cela me semblait à peu près impossible. J'avais tort.

Me voilà donc au Far-West, entourée de cow-boys et d'Indiens, et même de Chinois, toute une population aux conditions de vie plus que précaires, et pourtant des gens aussi gonflés d'espoir et d'appétit de vivre que méfiants. Et que vont-ils donc faire des maigres atouts qui sont les leurs dans cette partie si rude ?

Céline Minard affiche une parfaite maîtrise de son art qui n'utilise jamais les voies de la facilité. Nous passons toute une première partie de l'ouvrage à découvrir les différents personnages qui l'animeront (et ils sont assez nombreux) chacun est fort et intéressant (première grosse qualité du récit) et chacun se trouve dans une situation qui retient l'attention. Ce sont des gens qui se trouvent dans l'Ouest américain à la fin du 19ème, dans l'espoir de se faire une situation car ils n'ont rien, ou pas grand chose, en dehors de leur courage et de leur volonté qui ne sont pas négligeables. Il y a des «bons» et des «méchants», mais contrairement à un des poncifs (peu vraisemblable d'ailleurs) des films de série B, les Bons ne sont pas d'inoffensifs personnages un peu mous qui savent juste faire pousser des céréales et des enfants. S'ils ont survécu jusque là et ont pu s'installer sur ce territoire jusqu'alors sauvage, c'est bien qu'ils sont aussi coriaces que les Méchants qui les menacent. La lutte sera rude et impitoyable, ici, le héros, "n'ayant rien à perdre, fut prêt à tout gagner largement."

L'auteure ne nous lésine pas les scènes d'anthologie qui réjouissent le lecteur ou l'impressionnent, et lui restent longtemps en mémoire. Ajoutez à cela la si juste psychologie des personnages et leurs qualités humaines, les innombrables rebondissements agencés sur une structure impeccable, les mille moments d'angoisse ou de jubilation, le tout porté par une belle écriture qui sonne juste... Je me suis sentie une lectrice gâtée, comblée !

Céline Minard a écrit des romans de science-fiction, des romans historiques du Moyen-Age ou de la Renaissance, et d'autres types de romans encore, et elle a tout fait bien. Elle sait tout faire. C’est cela, un écrivain. A mon sens du moins. Cela écrit (bien) des histoires que les gens ont plaisir à lire, qui les font trembler, rire, pleurer, réfléchir, espérer et craindre, voir leurs méfiances les plus pessimistes se confirmer et leur fondamentale confiance en l'esprit humain aussi. L'écrivain ne nous parle pas de lui, mais du monde. Il transpose, il veut nous parler de l'humanité et ne raconte pas en ne nous parlant que de lui, ses parents, sa famille, son sexe, son dieu, ses angoisses puériles jamais surmontées. Non, non, il y va franchement, l'écrivain crée des mondes, nous parle de fusées, de papes, de chevaliers, de cow-boys. Il nous doit des histoires, il nous donne des histoires, car l'homme reste toujours cet enfant que les contes aidaient à se construire et à quatre-vingts ans, il marche encore comme ça.

Prouvant qu'elle pouvait tout écrire, C. Minard a prouvé que je pouvais prendre plaisir à toutes les bonnes lectures. Je m'en réjouis.