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12 mars 2026

Qui a tué mon père

d’Édouard Louis

****

979-1041426621

Contrairement à ce que je pensais (je ne sais pas pourquoi) E. Louis a écrit ce livre sur son père avant ceux dans lesquels il parle de sa mère. Pour raconter, il se place à la période où lui est adulte et où son père est mort et il évoque ses souvenirs récents avec lui, puis plus anciens.

J'ai trouvé ce livre-ci plus douloureux que ceux sur sa mère. On sent tout du long une forte tension entre un incoercible besoin d'être aimé par cet homme, son propre amour pour lui, et la prudence que les rebuffades et déceptions passées lui ont appris à avoir. S'y ajoute aussi tout ce que l'adulte cultivé et sociologue qu'il est devenu sait maintenant sur l'oppression sociale de l'ouvrier que fut son père, et qui influence son regard. Les souvenirs sont cueillis comme ils se présentent. Ce n'est pas un récit forcément linéaire, plutôt une série de scénettes qui disent une enfance dans une famille pauvre où toutes les fins de mois sont problématiques, où la simple survie matérielle est une lutte, alors quand s'y ajoutent la vie sexuelle du couple, les rêves des adultes pas encore complètement résignés à y renoncer au profit d'une vie misérable, la fatigue, la santé incertaine, l'alcool, le désir d'être un peu heureux, de s'amuser eux aussi! les enfants, les charges incessantes et puis ce gamin différent, pas viril, dont on a honte devant les voisins mais qui réussit à l'école et s'envole dans les études... Son père a très vite compris comment il était. mais n'a jamais pu l'accepter tout à fait. Cependant, dans plusieurs anecdotes, on sent l'amour qu'il avait quand même pour lui. Ce livre sur son père est un livre extrêmement douloureux. Beaucoup d'amour, de haine, de non-dits et de désir contrarié de vivre. Et voilà l’accident. A l'usine, une lourde masse est tombée sur le dos de son père et l'a broyé. Il ne marchera plus et commence pour lui la chaîne des heures, jours, mois, de douleur. La misère encore pire, la dépendance, la fin de tout espoir. Et toujours ces sentiments auxquels on est livré, qu'on ne comprend pas, qu'on maîtrise encore moins. Le gamin efféminé a grandi. Il est devenu un transfuge de classe. Il vit à Paris. Il écrit des livres. Il raconte et il sait maintenant que la vie de ses parents ne devait rien au hasard et tout à la sociologie et même, à la politique. Le choix des nantis font ce que sont et deviennent les vies des "sans dents".

"Tu appartiens à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce."

Malgré les situations difficiles, il y avait une évidence et une simplicité des sentiments dans les livres sur sa mère qui s'opposent à la passion, les contradictions  et la violence des sentiments que l'on affronte ici. Quand les gens sont morts, on s'aperçoit parfois des choses qu'on aurait dû régler ou pacifier avec eux, accepter ou leur demander, et qu'on ne peut plus rattraper... mais ça ne s'est pas fait, pour diverses raisons, et une grande partie du vide que l'on ressent vient de là. C'est ce qui est arrivé.

« … la politique, c'est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre. »

08 mars 2026

Macario

ou Le troisième invité

de B. Traven

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9782377290666

Comme il a toujours voulu (ou dû) vivre dans la clandestinité, on a difficilement découvert les grandes lignes de la vie de Ret Marut, alias B. Traven probablement né en Pologne à la fin du 19ème siècle. On l'a suivi en Allemagne, à travers toute l'Europe centrale avec une troupe de théâtre ambulante. Puis, activités révolutionnaires anarchistes dans l'Allemagne du premier quart du 20ème siècle qui le feront condamner à mort. Mais il parvient à s'enfuir. Pays-bas, Londres, tout cela sous diverses identités, puis New-York où son titre de séjour n'est pas validé, et il disparaît vers le Mexique. «Un pays où s’enquérir du nom de quelqu’un, de son métier, de l’endroit d’où il vient et où il va est un manque de tact, presque une insulte.» Il devait donc s'y plaire, il s'y plut.

Il écrit, il dénonce l'exploitation des Indiens. À partir de 1926, il vit dans une cabane de bois près de Tampico, fait de nombreux séjours dans la forêt de Lacandone et la région du Chiapas. Il écrit sur les Indiens et le Mexique. Il choisit toujours une forme de clandestinité. Un détective étant parvenu à le localiser et s'étant bien sûr, empressé de le faire savoir partout ; il change à nouveau de nom et disparaît une fois encore. Il poursuit l'activisme, en particulier en aidant des Américains oppressés par le Maccarthysme à passer la frontière mexicaine.

En 1959, il signe l’adaptation de la nouvelle « Le Troisième convive », portée à l’écran sous le titre « Macario » par Roberto Gavaldon.

En 1969, il meurt à Mexico sous le nom de Hal Croves. Son identité n'étant révélée qu'après son décès. En conclusion, il aura mené une vie digne des meilleurs romans d'aventure.

Pour en revenir à ce très court roman, je n'ai pas vu le film, mais le peu que j'ai pu lire à son sujet m'a donné l'impression qu'il s'éloignait assez nettement de l'histoire du roman. Nous allons donc d'autant moins nous y intéresser, puisque ici, nous parlons de livres.

Pour écrire «Macario», B. Traven s'est inspiré très librement d'un conte du folklore européen que les frères Grimm avaient déjà eux-mêmes récupéré. Un bûcheron très très misérable a 12 enfants et tout le monde souffre en permanence de la faim. Aussi, son rêve sans cesse ressassé est d'avoir une dinde rôtie entière à manger seul. A la suite de diverses péripéties, le bûcheron se trouve doté du pouvoir de juger si un malade très atteint peut être sauvé ou non. Dans le premier cas, il le sauve et devient vite ainsi, riche et célèbre. Les détails et la suite... je vous laisse les découvrir dans cet opuscule fort bien écrit.

04 mars 2026

Choses qui arrivent

de Touhfat Mouhtare

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978-2227503021

Livre autobiographique, pas mes préférés...

La narratrice (sans doute l’auteure, ou presque), qui est arrivée facilement en France, fille d’une famille aisée et considérée, accepte mal les contraintes, il est vrai très pénibles, du renouvellement de son titre de séjour (des heures d’attente dehors, en file indienne, dans le froid, avec le risque d’atteindre la porte trop tard et de devoir recommencer le lendemain). Aussi, finalement, néglige-t-elle de s’y rendre et se retrouve en situation irrégulière. Sans doute sa vie jusque-là privilégiée lui avait-elle fait sous-estimer les risques encourus, mais la voilà en situation irrégulière, et ils ne vont pas tarder à se faire connaître. Il ne lui suffira plus maintenant de prendre place dans la file pour retrouver un statut légal. L’argent et l’entregent de son père, pourtant diplomate international, se révèlent inopérants. La voilà devenue clandestine, au même titre que les autres, ce qu’elle n’avait pas prévu.

"Un petit mouvement de révolte, un sursaut de dignité aux conséquences phénoménales."

Elle est étudiante, écrivaine débutante. Elle aime la France et veut y vivre. Ce moment de révolte qu’elle a eu se met à lui coûter vraiment cher. Nous allons la suivre dans la vie qu’elle va mener maintenant : la peur des contrôles, les difficultés qu’elle va connaître et devoir surmonter, et la façon dont elle va le faire. Les conseils d’un clandestin expérimenté lui seront précieux et lui permettront de surnager dans le nouveau monde dans lequel elle vient de basculer.

Ce qui rend ce récit intéressant, c’est que, dans cette épreuve et ce parcours d’obstacles, elle fait œuvre d’écrivaine. Elle s’accroche à l’écriture comme à ses études. J’ai trouvé sa façon d’écrire sur les pages blanches et les marges des livres fascinante. Tellement "écrivaine" ! Parce que de peu d’intérêt pratique, si on y réfléchit, mais précieuse et lourdement chargée de sens. J’espère qu’elle a gardé ces livres, car je sais qu’elle les voudra plus tard, qu’ils lui seront très précieux.

C’est un livre intéressant qui réfléchit à ce qu’est "être un/e immigré/e", "être clandestin" ou non. Touhfat Mouhtare élargit sa réflexion aux répercussions de la précarité sur tout l’être (physique et mental) de celle/celui qui vit ces états. C'est une écrivaine que je relirai si elle produit une œuvre de fiction.


24 février 2026

 La musique d'une vie

d’Andreï Makine

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978-2020542852


« Au cœur de la tempête, dans l’immensité blanche de l’Oural, des voyageurs transis attendent un train qui ne vient pas. » Notre narrateur somnole dans la salle d'attente bondée en songeant vaguement à la définition du terme « homo sovieticus » qui fait florès à ce moment et lui semble extrêmement juste et évocateur. Les heures passent. Il lui semble entendre un piano jouer au loin. Attiré par le son, il découvre au fond de la gare un vieillard loqueteux qui joue. Il l'écoute discrètement puis se trouve un endroit où s'allonger et s'endort. Enfin, un train a réussi à passer malgré la neige et les voilà repartis. Il se retrouve avec cet homme. Le voyage est long. Le vieux pianiste déchu lui raconte sa vie et le fera passer des chasses aux sorcières staliniennes au Moscou d'aujourd'hui. Avec lui, nous suivrons l'évolution de l'URSS.

Cet homme étrange et misérable, c'est Alexeï Berg, jeune pianiste virtuose qui allait donner son premier concert le soir même où, alors qu'il rentrait chez lui, un voisin compatissant lui avait furtivement conseillé de fuir car la police était en train d’arrêter ses parents. Il fuit donc, passant instantanément de carrière prometteuse à fugitif dépouillé de tout. Il part se réfugier chez de lointains parents de sa mère. Où il parvient à se cacher mais, les Soviets étant entrés en guerre contre l'Allemagne, les combats atteignent ce village et il doit fuir à nouveau, lui qui n'a aucun papier. Il décide alors de prendre l'identité d'un des soldats tués.

Pour la suite, je vous laisse la découvrir. Pour ma part, j'ai été à nouveau séduite par la belle écriture d’Andreï Makine dont j'ai lu presque tous les livres, mais, curieusement, pas encore celui-ci. Je l'ai suivi sans réserve dans cette nouvelle fiction. Il nous parle comme toujours du combat d'un individu pour sa vie, du combat contre un environnement oppressif, brutal et injuste, du combat enfin pour l'amour. Il parle des faiblesses humaines, du peu de chances de l'individu face à une oppression tentaculaire et toute puissante, de tout ce à quoi il faut renoncer, des choix, bons ou mauvais.

« Elle (la musique) marque une frontière, esquisse un autre ordre des choses. Tout s'éclaire soudain d'une vérité qui se passe de mots (…) et ces notes qui scintillent comme des instants d'une nuit tout autre.»


  144 pages

20 février 2026

Les derniers jours d'Emmanuel Kant

de Thomas De Quincey

979-8491672943

En 2021 il a été publié une nouvelle édition de ce texte que j’ai moi-même lu dans une édition antérieure mais devenue introuvable sauf soldeurs (978-2842050603). Il est cependant possible que l’édition que j’ai lue comporte des éléments supplémentaires : de nombreuses notes mais aussi une courte analyse du texte par son traducteur Jean-Paul Mourlon, une non moins brève biographie de Thomas de De Quincey. (A noter à ce sujet qu'elle diffère sur certains points de celle donnée sur Wikipedia.) On ne doit pas les trouver dans l’édition 2021 car ce n’est pas le même traducteur. Marcel Schwob a remplacé J-P Mourlon. Et comme pour une fois, je trouve la Quatrième de couverture intéressante, je vous la livre:

«De Quincey considère que jamais l’intelligence humaine ne s’éleva au point qu’elle atteignit en Emmanuel Kant. Et pourtant l’intelligence humaine, même à ce point, n’est pas divine. Non seulement elle est mortelle mais, chose affreuse, elle peut décroître, vieillir, se décrépir. Et peut-être de Quincey éprouve-t-il encore plus d’affection pour cette suprême lueur, au moment où elle vacille. Il suit ses palpitations. Il note l’heure où Kant cessa de pouvoir créer des idées générales et ordonna faussement les faits de la nature. Il marque la minute où sa mémoire défaillit. Il inscrit la seconde où sa faculté de reconnaissance s’éteignit. Et parallèlement il peint les tableaux successifs de sa déchéance physique, jusqu’à l’agonie, jusqu’aux soubresauts du râle, jusqu’à la dernière étincelle de conscience, jusqu’au hoquet final. »

Il y a également eu d’autres éditions, y compris numériques, je ne vais pas les lister. Toujours est-il que c’est encore une fois la curiosité qui m’a fait ramasser ce livre dont je trouvais le titre étonnant. J’ignorais tout de cet opus et ne savais pas grand chose (j’en rougis) de Thomas De Quincey. Je me suis renseignée depuis et donc, je résume : Écrivain anglais né en 1785. Vie de bohème pauvre à Londres, s’est adonné à la drogue toute sa vie, ce qui lui valut d’être toujours plus ou moins dans la misère. Mort à Edimbourg en 1859.

« Les derniers jours d'Emmanuel Kant » est une biographie romancée du grand philosophe, limitée à la fin de sa vie. De Quincey s’est appuyé sur des témoignages et les notes de souvenirs laissées par le secrétaire de Kant : M. Wasianski. Après une courte introduction dans laquelle il nous explique en toute modestie que seuls des imbéciles pourraient ne pas s’intéresser au texte qui va suivre, de Quincey nous annonce qu’il va maintenant parler comme s’il était Wasianski, pour nous permettre d’accompagner le philosophe de Konigsberg au plus près. Le récit débute alors que le vieux philosophe âgé est encore en pleine possession de ses moyens, pour que nous puissions constater les évolutions, détériorations et pertes dans différents domaines de sa vie quotidienne agréable et de toute façon casanière. «Ce fut une existence remarquable moins par ses incidents que par la pureté et la dignité philosophique de sa teneur journalière.»

Il va vraiment jusqu’à son dernier souffle.

A l’intérêt que l’on peut avoir pour la fin d’une célébrité, philosophe de surcroît, -Comment accueillera-t-il la mort ? – s’ajoute celui que l’on peut avoir pour toute fin de vie. On a envie d’en savoir plus sur ce mystère final vers lequel nous allons tous. Pour ma part, ce court récit m’a passionnée même dans ses descriptions des manies pointilleuses que Kant, comme de nombreux vieillards, s’est mis à développer. Cela nous fait toucher l’humaine condition et je me sens généralement la plus grande indulgence pour ce genre de choses, et aussi, de la curiosité. Un peu comme on dit des saillies des enfants «Mais où va-t-il chercher tout ça ?». Toujours est-il que Kant, qui avait de l’argent, a joui d’une fin de vie confortable, entouré d’amis et employés zélés qui savaient qu’ils seraient récompensés de leur bienveillance à son égard. J’en suis contente pour lui. Les funérailles furent grandioses.


16 février 2026

Petits travaux pour un palais

de László Krasznahorkai

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9782386690501

Je vous avais raconté comment j’avais pris six livres au hasard sur le seul critère de leur nombre de pages inférieur à 200, eh bien, moi qui ne suis pas comme les détectives de romans et qui crois aux coïncidences, j’en ai ainsi rencontré une : Sur ces six brefs romans, trois (ce n’est pas rien) étaient les récits de la folie d’un homme*. Peut-être même quatre si on compte un burn-out spectaculaire. Le plan en est toujours le même : mise en place du décor, époque, lieu, environnement, suivi de la description/narration des événements de la période de troubles, conclusion de l’affaire (asile ou réintégration dans la vie normale). Alors allons-y, celui-ci est mon troisième fou. Contrairement aux autres, le critère du nombre de pages n’avait pas été le seul, le fait qu’il soit l’œuvre du dernier Prix Nobel de littérature dont j’ignorais tout et sur lequel je voulais aussi me renseigner, a joué.

herman melvill, sans e final et qui ne se reconnaît pas le droit aux majuscules, les réservant à son illustre homonyme, «n’est qu’un bibliothécaire de petite taille, un peu bedonnant et souffrant d’un affaissement de l’arche interne du pied». A force de se voir faire des réflexions sur son nom, il s’est mis à s’intéresser à Melville, pas seulement pour son œuvre bien qu’il l’ait étudiée en détail, mais aussi et peut-être plus encore, pour sa vie quotidienne. Ainsi s’est-il aperçu qu’il n’habite pas très loin de l’endroit où l’écrivain habitait quand il était agent des douanes, et se met à faire le chemin qu’il faisait pour se rendre à son bureau de douanier. Un pur hasard le fait s’intéresser à Malcolm Lowry et ne voilà-t-il pas qu’il le trouve lui aussi traînant dans ce quartier !

« J’étais alors quasiment convaincu que ces parallèles n’étaient pas totalement fortuits, du moins dénués de sens ».

Ses marches sur leurs pistes se multiplient.

En tant que bibliothécaire, herman a la particularité de détester les lecteurs et son ambition suprême (comme de tous les bibliothécaires prétend-il et il m’est arrivé de le soupçonner) est de les empêcher de déranger et pire, emprunter les livres. Son grand projet est de bâtir la grande «Bibliothèque Eternellement Fermée». «Je me considère comme le petit ouvrier de ce Palais bibliothèque», d'où les "petits travaux" du titre. Il en a même déjà choisi le lieu, l’immeuble brutaliste d’AT&T à Manhattan (je suis bien sûr allée le voir sur le net et on le voit un peu sur la couverture).

En attendant, toutes ces recherches occupant son temps et sa conception de son métier n’aidant pas, herman se met à avoir des difficultés avec sa hiérarchie, quant à sa femme à laquelle il n’avait plus une minute d’attention à accorder, elle est partie et il trouve qu’elle a eu bien raison. Tout se désagrège subtilement. Il perd également la notion de temps.

«on était disons… mardi après-midi et j’étais toujours assis dans mon fauteuil, enfin, c’est ce qu’il me semble, mais naturellement on était toujours le fameux lundi, si vous voyez ce que je veux dire, ceci dit, vous pouvez aussi bien l’appeler jeudi, je n’ai jamais eu une très bonne mémoire».

Tout ce récit est rédigé pratiquement sans point. Nous suivons au fil de son cheminement erratique, la pensée de notre héros qui saute du coq à l’âne, de Melville à ses collègues, de sa femme à Malcolm Lowry, non sans discourir longuement sur l’œuvre révolutionnaire** de l'architecte Lebbeus Woods (qu’il m’a fait découvrir et merci à lui). On ne s’y perd pas du tout malgré cela et je n’ai eu aucun mal à suivre mon bibliothécaire dans ses dédales. Le problème se pose seulement quand on doit interrompre sa lecture. On n’est pas habitué à s’arrêter au milieu d’une phrase, mais on s’y fait.

László Krasznahorkai n'a pas eu son Nobel de Littérature à la FIFA, croyez-moi. Encore un 5 étoiles! J'ai été chanceuse dans cette pêche aux Gravillons.


* Histoire de la Littérature, Une journée dans l’autre pays et celui-ci.

** si révolutionnaire qu’elle a été très peu bâtie (un seul bâtiment, en fait).

120 pages

Lecture commune avec Ingannmic , AifelleCléanthe et Virginie Vertigo

12 février 2026

Ma journée dans l'autre pays

Une histoire de démons

de Peter Handke

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9782072970382


Quel beau texte ! Un bijou, une splendeur. Un poème en prose pour la forme, un trésor pour le fond.

Un homme, écrivain par vocation mais arboriculteur de profession, vit avec sa sœur dans un petit village sous le soleil. Ils se partagent le travail de l’exploitation agricole. C’est lui qui raconte et pour l’heure, elle doit se charger seule du travail, et de lui en plus, car sa raison a largué les amarres et il sillonne la région en gesticulant, en invectivant tout le monde et en poussant des cris dénués de sens. Il fait peur aux gens, bien qu’il ne les touche pas. Il ne fréquente personne. La nuit, il se retire au fond du vieux cimetière abandonné, aux tombes si usées par le temps qu’on peine à déchiffrer des noms. Sa sœur lui apporte un repas très frugal. Et là, il devient instantanément calme et doux. Certains viennent le consulter et alors, d’une courte phrase, une "phrase-flèche", il leur dit tout d’eux-mêmes. Il les connaît mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. A d’autres moments, il parle une langue inconnue de tous ou produit un chant étrange et envoûtant qu’il n’est pas lui-même conscient de chanter. Errance de la pensée, de la raison, des actes et des déplacements.

Et puis un jour, il cesse tout cela, rend à sa sœur sa liberté, traverse le lac qui borde son pays et marche droit devant lui en s’imposant des règles aussi strictes qu’irrationnelles, s’enfonce dans "l’autre pays", laissant derrière lui cette période d’errance à tout jamais… ou pas.

Un récit remarquablement écrit, comme je l’ai déjà dit. Beau. Plein d’images marquantes, d’idées sur lesquelles le lecteur réfléchit. Un texte exigeant, cela va de soi. Les démons, ce sont peut-être ceux qui l’habitent par moments, l’agitent, effraient les gens, déforment son esprit ou la réalité, font douter de tout et donc, tout examiner. C’est du moins ainsi que je l’ai compris.

  80 pages

08 février 2026

Les bons sentiments

de Karine Sulpice

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979-1034910403

Autre fruit de ma pêche au hasard de Gravillons à la bibli (pour ceux qui suivent), ce titre que je n’aurais certainement pas lu sans cette activité halieutique… et cela aurait été bien dommage.

Je ne connaissais pas l’auteure, journaliste dont c’était le premier roman, mais je vois qu’un second est paru en janvier 26, « Méchante ».

J’ai admiré la maîtrise et l’habileté de la construction de ce récit vu par dessus l’épaule de la commandante de police Maurane Le Queuvre appelée en cette nuit de Noël pour une prise d’otages dans les locaux d’une association caritative. Prise d’otage sérieuse puisqu’il y a déjà un otage blessé par balle, mais si vous aimez les déploiements et actions d’éclat du RAID, ou les âpres négociations style « Une après-midi de chien » et autres, laissez tomber. En fait, autant qu’au dessus de l’épaule de Le Queuvre, nous allons être au-dessus de celle du preneur d’otages à qui, en fine négociatrice, elle va passer la parole et qu’elle va laisser se raconter tout son saoul. Cette prise d’otage va ainsi être l’occasion de visiter les rouages de cette association caritative (de toutes, en fait).

Et il (Julien) nous raconte tout depuis le début, des années auparavant. Ses brillantes études, sa carrière de jeune loup prometteur pour une multinationale. Il s’occupait des plans de restructuration des sociétés : « … vous débarquez (…) vous empestez la compétence à plein nez (…) vous faites semblant de vous passionner pour ce que vous racontent les gars en face (…) et pour finir, vous appliquez la même grille d’évaluation que pour tous les autres (…) c’est étonnant comme les plans portant sur les bas salaires sont plus populaires dans les directions financières que ceux touchant les cadres sup – et je ne vous parle pas des très hauts dirigeants. »

Et son burn-out

« On pouvait donc encore faire avaler aux salariés qu’une mission d’audit avait une vocation autre que de réduire les couts de production ? Donc, la masse salariale ? »

Sa convalescence, longue, qui le laisse dans un état quasi apathique, son nouveau départ dans une voie différente, sous payée mais porteuse de sens, en mettant son savoir faire au service d’une association caritative de spectre large (en gros, elle aide pour tout)… et la suite jusqu’à se retrouver retranché dans ses locaux avec un fusil et le reste de l’équipe en otage, la nuit du réveillon. Là encore, Karine Sulpice sait de quoi elle parle, pour connaître le milieu, je peux vous dire que sa peinture en est très juste, tout comme son analyse des mécanismes les plus subtils. Vraiment, très bien fait.

Mais les histoires tout court tournent mal, en général.

« Comment autant de bonne volonté, une ruche de gens bien, peut-elle générer un système aussi invivable ? »

Humain, trop humain.

Parallèlement, nous suivons une autre histoire, moins détaillée, mais non moins poignante, un cas de maltraitance d’enfant, présente du début à la fin mais néanmoins en train de passer au-dessous des radars.




27 janvier 2026

Il était une fois l'Amérique

Une histoire de la littérature américaine

Tome 1 Le XIXè siècle

de Catherine Mory

Dessins Jean-Baptiste Hostache

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979-1037511096

Après un court prologue rappelant la situation historique de l’Amérique du Nord en ce début de 19ème siècle, nous entamons les biographies de 10 écrivains qui ont posé le socle de sa littérature. Ils sont présentés par ordre chronologique et à chaque fois, leur chef-d’œuvre est résumé, ce qui permet non seulement d’en savoir beaucoup sur ces auteurs mais aussi, d’avoir une petite idée de ce qu’ils ont écrit et de l’héritage fictionnel qu’ils ont laissé. Je pense qu’il y en a plusieurs parmi vous qui désirent savoir qui sont les écrivains présentés et, cela me semble d’autant plus légitime que je n’ai pas moi-même pu en trouver la liste exacte sur le net. A chaque fois, des noms sont cités, mais pas tous. C’est frustrant ! Alors, voilà :

James Fenimore Cooper (Le dernier des Mohicans et le génocide indien)

Nathaniel Hawthorne (les sorcières de Salem)

Edgar Allan Poe (l’invention du roman policier)

Henry David Thoreau (l’invention du nature writing et la lutte anti esclavagiste)

Walt Whitman (la naissance de la poésie et la Guerre de Secession)

Herman Melville (Moby-Dick et la conquête des océans)

Emily Dickinson (le puritanisme)

Mark Twain (l’humour de l’ouest)

Henri James (la confrontation entre l’ancien et le nouveau monde)

Jack London (la ruée vers l’or)

Comme vous le voyez, n’ont été retenus que des auteurs ayant produit toute une œuvre de haute tenue et non seulement un titre marquant. Une seule femme. On appelle ça le plafond de verre, mais il est bon de préciser que c'est du verre blindé.

Chaque chapitre est suivi d’un arbre "généalogique" indiquant ceux que l’on a pu par la suite estimer comme ayant été notablement influencés par l’écrivain présenté. Par exemple :

En arrière plan, au fil de ces biographies, nous découvrons une Amérique du Nord qui se dessine peu à peu et se précise. On la voit évoluer au fil du temps, s’étendre, se bâtir, s’urbaniser… non sans heurts et cahots. Le génocide indien, les guerres d’indépendance, la guerre de Sécession, c'est un monde violent qui a versé beaucoup de sang.

J’ai été totalement convaincue par cet ouvrage extrêmement documenté, où tout est exact et où l’auteur a su choisir puisqu’il est bien sûr impossible de tout dire en 200 pages de BD. Ce travail de résumé et de choix a dû être très difficile, mais j’ai trouvé qu’il avait été plutôt réussi. Le plus important à savoir avait toujours été retenu et rien de majeur ne manquant.

C’est un album qui demande plusieurs heures de lecture mais que vous quitterez beaucoup moins ignorant des passionnants débuts de la littérature nord américaine. Recommandé pour tous ceux qui aiment apprendre, mais pas s'ennuyer. Il y a un tome 2 pour le 20ème siècle.

PS : Je m’engage à ne plus jamais utiliser "Amérique" ou "Américain" pour désigner l’Amérique du Nord et les nord-américains. J’y ai toujours répugné mais je le faisais parfois pour aller plus vite. Cependant, Orwell nous l’a assez répété, les mots ont un sens et c’était une erreur et elle a un prix.

23 janvier 2026

Nerona 

d' Hélène Frappat

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978-2330208974

Nerona règne en maîtresse absolue sur son pays. Elle sait parler à son peuple. Elle lui donne à volonté de ces discours populistes, démagogiques, sans vérité ni profondeur qui font vibrer les foules et les emportent. Elle fait sa loi, sans référence à aucune autre loi, si ce n'est justement cette foule violente et prompte à s'enflammer qu'elle dirige à sa guise. Aucune institution ne pourrait s'y opposer sous peine d’être emportée. Elle est là et elle règne. Seule. Car seule, elle l'est. Elle est entourée d'employés qui ne l'estiment ni ne l'aiment mais savent parfaitement que leur seule chance de survie est la plus complète servilité. Elle a conservé dans son entourage sa mère et sa sœur, mais elles n'ont pas de pouvoir, ni même d'influence. Elles gênent un peu, même. Elle a enfin sa fille, Victoire, qu'elle aime un peu, à sa façon et qui lui ressemble pas mal pour le caractère, mais on devine que l'une finira par tuer l'autre. C'est fatal. 

En attendant, elle s'occupe de son royaume violent et de son peuple. Peuple qu'elle assassine indirectement sans vergogne quand la corruption qu'elle ne combat d'aucune façon, élève des constructions qui s'effondrent et l'écrasent, par exemple; mais qu'elle gave de ces jeux brutaux et féroces dont il raffole. Du pain et des jeux, c'est bien connu. On le sait depuis longtemps. L'éloge et l'admiration des grands sentiments et aspirations ont disparu de ce monde-là. Au contraire "S'il triche et que ça marche : pouce en l'air! S'il triche et qu'il perd: pouce en bas!"

Comme son peuple, Nerona aime la violence. Ni incendies, ni émeutes ne lui font peur. Une application décomplexée de la loi du plus fort. Pauvres et migrants, sont écrasés sans retenue. Pour ces derniers, les "camp de rétention", sont de véritables camps de concentration. Ils peuvent participer aux Jeux du Prince, s'ils veulent s’entre-tuer pour gagner... un emploi misérable!

C'est un livre où rien n'est expliqué. Comment cette femme de milieu modeste et sans soutien a pu se glisser jusqu'à la tête d'un parti d'extrême droite qu'elle a complètement transformé à sa solde (et rebaptisé) pour l'amener jusqu'au pouvoir suprême après en avoir éliminé tous les pontes. Pourquoi alors qu'en tant que femme elle devrait être d'autant plus fière d'avoir atteint le statut de dictatrice incontestée, elle se fait appeler Le Prince et n'est aucunement féministe. Rien n'est expliqué, mais tout est montré sans pudeur.

Il y a de l'Ubu Roi et du Trump, de la force brutale et ignorante, du mépris de la justesse et de la justice au profit du plus puissant. On est dans l'outrance, le chaos, l'horrible et le clownesque.

Ça se lit vite, sans faiblir. Ça décoiffe.

"- Va falloir réagir tout de suite, si on ne veut pas se laisser dépasser sur notre droite...
(...) 
- On déclare une guerre?
- A qui?
- Pour les détails, on verra après. »


  160 p

19 janvier 2026

L'Histoire de la littérature 

de Xavier Chapuis

****+

979-1095434610

Dinguerie

Je partais de loin avec ce Gravillon-là. Que je vous explique : Je faisais un passage éclair à la bibli car je ne disposais que de quelques minutes et je voulais participer aux Gravillons de l’hiver. Donc, rapidement, je ramassais les livres qui me semblaient au bon format et que je n’avais pas encore lus, en commençant par la table des nouveautés, tant qu'à faire. Je n’avais pas le temps de les feuilleter, ni même de jeter un œil sur la quatrième de couverture. Juste vérifier le nombre de pages. Je me disais que je ferai le tri chez moi. Quand je vois cet opuscule, je me dis "Je me demande bien comment on peut traiter un si vaste sujet en si peu de pages !" et je m’en empare. Ce n’est que dans mon fauteuil, en entamant ma lecture, que j’ai réalisé le malentendu. Mais qu’à cela ne tienne ! J’allais le lire quand même pour mon challenge.

Cependant, quand j’ai titré ma chronique "Dinguerie", je ne parlais pas que de ce démarrage cahotique, mais aussi du contenu dudit bouquin et de son récit, pour le coup, chaotique. Venons-y.

Le narrateur, l’ineffable Cyril Poirier, contrôleur de gestion dans une administration, vient de recevoir une énième lettre de refus de l’ultime maison d’édition à laquelle il pouvait encore présenter son roman, et c’est clair, tous ces jaloux mesquins ont décidé de ne pas laisser son génie littéraire paraître au grand jour. Ces minables ne savent pas reconnaître le génie ou alors, ils craignent trop de lui être comparés. Combien de temps Cyril devra-t-il encore croupir dans ce bureau et y gaspiller sa précieuse énergie créative malgré le soin qu’il prend à en faire le moins possible ? Jean-Claude, son chef, est insupportable à toujours lui confier des tâches, et Camille, sa plus proche collègue l’ennuie terriblement avec sa gentillesse permanente. Non, la seule qui trouve grâce à ses yeux est l’inatteignable Bérénice, qui inonde un service voisin de son rayonnement. En attendant, le géant des lettres qu’est Cyril, ne parvient ni à se faire publier, ni à se faire connaître et rage secrètement comme un dément. Poussé à bout par cet ultime refus, il décide que puisqu’on ne veut pas le laisser entrer dans l’Histoire de la littérature par la grande porte et ajouter son nom au Parnasse, il entrera par celle des faits divers et sera celui qui aura fait disparaître les écrivains célèbres de son époque et ainsi, bel et bien modifié la figure de la littérature française. L’idée lui en est venue en tombant par hasard sur Philippe Sollers dans un café. Il sera donc le premier mais suivi de bien d’autres et on s’aperçoit que Cyril les a tous très bien étudiés et peut accabler chacun des plus sévères critiques.

Voilà le pitch, à vous de voir si votre curiosité est éveillée. Pour ma part, l’amusement a succédé à la surprise, puis une certaine admiration pour l’audace des attaques et critiques d’écrivains bien réels en citant leur nom. Très drôle et parfois juste. Scotchée d’un bout à l’autre, je me suis bien amusée. Je me demande ce qu’en pensent les auteurs cités… Belle tenue littéraire exagérée du récit et belle montée en puissance de la démence et de la dinguerie dont je vous parlais en titre. Chose promise, chose due.

03 janvier 2026

Wanted 

de Philippe Claudel

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978-2234099913

Paru au printemps 2025, ce court roman de politique fiction n’a pas beaucoup plu, eh bien moi, je l’ai bien aimé. Je crois qu’il doit son désamour au fait que ce soit de l’uchronie immédiate (ça se passerait maintenant), au fait que ça soit tellement proche de la réalité (un poil à peine nous en sépare) et au fait que ça soit si terriblement pessimiste. Mais pour moi, ces trois caractéristiques dont je pense qu’elles ont bloqué les foules et leur enthousiasme, ne sont même pas des défauts.

Mais d’abord, rappelons le scenario. Nous sommes dans le bureau ovale de la maison Blanche. Trump et Musk, encore copains comme cochons, y vont de leur petit spectacle habituel, c’est pour une conférence de presse. Tout à coup, l’homme le plus riche du monde, annonce qu’il va régler une bonne fois pour toutes tous les problèmes politiques mondiaux de la façon la plus simple qu’il soit, il met la tête de Vladimir Poutine à prix et offre une récompense de 1 000 000 000 de dollars. Vous avez bien compté les zéros, un milliard. Pfoou ! C’est beaucoup, quand même. Mais, comme il en a les moyens et qu’il fait cette déclaration devant la presse, dans le bureau ovale, en présence de l’homme le plus puissant du monde, son ami, qui ne manifeste aucune opposition… Il n’y a plus qu’à la prendre au sérieux, aussi abracadabrante soit-elle.

Et l’affaire suit son cours, avec le succès qu’on peut deviner, sous les yeux du monde ébahi, réduit au rôle de simple témoin.

Philippe Claudel déroule sa fable et développe son raisonnement. Il montre en quelques pages que la capacité de nuisance de Trump est bien plus importante que nous ne l’admettons officiellement. Le monde civilisé réagit par le sarcasme, l’ironie et la moquerie à ses actions. On le sous-estime à cause de sa bêtise, mais il ne faut pas oublier que la plus profonde stupidité n’empêche pas d’être extrêmement dangereux. La violence a courte vue peut être dévastatrice. Et même, elle est bien plus aisément dévastatrice que porteuse d’avenir.

Ce que Claudel montre aussi, c’est que les résultats sont là. La « technique » Trump marche dans une certaine mesure (ça aussi, c’est une chose que nous n’aimons pas regarder), mais elle suppose un renversement de la table de jeu et des règles de ce jeu. La première étant devenue justement qu’il n’y a plus de règle. Jusqu’à présent, on faisait plus ou moins semblant, politesse, diplomatie, accord à respecter, conventions etc. C’est fini. Tous les coups sont permis, on ne se cache même plus, seul le résultat compte. Bref, on est mentalement revenus à la néandertalienne loi du plus fort. Et Trump y joue et y fait jouer les autres parce qu’il est sûr de gagner. Claudel semble penser comme lui, mais ont-ils raison ? Les survivants nous le diront.

Je conseille vivement.


PS : Je m’engage à ne plus jamais utiliser "Amérique" ou "Américain" pour désigner l’Amérique du Nord et les nord-américains. J’y ai toujours répugné mais je le faisais parfois pour aller plus vite. Cependant, Orwell nous l’a assez répété, les mots ont un sens et c’était une erreur et elle a un prix.


140 pages


27 décembre 2025


L'homme qui lisait des livres

de Rachid Benzine

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978-2260056867


Comment peut-on dire et faire comprendre autant en si peu de pages?

En une belle langue poétique, Rachid Benzine nous raconte l’histoire du libraire de Gaza et, à travers lui, celle des Palestiniens. Pour le libraire, nous nous le représentons d’autant plus aisément qu’il évoque irrésistiblement cette photo célèbre du libraire de Rabat (je ne me risque pas à vous la montrer ici, il doit y avoir des droits d’auteurs, mais vous la trouverez sans peine). Ce n’est pas de lui qu’il s’agit mais l’image est là. Pour le narrateur, c’est un photographe français, venu faire des photos du conflit. Les journalistes étant devenus charognards, il sait qu’il vendra mieux des photos violentes ou poignantes, mais au détour d’une rue il tombe sur le spectacle d’un vieux libraire qui lit assis sur une chaise, à l’entrée de sa boutique qui déborde de livres, et cette vue le subjugue, touche une part de lui qui n’est pas dans le spectaculaire-marchand. Une oasis au cœur de la guerre. Il veut prendre une photo mais le vieil homme refuse, disant qu’on ne peut prendre une photo de quelqu’un dont on ne sait rien, dont on ne connaît pas l’histoire, ce qui est faux, bien sûr, mais sans doute a-t-il besoin de parler, de raconter une fois encore son histoire, de réveiller ses souvenirs. Le libraire lui offre une tasse de thé s’il veut bien prendre le temps de l’écouter. Séduit, le photographe accepte, il lui faudra plusieurs visites et de nombreuses tasses de thé pour arriver au moment où la photo sera prise.

C’est l’histoire désespérée d’un homme qui est allé de perte en perte depuis sa naissance au village, son enfance passée dans des camps de plus en plus dangereux, et voyant au fil des années, tous ses proches mourir de mort violente. C’est un récit sans une once de haine, sans jugement non plus.

« Une soixantaine d’habitants a ainsi été massacrée. Surtout des hommes, mais aussi quelques femmes et enfants. Pour venger des Juifs tués par des Arabes à la raffinerie de pétrole, parait-il. Des Arabes qui eux-mêmes avaient été victimes de Juifs de l’Irgoun. Cette terre est une litanie de représailles sur représailles, de haines empilées, de tristesse recouverte de tristesse. »

Bien sûr, venant d’un libraire fou de livres, qui donne autant qu’il vend, qui a, à vrai dire, dans cette zone dévastée, dépassé le stade du commerce et semble se nourrir de thé, le récit est littéraire. De nombreux écrivains sont évoqués, Mohamed Dib, Mourid al Barghouti, Frantz Fanon et d’autres. Et surtout, il parle si bien de la lecture ! C’est un enchantement au milieu des ruines et du deuil. Lui aussi croit depuis son enfance que les livres nous sauveront de tout, à commencer par l’ignorance.

« Je voulais tout lire. Toujours plus. Comme si j’étais pris d’une fièvre. Des histoires, des essais, des textes religieux, des revues. Même les vieux journaux abandonnés. Je voulais comprendre, m’évader, grandir, respirer, m’envoler. Et en même temps être utile aux autres.»

Et il est là, maintenant, pour un temps encore, témoignant de tout et, envers et contre toutes les horreurs, n’ayant jamais lâché ses livres qui sont sa foi, sa seule vie, et son âme.

« Mais moi, je les attends. Je les attends tous, mes lecteurs. Imaginaires ou réels, qu’importe. Je ne suis pas seul. Les mots des livres déchirent tous les silences. »

Un texte beau et utile.

« Les mots des livres déchirent tous les silences. »

  128p

25 décembre 2025

Le banquier anarchiste

de Fernando Pessoa


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978-2267048667

Ce très court roman de Fernando Pessoa se présente comme une discussion de fin de repas entre un banquier très prospère et un de ses amis. En fait de dialogue, le banquier parle longuement et l’ami, dans le rôle d’interviewer, ne fait qu’écouter et relancer la conversation quand besoin est. Le banquier explique qu’il a toujours été un anarchiste convaincu. Dès sa prime jeunesse, il a refusé de suivre les sentiers battus des règles communes et a tenu à soumettre toute loi et toute organisation à son propre jugement. Pour ce faire, il a rejoint des groupes et lu et étudié les auteurs anarchistes. C’est le cheminement de sa philosophie de la vie depuis sa jeunesse jusqu’à son présent de banquier prospère qu’il explique à son interlocuteur pour lui démontrer que tel qu’il est actuellement, il est encore plus anarchiste que dans sa jeunesse d’activiste et que même, il a atteint le summum en la matière.

Nous voyons à cette occasion que Fernando Pessoa connaît parfaitement les théories et penseurs anarchistes et qu’il sait de quoi il parle. Son raisonnement, spécieux par nature, a toutes les apparences de la plus parfaite logique et de la plus parfaite justesse. C’est un sophisme. Il interpelle, amuse, séduit… ou pas. En tout cas, il capte l’intérêt car on est curieux de savoir comment le plus parfait anarchiste pourrait se trouver être un banquier prospère… et il nous le dit. Il n’élude pas, ne biaise pas et n’a pas recours à la si commune langue de bois. C’est tout à fait bien fait. L’ironie court bien sûr tout au long du dialogue, mais on est forcé d’admettre sa cohérence interne. C’est intéressant. Mais on le sait, les banquiers gouvernent le monde et ont toujours su nous montrer les choses sous l’angle qui leur convenait. Fernando Pessoa, connu pour n’être jamais satisfait de ses œuvres, valida pourtant celle-là. Ce dialogue lui plaisait. Il m’a plu aussi. Je ne peux pas être plus royaliste que le roi. Oups ! Plus anarchiste que le banquier. Malgré des errements terriblement misogynes que je mettrai sur le compte de l'époque et d'un célibat pénible.


"Ecoute... Détruis tous les capitalistes du monde, mais sans détruire le capital. Vingt-quatre heures après, le capital, déjà passé dans d'autres mains, perpétuera sa tyrannie à travers celles-ci. Détruis au contraire, non plus les capitalistes, mais le capital, est-ce qu'il restera des capitalistes ? … Tu vois?"

 128p

23 décembre 2025

Nouvelles orientales

de Marguerite Yourcenar

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978-2070299737


Ce recueil de nouvelles a été publié en 1938 mais souffre peu du vieillissement. Cela est dû à la forme proche du conte qui leur est donnée et aux thèmes éternels qui sont abordés. : le but de la vie, les relations amicales, amoureuses ou de pouvoir entre les hommes, l’art, la mort. Nous évoluons dans des mondes aux possibilités magiques où toute transformation st possible, bel accès à la poésie.

Le prétexte central d’une croisière d'Européens nantis sur la Méditerranée les unit de façon lâche. Sur le pont ou en escale, ces coreligionnaires d’occasion aiment se distraire les uns les autres en se racontant des histoires qu’ils ont eux-mêmes glanées au fil de leurs voyages. L’inspiration en est "orientale", mais au sens large d’un Orient qui va des Balkans aux confins de la Chine. Nous découvrirons ainsi dix courts récits. Mon préféré, s’il fallait en choisir un serait sans doute le premier "Comment Wang-Fô fut sauvé". Ce n’est sans doute pas par hasard qu’il est le premier à se présenter à nous, le lecteur harponné ne peut que se laisser ensuite emporter jusqu’à la fin du livre, dégustant l’une après l’autre ces dix friandises au style merveilleux, toujours étonné et toujours curieux de découvrir la surprise de la suivante. Mais n’allez pas imaginer un monde de contes de fées, bien au contraire ! Aucune de ces nouvelles n’est dénuée de violence et même, le plus souvent, de cruauté. On frémit souvent de l’extrême brutalité des événements. De même, le personnage principal survit rarement au point final. C’est dur, cruel, impitoyable, violent. Avec "Le sourire de Marko" par exemple, on atteint à une histoire atroce, ridicule et magnifique à la fois. C’est trop tout.

La morale cachée dans ces récits n’est pas une morale convenue et "sociale", c’est une réflexion individuelle, un pas dans la voie de la sagesse.

Mais ce qui frappe surtout, c’est la beauté de l’écriture de Marguerite Yourcenar et sa dimension poétique. Presque chaque phrase est une image,

"Je me représentais le monde, le pays de Han au milieu, pareil à la plaine monotone et creuse de l main que sillonnent les lignes fatales des cinq fleuves."

un dépassement de la simple réalité. Elle nous dit tant de choses à la fois ! Quelques mots lui suffisent.

"Ses mains ligotées souffraient, et Ling désespéré regardait son maître en souriant, ce qui était pour lui une façon plus tendre de pleurer."

J’ai déjà lu et aimé la plupart des romans de Marguerite Yourcenar, mais cela commence à dater un peu. Je m’aperçois qu’il est temps pour moi de la relire. Je vous parlerai à nouveau d’elle en 2026.

  168p