Affichage des articles dont le libellé est Littérature générale. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Littérature générale. Afficher tous les articles

23 mai 2026

Baguettes chinoises 

 de Xinran 

***+

978-2809702309

Une lecture facile pour cette fois, un roman agréable qui se lit rapidement, qui nous donne aussi des infos sur la vie quotidienne en Chine, mais qui, simplifie beaucoup les choses, et qui, malgré les apparences qu’il se donne, n’a pas une vraie profondeur psychologique. La vraisemblance n’a guère été non plus une préoccupation de l’auteure. Quand une, puis trois sœurs, paysannes n’ayant jamais mis un pied en dehors de leur village, débarquent en ville, c’est pour y trouver du premier coup, des protecteurs bienveillants, un gite et un emploi idéal, et ne jamais croiser le moindre prédateur. On est clairement chez les bisounours chinois. Mais cependant, ceci admis, on peut encore trouver de l’intérêt au récit. D’abord pour tout ce qu’il nous dit de la vie dans les villages où le sexisme est toujours absolument monstrueux et où la pression morale de la communauté atteint un niveau que nous autres, Occidentaux, n’imaginons même pas.

Ces trois jeunes femmes, qui dans leur village ne pouvaient être que des « baguettes » sans importance sur lesquelles on ne pouvait compter _ car on estimait qu'on ne pouvait construire quelque chose de solide qu'avec des garçons (les « poutres ») _ ,décident de tenter leur chance en ville. Elles trouvent chacune, le jour même de leur arrivée, un emploi dans le domaine qui leur correspond le mieux. Elles s'épanouissent aussi bien moralement que financièrement. Elles pensent souvent avec amour, à leur mère, toujours étroitement opprimée. Elles pensent à leur père, qu'elles aiment, mais dont elles voient bien la nature tyrannique et égoïste. Plus tard, quand elles reviennent chez elles chargées de cadeaux, elles déclenchent d'autres vocations et contribuent à changer les mentalités du village qui méprisait les filles et valorisait uniquement les garçons. Le père lui-même, un homme dur et exigeant envers sa famille, finit par réaliser qu'un garçon ne lui aurait pas rapporté plus et par changer de regard en voyant la richesse (toute relative) et la réussite de ses filles. Cette histoire montre à quel point la réussite matérielle est importante dans la culture chinoise où elle est perçue comme une preuve de valeur personnelle. A l'inverse, la pauvreté peut être associée à une personnalité médiocre. Cette vision des choses ne correspond pas toujours aux mentalités européennes, ce qui peut parfois provoquer des malentendus lors de rencontres entre les cultures.

Xiran, qui était une sorte de Menie Grégoire chinoise puise dans les anecdotes que lui ont confiées ses auditrices, la matière de ses romans, ce qui fait qu'elle part de la réalité, mais comme je l'ai dit, elle l'agence, puis file sur son histoire sans s'encombrer de toutes les nuances, des incertitudes, erreurs et détails hors sujet qui ne seraient pas directement dans la ligne très simple de son récit. Donc, ce qu'elle nous dit peut être intéressant ou plaisant à lire, mais ce n'est pas la vie.


15 mai 2026

West 

de Carys Davies

*****

978-2021381429

Un petit chef d’œuvre de 175 pages.

19ème siècle. Cy Bellman vit dans un village anglais. Il a perdu sa femme et ne pense même pas à la remplacer, même si certaines au village seraient disposées à lui prêter une oreille bienveillante. Il élève seul sa fille Bess qui n'a que dix ans. Sa sœur Julie, qui n'habite pas loin, l'aide de son mieux. Cy est encore jeune, fort et aventureux et les affaires ne vont pas trop mal pour lui et son petit élevage. Mais la vérité c'est qu'au fond, cette vie de père de famille ne lui suffit pas, aussi, lorsqu'il apprend par le journal qu'on a découvert les os d'énormes animaux inconnus dans le lointain Ouest américain (il y a même des photos !), son sang ne fait-il qu'un tour. Il lui faut absolument participer à cette découverte extraordinaire, découvrir lui aussi ces ossements qui changent la vision du monde, ou au moins, les voir réellement. Oubliant tous ses devoirs, il décide d'entreprendre le long voyage qui l'amènera sur place, pour voir ce prodige de ses propres yeux. Sa sœur et d'autres gens plus raisonnables ont beau lui rappeler que sa fille a besoin de lui, tout comme sa ferme, on ne peut le retenir et il se lance dans ce voyage insensé qu'il estime devoir durer deux ans, alors qu'il ne connaît même pas l'emplacement exact de son futur terrain de fouilles. Julie viendra habiter sa maison avec Bess, et pour les gros travaux, le voisin, prêtera la main...

Une partie du récit suivra Cy dans son voyage au far-west, ses campements errants, ses recherches qui durent et n'aboutissent pas. Il découvre les Indiens, par l'entremise de son jeune guide dont le mode de vie et la façon même d'appréhender et concevoir le monde lui sont totalement inconnus et peu compréhensibles. Tous deux endurent une éprouvante vie errante dans des contrées sauvages et parfois très inhospitalières. A chaque fois qu'il atteint une étape, il envoie une lettre à Bess, mais le courrier est incertain à cette époque des USA au Royaume uni.

L'autre partie du récit demeurera en Angleterre et verra Bess grandir dans son village en pensant toujours à son père dont elle espère le retour sans faiblir, bien qu'un an, puis deux et plus passent, sans qu'elle reçoive la moindre lettre... Elle ne peut qu'imaginer et espérer qu'au moins, il ne soit pas mort et revienne un jour. Mais sa vie a beau être bien moins sauvage que celle de son père, elle n'en aurait pas moins grandement eu besoin d'un parent et protecteur. C'est une fille intelligente, qui cherche à s'éduquer et ne doutera jamais de son père.

Ce roman fait dialoguer le besoin de sens, de découverte et de progrès qui par définition habite l'humain, avec le besoin de bâtir, assurer et protéger. Cette antinomie taraudante : le désir d'ailleurs et le désir de racines. Le récit est simple, dénué de tout artifice et nous conquiert par sa sobriété et son évidence. L''écriture est splendide. C'est beau, poignant, puissant. Quel plaisir de lire ce genre de texte ! On sent que cela fait du bien à l'âme.


« Ce jour-là, la pensée de tout ce qu'il ne connaissait pas lui avait donné le vertige, et il avait compris qu'il ne pouvait rester chez lui, il avait été totalement incapable d'expliquer cela à quiconque, ni à Julie, ni à Elmer, pas même au nouveau bibliothécaire qui l'avait aidé à trouver les cartes et le journaux de bord. A présent, il se demandait si cela était dû à la possibilité qu'à travers ces animaux géants, une porte s'ouvre soudain sur le mystère du monde. Ici, dans l'Ouest, il lui arrivait d'être allongé par terre certaines nuits, enveloppé dans son manteau, et de contempler le ciel, sa pluie d'étoiles, le visage étincelant et brisé de la lune, et de se demander ce qu'il pouvait bien y avoir là-haut _ ce qu'il découvrirait s'il trouvait le moyen de s'y rendre pour jeter un œil.»


11 mai 2026

L'oreille absolue

d' Agnès Desarthe

*****

978-2823621662

Ce court roman est bâti comme une pièce de musique. Il développe ses périodes qui commencent toutes par la même petite ritournelle fraîche et poétique avant de s'engager, une fois dans cette voie-ci, une fois dans cette voie-là... et tourne la musique, et tourne la vie.

Il y a ce gamin insupportable que son père a abandonné et qui s'est enfui de la garderie pour un pari avec un copain, c'est lui qui a l'oreille absolue. Il y a le gros benêt du village qui n'arrive pas à s'occuper de lui-même et a trouvé une solution radicale au problème. Il y a l'assistante de la garderie dont tout le monde vante les qualités et la douceur, mais qui a vécu un drame. Il y a le pianiste virtuose et son baryton né. Il y a Valentin, le matou de Mariette, la discrète secrétaire de mairie. Il y a d'anciens amis d’enfant ce, anciens Roméo et Juliette, qui ont fait leur vie ailleurs, mais qui maintenant, sur le tard, se retrouvent. Il y a les adolescents d'aujourd'hui qui eux, font les bêtises d'adolescents... et se retrouvent dans le coma. Il y a MonsieurleMaire. Il y a ... d'autres vies minuscules et précieuses. Je ne peux pas vous les citer tous. Mais elles vibrent à l'unisson pour faire la vie de ce village et pour donner âme à l'harmonie municipale dans laquelle ils jouent tous, ce qui leur apporte un plaisir qui panse leurs plaies.

Et aujourd'hui, le cimetière est plein jusqu'à la gueule, impossible d'y ajouter le moindre macchabée, donc... les prochains décès sont reportés à une date ultérieure, quand le conseil municipal aura trouvé une solution à cet épineux problème.

L'œuvre d' Agnès Desarthe se divise en deux parties : une moitié de livres pour enfants, une moitié de livres pour adultes, romans et essais. Il est trop tard pour moi pour les livres pour enfants, mais je vais lire ses autres livres pour adultes en espérant qu'ils me charment autant que celui-ci.

L'écriture est de toute beauté. Subtile, claire et poétique. Ça fait du bien de lire un livre comme ça de temps en temps. Ça fait du bien au cœur et à l'esprit. C'est vraiment superbe. Faites-vous ce cadeau: lisez-le.

"C'était un hiver lumineux est sec où rien ne semblait vouloir mourir. Les rosiers continuaient de porter des fleurs, plus chétives qu'au printemps, moins parfumées qu'en été, aux pétales décolorés presque transparents. Les framboisiers laissaient pendre leurs petits visages rouges sous les feuilles recourbées. Les oiseaux lançaient leurs cris vigoureux au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres ou les chats. Les mouches gorgées de la canicule passée, poursuivaient leur vol paresseux, insensibles au froid qui crispait pourtant la rosée du matin."


   
Pour l'illustration sonore, j'ai pris une harmonie municipale qui jouait quand même pendant le confinement Covid.   Clic! 


03 mai 2026

L'usure d'un monde

Une traversée de l'Iran

de François-Henri Désérable

*****

978-2073058874

Il y a soixante treize ans, Nicolas Bouvier traversait l'Iran et en rapportait un livre de voyage intitulé "L'usage du monde". Chef d’œuvre des livres de voyage, le titre exprimait une époque qui voyait le monde comme un cadeau qui s’offrait à elle et qu'elle allait tenter d'utiliser au mieux.

L'us(ag)e est devenu l'us(ur)e, traduisant notre actuelle désillusion. Ce qui n'a pas empêché F.H. Désérable de se lancer soixante dix ans après, sur les traces de Bouvier et de son dessinateur Vernet, pour faire le même périple et nous le raconter. Deserable aime bien suivre des traces, Romain Gary dans "Un certain M. Piekielny", Danton dans "Tu montreras ma tête au peuple", Évariste Galois dans "Evariste", Granado et Guevara dans "Chagrin d'un chant inachevé"... et c'est de ce dernier titre que nous sommes le plus proche, puisque nous y retrouvons le déplacement sur les lieux et l'expédition aventureuse sur les pas. C'est que F.H. Désérable a pris goût aux voyages : "vous en faites une règle de vie à laquelle vous n'allez plus déroger : passer la moitié de vos jours dans ce monde à le voir, et l'autre à l'écrire."

Pour ce qui est de ce voyage-ci, il ne faut pas oublier qu'il est paru en 2023. Ainsi peut-on y lire "Et s'il paraît improbable d'imaginer Israël ou les Etats Unis engager les hostilités, tout l'enjeu est de le faire croire à la population pour la maintenir dans un état de péril imminent." Comme quoi, improbable n'est pas impossible et les trois ans de plus que les mollahs avaient eu pour écraser les Iraniens avaient été ravageurs. Ce livre était optimiste, cela frappe aujourd'hui où tout se révèle si sombre "Combien de temps faudra-t-il aux Iraniens pour se débarrasser de la République islamique ? On peut prendre des paris : un mois, deux mois, avant la fin de l'année ? On peut se perdre en conjectures. On peut aussi être honnête et dire la vérité. Et la vérité, c'est que personne n'en sait rien."

L'auteur est aussi intéressé par les lieux géographiques, les vestiges historiques, que par le peuple iranien et les autres voyageurs. Il visite tout, regarde tout, photographie et s'imprègne. Il nous le restitue dans une langue belle, précise sans cesser d'être poétique. On lit son témoignage et il nous émeut, la gorge se serre souvent "Ils m'ont condamné à mort. S'il te plait, ne dis rien à maman."

Et puis, il faut rentrer car soudain, les signes sont clairs, ça va mal tourner pour lui aussi...


"Femmes, vie, liberté

trois noms qu'à la façon d'Eluard il faudrait écrire encore et encore, partout, tout le temps."

https://youtu.be/BKo6DqTU7M8





12 mars 2026

Qui a tué mon père

d’Édouard Louis

****

979-1041426621

Contrairement à ce que je pensais (je ne sais pas pourquoi) E. Louis a écrit ce livre sur son père avant ceux dans lesquels il parle de sa mère. Pour raconter, il se place à la période où lui est adulte et où son père est mort et il évoque ses souvenirs récents avec lui, puis plus anciens.

J'ai trouvé ce livre-ci plus douloureux que ceux sur sa mère. On sent tout du long une forte tension entre un incoercible besoin d'être aimé par cet homme, son propre amour pour lui, et la prudence que les rebuffades et déceptions passées lui ont appris à avoir. S'y ajoute aussi tout ce que l'adulte cultivé et sociologue qu'il est devenu sait maintenant sur l'oppression sociale de l'ouvrier que fut son père, et qui influence son regard. Les souvenirs sont cueillis comme ils se présentent. Ce n'est pas un récit forcément linéaire, plutôt une série de scénettes qui disent une enfance dans une famille pauvre où toutes les fins de mois sont problématiques, où la simple survie matérielle est une lutte, alors quand s'y ajoutent la vie sexuelle du couple, les rêves des adultes pas encore complètement résignés à y renoncer au profit d'une vie misérable, la fatigue, la santé incertaine, l'alcool, le désir d'être un peu heureux, de s'amuser eux aussi! les enfants, les charges incessantes et puis ce gamin différent, pas viril, dont on a honte devant les voisins mais qui réussit à l'école et s'envole dans les études... Son père a très vite compris comment il était. mais n'a jamais pu l'accepter tout à fait. Cependant, dans plusieurs anecdotes, on sent l'amour qu'il avait quand même pour lui. Ce livre sur son père est un livre extrêmement douloureux. Beaucoup d'amour, de haine, de non-dits et de désir contrarié de vivre. Et voilà l’accident. A l'usine, une lourde masse est tombée sur le dos de son père et l'a broyé. Il ne marchera plus et commence pour lui la chaîne des heures, jours, mois, de douleur. La misère encore pire, la dépendance, la fin de tout espoir. Et toujours ces sentiments auxquels on est livré, qu'on ne comprend pas, qu'on maîtrise encore moins. Le gamin efféminé a grandi. Il est devenu un transfuge de classe. Il vit à Paris. Il écrit des livres. Il raconte et il sait maintenant que la vie de ses parents ne devait rien au hasard et tout à la sociologie et même, à la politique. Le choix des nantis font ce que sont et deviennent les vies des "sans dents".

"Tu appartiens à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce."

Malgré les situations difficiles, il y avait une évidence et une simplicité des sentiments dans les livres sur sa mère qui s'opposent à la passion, les contradictions  et la violence des sentiments que l'on affronte ici. Quand les gens sont morts, on s'aperçoit parfois des choses qu'on aurait dû régler ou pacifier avec eux, accepter ou leur demander, et qu'on ne peut plus rattraper... mais ça ne s'est pas fait, pour diverses raisons, et une grande partie du vide que l'on ressent vient de là. C'est ce qui est arrivé.

« … la politique, c'est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre. »


En finir avec Eddy Bellegueule

Histoire de la violence

* Qui a tué mon père

* Combats et métamorphoses d'une femme

Changer : méthode

* Monique s'évade

L'effondrement

08 mars 2026

Macario

ou Le troisième invité

de B. Traven

****

9782377290666

Comme il a toujours voulu (ou dû) vivre dans la clandestinité, on a difficilement découvert les grandes lignes de la vie de Ret Marut, alias B. Traven probablement né en Pologne à la fin du 19ème siècle. On l'a suivi en Allemagne, à travers toute l'Europe centrale avec une troupe de théâtre ambulante. Puis, activités révolutionnaires anarchistes dans l'Allemagne du premier quart du 20ème siècle qui le feront condamner à mort. Mais il parvient à s'enfuir. Pays-bas, Londres, tout cela sous diverses identités, puis New-York où son titre de séjour n'est pas validé, et il disparaît vers le Mexique. «Un pays où s’enquérir du nom de quelqu’un, de son métier, de l’endroit d’où il vient et où il va est un manque de tact, presque une insulte.» Il devait donc s'y plaire, il s'y plut.

Il écrit, il dénonce l'exploitation des Indiens. À partir de 1926, il vit dans une cabane de bois près de Tampico, fait de nombreux séjours dans la forêt de Lacandone et la région du Chiapas. Il écrit sur les Indiens et le Mexique. Il choisit toujours une forme de clandestinité. Un détective étant parvenu à le localiser et s'étant bien sûr, empressé de le faire savoir partout ; il change à nouveau de nom et disparaît une fois encore. Il poursuit l'activisme, en particulier en aidant des Américains oppressés par le Maccarthysme à passer la frontière mexicaine.

En 1959, il signe l’adaptation de la nouvelle « Le Troisième convive », portée à l’écran sous le titre « Macario » par Roberto Gavaldon.

En 1969, il meurt à Mexico sous le nom de Hal Croves. Son identité n'étant révélée qu'après son décès. En conclusion, il aura mené une vie digne des meilleurs romans d'aventure.

Pour en revenir à ce très court roman, je n'ai pas vu le film, mais le peu que j'ai pu lire à son sujet m'a donné l'impression qu'il s'éloignait assez nettement de l'histoire du roman. Nous allons donc d'autant moins nous y intéresser, puisque ici, nous parlons de livres.

Pour écrire «Macario», B. Traven s'est inspiré très librement d'un conte du folklore européen que les frères Grimm avaient déjà eux-mêmes récupéré. Un bûcheron très très misérable a 12 enfants et tout le monde souffre en permanence de la faim. Aussi, son rêve sans cesse ressassé est d'avoir une dinde rôtie entière à manger seul. A la suite de diverses péripéties, le bûcheron se trouve doté du pouvoir de juger si un malade très atteint peut être sauvé ou non. Dans le premier cas, il le sauve et devient vite ainsi, riche et célèbre. Les détails et la suite... je vous laisse les découvrir dans cet opuscule fort bien écrit.

04 mars 2026

Choses qui arrivent

de Touhfat Mouhtare

****

978-2227503021

Livre autobiographique, pas mes préférés...

La narratrice (sans doute l’auteure, ou presque), qui est arrivée facilement en France, fille d’une famille aisée et considérée, accepte mal les contraintes, il est vrai très pénibles, du renouvellement de son titre de séjour (des heures d’attente dehors, en file indienne, dans le froid, avec le risque d’atteindre la porte trop tard et de devoir recommencer le lendemain). Aussi, finalement, néglige-t-elle de s’y rendre et se retrouve en situation irrégulière. Sans doute sa vie jusque-là privilégiée lui avait-elle fait sous-estimer les risques encourus, mais la voilà en situation irrégulière, et ils ne vont pas tarder à se faire connaître. Il ne lui suffira plus maintenant de prendre place dans la file pour retrouver un statut légal. L’argent et l’entregent de son père, pourtant diplomate international, se révèlent inopérants. La voilà devenue clandestine, au même titre que les autres, ce qu’elle n’avait pas prévu.

"Un petit mouvement de révolte, un sursaut de dignité aux conséquences phénoménales."

Elle est étudiante, écrivaine débutante. Elle aime la France et veut y vivre. Ce moment de révolte qu’elle a eu se met à lui coûter vraiment cher. Nous allons la suivre dans la vie qu’elle va mener maintenant : la peur des contrôles, les difficultés qu’elle va connaître et devoir surmonter, et la façon dont elle va le faire. Les conseils d’un clandestin expérimenté lui seront précieux et lui permettront de surnager dans le nouveau monde dans lequel elle vient de basculer.

Ce qui rend ce récit intéressant, c’est que, dans cette épreuve et ce parcours d’obstacles, elle fait œuvre d’écrivaine. Elle s’accroche à l’écriture comme à ses études. J’ai trouvé sa façon d’écrire sur les pages blanches et les marges des livres fascinante. Tellement "écrivaine" ! Parce que de peu d’intérêt pratique, si on y réfléchit, mais précieuse et lourdement chargée de sens. J’espère qu’elle a gardé ces livres, car je sais qu’elle les voudra plus tard, qu’ils lui seront très précieux.

C’est un livre intéressant qui réfléchit à ce qu’est "être un/e immigré/e", "être clandestin" ou non. Touhfat Mouhtare élargit sa réflexion aux répercussions de la précarité sur tout l’être (physique et mental) de celle/celui qui vit ces états. C'est une écrivaine que je relirai si elle produit une œuvre de fiction.




24 février 2026

 La musique d'une vie

d’Andreï Makine

*****

978-2020542852


« Au cœur de la tempête, dans l’immensité blanche de l’Oural, des voyageurs transis attendent un train qui ne vient pas. » Notre narrateur somnole dans la salle d'attente bondée en songeant vaguement à la définition du terme « homo sovieticus » qui fait florès à ce moment et lui semble extrêmement juste et évocateur. Les heures passent. Il lui semble entendre un piano jouer au loin. Attiré par le son, il découvre au fond de la gare un vieillard loqueteux qui joue. Il l'écoute discrètement puis se trouve un endroit où s'allonger et s'endort. Enfin, un train a réussi à passer malgré la neige et les voilà repartis. Il se retrouve avec cet homme. Le voyage est long. Le vieux pianiste déchu lui raconte sa vie et le fera passer des chasses aux sorcières staliniennes au Moscou d'aujourd'hui. Avec lui, nous suivrons l'évolution de l'URSS.

Cet homme étrange et misérable, c'est Alexeï Berg, jeune pianiste virtuose qui allait donner son premier concert le soir même où, alors qu'il rentrait chez lui, un voisin compatissant lui avait furtivement conseillé de fuir car la police était en train d’arrêter ses parents. Il fuit donc, passant instantanément de carrière prometteuse à fugitif dépouillé de tout. Il part se réfugier chez de lointains parents de sa mère. Où il parvient à se cacher mais, les Soviets étant entrés en guerre contre l'Allemagne, les combats atteignent ce village et il doit fuir à nouveau, lui qui n'a aucun papier. Il décide alors de prendre l'identité d'un des soldats tués.

Pour la suite, je vous laisse la découvrir. Pour ma part, j'ai été à nouveau séduite par la belle écriture d’Andreï Makine dont j'ai lu presque tous les livres, mais, curieusement, pas encore celui-ci. Je l'ai suivi sans réserve dans cette nouvelle fiction. Il nous parle comme toujours du combat d'un individu pour sa vie, du combat contre un environnement oppressif, brutal et injuste, du combat enfin pour l'amour. Il parle des faiblesses humaines, du peu de chances de l'individu face à une oppression tentaculaire et toute puissante, de tout ce à quoi il faut renoncer, des choix, bons ou mauvais.

« Elle (la musique) marque une frontière, esquisse un autre ordre des choses. Tout s'éclaire soudain d'une vérité qui se passe de mots (…) et ces notes qui scintillent comme des instants d'une nuit tout autre.»


  144 pages

20 février 2026

Les derniers jours d'Emmanuel Kant

de Thomas De Quincey

979-8491672943

En 2021 il a été publié une nouvelle édition de ce texte que j’ai moi-même lu dans une édition antérieure mais devenue introuvable sauf soldeurs (978-2842050603). Il est cependant possible que l’édition que j’ai lue comporte des éléments supplémentaires : de nombreuses notes mais aussi une courte analyse du texte par son traducteur Jean-Paul Mourlon, une non moins brève biographie de Thomas de De Quincey. (A noter à ce sujet qu'elle diffère sur certains points de celle donnée sur Wikipedia.) On ne doit pas les trouver dans l’édition 2021 car ce n’est pas le même traducteur. Marcel Schwob a remplacé J-P Mourlon. Et comme pour une fois, je trouve la Quatrième de couverture intéressante, je vous la livre:

«De Quincey considère que jamais l’intelligence humaine ne s’éleva au point qu’elle atteignit en Emmanuel Kant. Et pourtant l’intelligence humaine, même à ce point, n’est pas divine. Non seulement elle est mortelle mais, chose affreuse, elle peut décroître, vieillir, se décrépir. Et peut-être de Quincey éprouve-t-il encore plus d’affection pour cette suprême lueur, au moment où elle vacille. Il suit ses palpitations. Il note l’heure où Kant cessa de pouvoir créer des idées générales et ordonna faussement les faits de la nature. Il marque la minute où sa mémoire défaillit. Il inscrit la seconde où sa faculté de reconnaissance s’éteignit. Et parallèlement il peint les tableaux successifs de sa déchéance physique, jusqu’à l’agonie, jusqu’aux soubresauts du râle, jusqu’à la dernière étincelle de conscience, jusqu’au hoquet final. »

Il y a également eu d’autres éditions, y compris numériques, je ne vais pas les lister. Toujours est-il que c’est encore une fois la curiosité qui m’a fait ramasser ce livre dont je trouvais le titre étonnant. J’ignorais tout de cet opus et ne savais pas grand chose (j’en rougis) de Thomas De Quincey. Je me suis renseignée depuis et donc, je résume : Écrivain anglais né en 1785. Vie de bohème pauvre à Londres, s’est adonné à la drogue toute sa vie, ce qui lui valut d’être toujours plus ou moins dans la misère. Mort à Edimbourg en 1859.

« Les derniers jours d'Emmanuel Kant » est une biographie romancée du grand philosophe, limitée à la fin de sa vie. De Quincey s’est appuyé sur des témoignages et les notes de souvenirs laissées par le secrétaire de Kant : M. Wasianski. Après une courte introduction dans laquelle il nous explique en toute modestie que seuls des imbéciles pourraient ne pas s’intéresser au texte qui va suivre, de Quincey nous annonce qu’il va maintenant parler comme s’il était Wasianski, pour nous permettre d’accompagner le philosophe de Konigsberg au plus près. Le récit débute alors que le vieux philosophe âgé est encore en pleine possession de ses moyens, pour que nous puissions constater les évolutions, détériorations et pertes dans différents domaines de sa vie quotidienne agréable et de toute façon casanière. «Ce fut une existence remarquable moins par ses incidents que par la pureté et la dignité philosophique de sa teneur journalière.»

Il va vraiment jusqu’à son dernier souffle.

A l’intérêt que l’on peut avoir pour la fin d’une célébrité, philosophe de surcroît, -Comment accueillera-t-il la mort ? – s’ajoute celui que l’on peut avoir pour toute fin de vie. On a envie d’en savoir plus sur ce mystère final vers lequel nous allons tous. Pour ma part, ce court récit m’a passionnée même dans ses descriptions des manies pointilleuses que Kant, comme de nombreux vieillards, s’est mis à développer. Cela nous fait toucher l’humaine condition et je me sens généralement la plus grande indulgence pour ce genre de choses, et aussi, de la curiosité. Un peu comme on dit des saillies des enfants «Mais où va-t-il chercher tout ça ?». Toujours est-il que Kant, qui avait de l’argent, a joui d’une fin de vie confortable, entouré d’amis et employés zélés qui savaient qu’ils seraient récompensés de leur bienveillance à son égard. J’en suis contente pour lui. Les funérailles furent grandioses.


16 février 2026

Petits travaux pour un palais

de László Krasznahorkai

*****

9782386690501

Je vous avais raconté comment j’avais pris six livres au hasard sur le seul critère de leur nombre de pages inférieur à 200, eh bien, moi qui ne suis pas comme les détectives de romans et qui crois aux coïncidences, j’en ai ainsi rencontré une : Sur ces six brefs romans, trois (ce n’est pas rien) étaient les récits de la folie d’un homme*. Peut-être même quatre si on compte un burn-out spectaculaire. Le plan en est toujours le même : mise en place du décor, époque, lieu, environnement, suivi de la description/narration des événements de la période de troubles, conclusion de l’affaire (asile ou réintégration dans la vie normale). Alors allons-y, celui-ci est mon troisième fou. Contrairement aux autres, le critère du nombre de pages n’avait pas été le seul, le fait qu’il soit l’œuvre du dernier Prix Nobel de littérature dont j’ignorais tout et sur lequel je voulais aussi me renseigner, a joué.

herman melvill, sans e final et qui ne se reconnaît pas le droit aux majuscules, les réservant à son illustre homonyme, «n’est qu’un bibliothécaire de petite taille, un peu bedonnant et souffrant d’un affaissement de l’arche interne du pied». A force de se voir faire des réflexions sur son nom, il s’est mis à s’intéresser à Melville, pas seulement pour son œuvre bien qu’il l’ait étudiée en détail, mais aussi et peut-être plus encore, pour sa vie quotidienne. Ainsi s’est-il aperçu qu’il n’habite pas très loin de l’endroit où l’écrivain habitait quand il était agent des douanes, et se met à faire le chemin qu’il faisait pour se rendre à son bureau de douanier. Un pur hasard le fait s’intéresser à Malcolm Lowry et ne voilà-t-il pas qu’il le trouve lui aussi traînant dans ce quartier !

« J’étais alors quasiment convaincu que ces parallèles n’étaient pas totalement fortuits, du moins dénués de sens ».

Ses marches sur leurs pistes se multiplient.

En tant que bibliothécaire, herman a la particularité de détester les lecteurs et son ambition suprême (comme de tous les bibliothécaires prétend-il et il m’est arrivé de le soupçonner) est de les empêcher de déranger et pire, emprunter les livres. Son grand projet est de bâtir la grande «Bibliothèque Eternellement Fermée». «Je me considère comme le petit ouvrier de ce Palais bibliothèque», d'où les "petits travaux" du titre. Il en a même déjà choisi le lieu, l’immeuble brutaliste d’AT&T à Manhattan (je suis bien sûr allée le voir sur le net et on le voit un peu sur la couverture).

En attendant, toutes ces recherches occupant son temps et sa conception de son métier n’aidant pas, herman se met à avoir des difficultés avec sa hiérarchie, quant à sa femme à laquelle il n’avait plus une minute d’attention à accorder, elle est partie et il trouve qu’elle a eu bien raison. Tout se désagrège subtilement. Il perd également la notion de temps.

«on était disons… mardi après-midi et j’étais toujours assis dans mon fauteuil, enfin, c’est ce qu’il me semble, mais naturellement on était toujours le fameux lundi, si vous voyez ce que je veux dire, ceci dit, vous pouvez aussi bien l’appeler jeudi, je n’ai jamais eu une très bonne mémoire».

Tout ce récit est rédigé pratiquement sans point. Nous suivons au fil de son cheminement erratique, la pensée de notre héros qui saute du coq à l’âne, de Melville à ses collègues, de sa femme à Malcolm Lowry, non sans discourir longuement sur l’œuvre révolutionnaire** de l'architecte Lebbeus Woods (qu’il m’a fait découvrir et merci à lui). On ne s’y perd pas du tout malgré cela et je n’ai eu aucun mal à suivre mon bibliothécaire dans ses dédales. Le problème se pose seulement quand on doit interrompre sa lecture. On n’est pas habitué à s’arrêter au milieu d’une phrase, mais on s’y fait.

László Krasznahorkai n'a pas eu son Nobel de Littérature à la FIFA, croyez-moi. Encore un 5 étoiles! J'ai été chanceuse dans cette pêche aux Gravillons.


* Histoire de la Littérature, Une journée dans l’autre pays et celui-ci.

** si révolutionnaire qu’elle a été très peu bâtie (un seul bâtiment, en fait).

120 pages



Lecture commune avec Ingannmic , AifelleCléanthe et Virginie Vertigo

12 février 2026

Ma journée dans l'autre pays

Une histoire de démons

de Peter Handke

*****

9782072970382


Quel beau texte ! Un bijou, une splendeur. Un poème en prose pour la forme, un trésor pour le fond.

Un homme, écrivain par vocation mais arboriculteur de profession, vit avec sa sœur dans un petit village sous le soleil. Ils se partagent le travail de l’exploitation agricole. C’est lui qui raconte et pour l’heure, elle doit se charger seule du travail, et de lui en plus, car sa raison a largué les amarres et il sillonne la région en gesticulant, en invectivant tout le monde et en poussant des cris dénués de sens. Il fait peur aux gens, bien qu’il ne les touche pas. Il ne fréquente personne. La nuit, il se retire au fond du vieux cimetière abandonné, aux tombes si usées par le temps qu’on peine à déchiffrer des noms. Sa sœur lui apporte un repas très frugal. Et là, il devient instantanément calme et doux. Certains viennent le consulter et alors, d’une courte phrase, une "phrase-flèche", il leur dit tout d’eux-mêmes. Il les connaît mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. A d’autres moments, il parle une langue inconnue de tous ou produit un chant étrange et envoûtant qu’il n’est pas lui-même conscient de chanter. Errance de la pensée, de la raison, des actes et des déplacements.

Et puis un jour, il cesse tout cela, rend à sa sœur sa liberté, traverse le lac qui borde son pays et marche droit devant lui en s’imposant des règles aussi strictes qu’irrationnelles, s’enfonce dans "l’autre pays", laissant derrière lui cette période d’errance à tout jamais… ou pas.

Un récit remarquablement écrit, comme je l’ai déjà dit. Beau. Plein d’images marquantes, d’idées sur lesquelles le lecteur réfléchit. Un texte exigeant, cela va de soi. Les démons, ce sont peut-être ceux qui l’habitent par moments, l’agitent, effraient les gens, déforment son esprit ou la réalité, font douter de tout et donc, tout examiner. C’est du moins ainsi que je l’ai compris.

  80 pages

08 février 2026

Les bons sentiments

de Karine Sulpice

****

979-1034910403

Autre fruit de ma pêche au hasard de Gravillons à la bibli (pour ceux qui suivent), ce titre que je n’aurais certainement pas lu sans cette activité halieutique… et cela aurait été bien dommage.

Je ne connaissais pas l’auteure, journaliste dont c’était le premier roman, mais je vois qu’un second est paru en janvier 26, « Méchante ».

J’ai admiré la maîtrise et l’habileté de la construction de ce récit vu par dessus l’épaule de la commandante de police Maurane Le Queuvre appelée en cette nuit de Noël pour une prise d’otages dans les locaux d’une association caritative. Prise d’otage sérieuse puisqu’il y a déjà un otage blessé par balle, mais si vous aimez les déploiements et actions d’éclat du RAID, ou les âpres négociations style « Une après-midi de chien » et autres, laissez tomber. En fait, autant qu’au dessus de l’épaule de Le Queuvre, nous allons être au-dessus de celle du preneur d’otages à qui, en fine négociatrice, elle va passer la parole et qu’elle va laisser se raconter tout son saoul. Cette prise d’otage va ainsi être l’occasion de visiter les rouages de cette association caritative (de toutes, en fait).

Et il (Julien) nous raconte tout depuis le début, des années auparavant. Ses brillantes études, sa carrière de jeune loup prometteur pour une multinationale. Il s’occupait des plans de restructuration des sociétés : « … vous débarquez (…) vous empestez la compétence à plein nez (…) vous faites semblant de vous passionner pour ce que vous racontent les gars en face (…) et pour finir, vous appliquez la même grille d’évaluation que pour tous les autres (…) c’est étonnant comme les plans portant sur les bas salaires sont plus populaires dans les directions financières que ceux touchant les cadres sup – et je ne vous parle pas des très hauts dirigeants. »

Et son burn-out

« On pouvait donc encore faire avaler aux salariés qu’une mission d’audit avait une vocation autre que de réduire les couts de production ? Donc, la masse salariale ? »

Sa convalescence, longue, qui le laisse dans un état quasi apathique, son nouveau départ dans une voie différente, sous payée mais porteuse de sens, en mettant son savoir faire au service d’une association caritative de spectre large (en gros, elle aide pour tout)… et la suite jusqu’à se retrouver retranché dans ses locaux avec un fusil et le reste de l’équipe en otage, la nuit du réveillon. Là encore, Karine Sulpice sait de quoi elle parle, pour connaître le milieu, je peux vous dire que sa peinture en est très juste, tout comme son analyse des mécanismes les plus subtils. Vraiment, très bien fait.

Mais les histoires tout court tournent mal, en général.

« Comment autant de bonne volonté, une ruche de gens bien, peut-elle générer un système aussi invivable ? »

Humain, trop humain.

Parallèlement, nous suivons une autre histoire, moins détaillée, mais non moins poignante, un cas de maltraitance d’enfant, présente du début à la fin mais néanmoins en train de passer au-dessous des radars.







27 janvier 2026

Il était une fois l'Amérique

Une histoire de la littérature américaine

Tome 1 Le XIXè siècle

de Catherine Mory

Dessins Jean-Baptiste Hostache

*****

979-1037511096

Après un court prologue rappelant la situation historique de l’Amérique du Nord en ce début de 19ème siècle, nous entamons les biographies de 10 écrivains qui ont posé le socle de sa littérature. Ils sont présentés par ordre chronologique et à chaque fois, leur chef-d’œuvre est résumé, ce qui permet non seulement d’en savoir beaucoup sur ces auteurs mais aussi, d’avoir une petite idée de ce qu’ils ont écrit et de l’héritage fictionnel qu’ils ont laissé. Je pense qu’il y en a plusieurs parmi vous qui désirent savoir qui sont les écrivains présentés et, cela me semble d’autant plus légitime que je n’ai pas moi-même pu en trouver la liste exacte sur le net. A chaque fois, des noms sont cités, mais pas tous. C’est frustrant ! Alors, voilà :

James Fenimore Cooper (Le dernier des Mohicans et le génocide indien)

Nathaniel Hawthorne (les sorcières de Salem)

Edgar Allan Poe (l’invention du roman policier)

Henry David Thoreau (l’invention du nature writing et la lutte anti esclavagiste)

Walt Whitman (la naissance de la poésie et la Guerre de Secession)

Herman Melville (Moby-Dick et la conquête des océans)

Emily Dickinson (le puritanisme)

Mark Twain (l’humour de l’ouest)

Henri James (la confrontation entre l’ancien et le nouveau monde)

Jack London (la ruée vers l’or)

Comme vous le voyez, n’ont été retenus que des auteurs ayant produit toute une œuvre de haute tenue et non seulement un titre marquant. Une seule femme. On appelle ça le plafond de verre, mais il est bon de préciser que c'est du verre blindé.

Chaque chapitre est suivi d’un arbre "généalogique" indiquant ceux que l’on a pu par la suite estimer comme ayant été notablement influencés par l’écrivain présenté. Par exemple :

En arrière plan, au fil de ces biographies, nous découvrons une Amérique du Nord qui se dessine peu à peu et se précise. On la voit évoluer au fil du temps, s’étendre, se bâtir, s’urbaniser… non sans heurts et cahots. Le génocide indien, les guerres d’indépendance, la guerre de Sécession, c'est un monde violent qui a versé beaucoup de sang.

J’ai été totalement convaincue par cet ouvrage extrêmement documenté, où tout est exact et où l’auteur a su choisir puisqu’il est bien sûr impossible de tout dire en 200 pages de BD. Ce travail de résumé et de choix a dû être très difficile, mais j’ai trouvé qu’il avait été plutôt réussi. Le plus important à savoir avait toujours été retenu et rien de majeur ne manquant.

C’est un album qui demande plusieurs heures de lecture mais que vous quitterez beaucoup moins ignorant des passionnants débuts de la littérature nord américaine. Recommandé pour tous ceux qui aiment apprendre, mais pas s'ennuyer. Il y a un tome 2 pour le 20ème siècle.

PS : Je m’engage à ne plus jamais utiliser "Amérique" ou "Américain" pour désigner l’Amérique du Nord et les nord-américains. J’y ai toujours répugné mais je le faisais parfois pour aller plus vite. Cependant, Orwell nous l’a assez répété, les mots ont un sens et c’était une erreur et elle a un prix.


23 janvier 2026

Nerona 

d' Hélène Frappat

****

978-2330208974

Nerona règne en maîtresse absolue sur son pays. Elle sait parler à son peuple. Elle lui donne à volonté de ces discours populistes, démagogiques, sans vérité ni profondeur qui font vibrer les foules et les emportent. Elle fait sa loi, sans référence à aucune autre loi, si ce n'est justement cette foule violente et prompte à s'enflammer qu'elle dirige à sa guise. Aucune institution ne pourrait s'y opposer sous peine d’être emportée. Elle est là et elle règne. Seule. Car seule, elle l'est. Elle est entourée d'employés qui ne l'estiment ni ne l'aiment mais savent parfaitement que leur seule chance de survie est la plus complète servilité. Elle a conservé dans son entourage sa mère et sa sœur, mais elles n'ont pas de pouvoir, ni même d'influence. Elles gênent un peu, même. Elle a enfin sa fille, Victoire, qu'elle aime un peu, à sa façon et qui lui ressemble pas mal pour le caractère, mais on devine que l'une finira par tuer l'autre. C'est fatal. 

En attendant, elle s'occupe de son royaume violent et de son peuple. Peuple qu'elle assassine indirectement sans vergogne quand la corruption qu'elle ne combat d'aucune façon, élève des constructions qui s'effondrent et l'écrasent, par exemple; mais qu'elle gave de ces jeux brutaux et féroces dont il raffole. Du pain et des jeux, c'est bien connu. On le sait depuis longtemps. L'éloge et l'admiration des grands sentiments et aspirations ont disparu de ce monde-là. Au contraire "S'il triche et que ça marche : pouce en l'air! S'il triche et qu'il perd: pouce en bas!"

Comme son peuple, Nerona aime la violence. Ni incendies, ni émeutes ne lui font peur. Une application décomplexée de la loi du plus fort. Pauvres et migrants, sont écrasés sans retenue. Pour ces derniers, les "camp de rétention", sont de véritables camps de concentration. Ils peuvent participer aux Jeux du Prince, s'ils veulent s’entre-tuer pour gagner... un emploi misérable!

C'est un livre où rien n'est expliqué. Comment cette femme de milieu modeste et sans soutien a pu se glisser jusqu'à la tête d'un parti d'extrême droite qu'elle a complètement transformé à sa solde (et rebaptisé) pour l'amener jusqu'au pouvoir suprême après en avoir éliminé tous les pontes. Pourquoi alors qu'en tant que femme elle devrait être d'autant plus fière d'avoir atteint le statut de dictatrice incontestée, elle se fait appeler Le Prince et n'est aucunement féministe. Rien n'est expliqué, mais tout est montré sans pudeur.

Il y a de l'Ubu Roi et du Trump, de la force brutale et ignorante, du mépris de la justesse et de la justice au profit du plus puissant. On est dans l'outrance, le chaos, l'horrible et le clownesque.

Ça se lit vite, sans faiblir. Ça décoiffe.

"- Va falloir réagir tout de suite, si on ne veut pas se laisser dépasser sur notre droite...
(...) 
- On déclare une guerre?
- A qui?
- Pour les détails, on verra après. »


  160 p

19 janvier 2026

L'Histoire de la littérature 

de Xavier Chapuis

****+

979-1095434610

Dinguerie

Je partais de loin avec ce Gravillon-là. Que je vous explique : Je faisais un passage éclair à la bibli car je ne disposais que de quelques minutes et je voulais participer aux Gravillons de l’hiver. Donc, rapidement, je ramassais les livres qui me semblaient au bon format et que je n’avais pas encore lus, en commençant par la table des nouveautés, tant qu'à faire. Je n’avais pas le temps de les feuilleter, ni même de jeter un œil sur la quatrième de couverture. Juste vérifier le nombre de pages. Je me disais que je ferai le tri chez moi. Quand je vois cet opuscule, je me dis "Je me demande bien comment on peut traiter un si vaste sujet en si peu de pages !" et je m’en empare. Ce n’est que dans mon fauteuil, en entamant ma lecture, que j’ai réalisé le malentendu. Mais qu’à cela ne tienne ! J’allais le lire quand même pour mon challenge.

Cependant, quand j’ai titré ma chronique "Dinguerie", je ne parlais pas que de ce démarrage cahotique, mais aussi du contenu dudit bouquin et de son récit, pour le coup, chaotique. Venons-y.

Le narrateur, l’ineffable Cyril Poirier, contrôleur de gestion dans une administration, vient de recevoir une énième lettre de refus de l’ultime maison d’édition à laquelle il pouvait encore présenter son roman, et c’est clair, tous ces jaloux mesquins ont décidé de ne pas laisser son génie littéraire paraître au grand jour. Ces minables ne savent pas reconnaître le génie ou alors, ils craignent trop de lui être comparés. Combien de temps Cyril devra-t-il encore croupir dans ce bureau et y gaspiller sa précieuse énergie créative malgré le soin qu’il prend à en faire le moins possible ? Jean-Claude, son chef, est insupportable à toujours lui confier des tâches, et Camille, sa plus proche collègue l’ennuie terriblement avec sa gentillesse permanente. Non, la seule qui trouve grâce à ses yeux est l’inatteignable Bérénice, qui inonde un service voisin de son rayonnement. En attendant, le géant des lettres qu’est Cyril, ne parvient ni à se faire publier, ni à se faire connaître et rage secrètement comme un dément. Poussé à bout par cet ultime refus, il décide que puisqu’on ne veut pas le laisser entrer dans l’Histoire de la littérature par la grande porte et ajouter son nom au Parnasse, il entrera par celle des faits divers et sera celui qui aura fait disparaître les écrivains célèbres de son époque et ainsi, bel et bien modifié la figure de la littérature française. L’idée lui en est venue en tombant par hasard sur Philippe Sollers dans un café. Il sera donc le premier mais suivi de bien d’autres et on s’aperçoit que Cyril les a tous très bien étudiés et peut accabler chacun des plus sévères critiques.

Voilà le pitch, à vous de voir si votre curiosité est éveillée. Pour ma part, l’amusement a succédé à la surprise, puis une certaine admiration pour l’audace des attaques et critiques d’écrivains bien réels en citant leur nom. Très drôle et parfois juste. Scotchée d’un bout à l’autre, je me suis bien amusée. Je me demande ce qu’en pensent les auteurs cités… Belle tenue littéraire exagérée du récit et belle montée en puissance de la démence et de la dinguerie dont je vous parlais en titre. Chose promise, chose due.