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13 septembre 2026

Une île à l'envers

de Léa Arthemise

****

978-2898222276

J'ai tout de suite été séduite par ce court roman dépaysant et poétique qui nous emmène à La Réunion, là où les Réunionnais la voient, la pensent et la parlent. Je me laissais emporter le sourire aux lèvres sur les courants réunionnais, leurs magies (au sens propre comme figuré), leurs superstitions insensées et évidentes... Une pépite!

Le récit est actuel mais n'hésite pas pour autant à nous emporter au début du 18ème siècle, dans les cales des pirates ou sur leurs gibets. Il y en a eu des trésors disparus! partis dans un naufrage, dilapidés ou prudemment et secrètement enterrés sur une côte déserte! Oh oui, il y en a eu et en conséquence, bien des cartes au trésor que des gaillards roublards vendaient sous le manteau dans des tavernes mal famées. A la suite de quoi, il y a eu un gros intérêt pour ces histoires de pirates. Des historiens se sont très doctement chargés d'étudier leur histoire, même quand ils se sont parfois révélés n'être que des romanciers manipulateurs publiant sous une identité totalement fictive. Il en fut ainsi de Daniel Defoe qui signa en 1724 une "Histoire générale des plus fameux pirates" sous le nom de Capitaine Charles Johnson. "Le travail de Charles Johnson a été déterminant dans l'élaboration des conceptions populaires de la piraterie et est la principale source pour les biographies de nombreux pirates." nous dit Wikipédia qui admet toutefois que certains le contestent... mais il reste qu'il n'existait aucun capitaine Charles Johnson dans les registres. Comme vous le voyez, c'est aussi clair qu'une carte au trésor et il y avait de quoi mettre le feu à bien des cervelles. Jusqu'au grand-père de J. M. G. Le Clézio qui est lui aussi, avec sa petite pelle, allé creuser au pied de cocotiers ou de rochers reconnaissables. Chasseur de trésor, ce n'est pas que dans la tête, c'est aussi dans les bras... et les jambes. En tout cas, depuis quatre siècles, ça nous fait des récits passionnants. L'autrice ne s'y est pas trompée, mais loin de s’en tenir à ces récits d'aventures, elle appelle également les années honteuses dont on ne parle pas en métropole, où Michel Debré fit mener des rafles d'enfants* et sur les femmes, des interventions que je n'ai pas clairement comprises mais qui semaient la terreur chez les Réunionnaises. Il faisait office de croquemitaine et hantait les cauchemars de la nourrice qui l'appelait "Michou la colère" et des jumeaux, centres du récit actuel.

Mais ne vous trompez pas, ce n'est pas un récit tragique, bien plutôt un récit d'aventure aux limites du fantastique et de la poésie. Les personnages, quelle que soit leur époque, sont fabuleux et si pleins de vie ! Cerise sur le gâteau, l'autrice a souvent l’œil qui frise, l'humour n'est jamais loin :

"N'en reste pas moins que, dans ce cryptogramme spécifique, une dizaine de signes semblent se traduire indifféremment par une lettre ou par un chiffre. L'historien décèle certaines prononciations dures ou expressions typiques du Nord-Est de la France. L'auteur du pictogramme pourrait ainsi être français, natif de Calais. Concernant le contenu, qui devrait dévoiler plus ou moins directement l'emplacement d'un trésor, il est littéralement fait mention d'une paire de cœurs, de pigeons, d'un chien turc et d'un onguent. L'historien admet son désarroi."

J'ai aimé, donc, même si un petit lexique m'aurait bien aidée à certains moments où j'ai eu un peu de mal à suivre..


* Voir L'affaire des enfants de la Creuse.  Ce n'est que 60 ans après (!) que l'assemblée votera l’ouverture d’un droit à réparation sous forme d’allocation forfaitaire. Aucune poursuite pénale, bien sûr.


Une île, des pirates et des cartes au trésor, c'est pour 

09 septembre 2026

Et devant moi le monde

de Joyce Maynard

*****

978-2264055422   

Joyce Maynard est une écrivaine et chroniqueuse nord-américaine qui après une longue correspondance avec J.D Salinger, a vécu avec lui pendant neuf mois avant d'être brusquement fichue à la porte alors qu'elle était encore très férocement mentalement dépendante de lui. Elle avait dix-huit ans quand le New-York Times a publié sa longue chronique sur les jeunes de sa génération. Cet article a été un succès et était accompagné d'une photo d'elle. Salinger a été ...?? Je ne sais, séduit ? Intéressé ? Bref, il n'a pas hésité à lui écrire et a entamé avec elle une longue correspondance dont il est peu a peu ressorti qu'ils étaient des âmes-sœurs malgré la nette différence d'âge (Salinger avait 53 ans) et finalement, il lui a fait quitter ses contacts dans la presse et même l'université pour venir vivre auprès de lui. Ce qu'elle a accepté avec enthousiasme. C'est cette période qu'elle raconte, jusqu'au moment où neuf mois plus tard, à la plage, il lui a annoncé qu'il serait mieux qu'elle parte devant pour faire sa valise et qu'elle ne soit plus là quand lui-même rentrerait. 

Elle raconte aussi ce que fut sa vie après jusqu'à l'âge mûr où elle parvint enfin à jeter un regard sur cette expérience, à la dire, à la surmonter. Elle n'accuse même pas violemment Salinger, elle raconte, plutôt. Elle était consentante et même follement amoureuse, et ne se libère de l'emprise que deux décennies plus tard. Elle rédige son autobio et découvre à cette occasion qu'elle est loin d'avoir été un cas unique, ce qui lui remet tout à fait les pieds sur terre. Jusque-là elle croyait toujours à un amour réciproque et exceptionnel, pas à un schéma répétitif chez le monsieur.

Si Joyce Maynard publiait ce livre aujourd'hui, gageons qu'il recevrait un tout autre accueil que celui qui fut le sien à sa sortie en 1998 où il a soulevé une véritable levée de boucliers, un déferlement de haine et d'injures, tout le monde se précipitant pour défendre l'idole incritiquable qu'était J.D Salinger, fleuron de la littérature nord-américaine. « Défense de gratter la dorure sur l'idole » Rares ont été ceux, et à vrai dire, plutôt celles, qui l'ont défendue. Chapeau à cette occasion à Joyce Carol Oates.

« Ce livre parle de la vie d'une femme , ainsi que de la honte et du secret. Mais (…) nombre de gens ont estimé que , dans la mesure où mon histoire englobait celle d'un grand homme qui exige qu'on ne parle pas de lui, je lui devais de garder le silence. » (C'est commode, il faut l'avouer).

On l'a accusée d'avoir voulu utiliser son histoire avec Salinger comme étant son seul moyen de se faire valoir. Certains lui ont même contesté le titre d'écrivain alors que c'est de cela qu'elle a toujours vécu.

La polémique a fait flamber les ventes, ce dont Maynard ne pouvait que se réjouir, mais lui a fermé d'innombrables portes (magazines, journaux, éditeurs, conférences...) Beaucoup ont fait tout ce qu'ils ont pu pour détruire sa carrière et l'effacer. (Fallait vraiment pas toucher à la dorure). Heureusement pour elle, les USA ne sont pas le monde et son livre a connu des traductions dans 16 langues différentes et les ventes qui vont avec, sans compter les lecteurs anglophones du monde entier que le scandale avait alertés.

Et en France où il n'a paru qu'en 2011 (c'est long quand même)? En France, ça a été plus sournois. Personne ne l'a agressée et plusieurs, femmes et hommes, l'ont défendue et jugé son livre intéressant – ce qu'il est vraiment. (En particulier Christiane Besse et Florence Noiville), mais souvenons-nous quand même que d'autres ont pudiquement détourné les yeux, comme F. Beigbeder qui a préféré continuer à cultiver le mythe et à clamer haut et fort son amour/admiration pour le Maître sans jamais avoir manifesté qu'il ait lu, vu, su, entendu parler de « Et devant moi le monde ». Maynard a alors dit de lui « il se prosterne devant l’autel de Salinger, il ramasse les petites miettes. »

Et pan ! Dans l’œil !

 504 pages

05 septembre 2026

Je suis Romane Monnier

de Delphine de Vigan

*****


978-2073113252

Vous n'allez pas le croire, mais je n'avais encore jamais lu Delphine de Vigan. Je ne saurai pas dire exactement pourquoi. Une sorte d'anti-phénomène de mode. Tout le monde l'avait lue, tout le monde appréciait... donc je n'étais pas attirée. Ses sujets aussi, qui ne me branchaient pas immédiatement, mais justement, c'est par là qu'elle m'a eue : le sujet, parce que cette extrapolation sur nos relations avec notre téléphone, c'était vraiment très prometteur. Ça pouvait facilement virer banal, mais ça pouvait aussi être tout à fait passionnant... et vous savez quoi ? C'est la deuxième voie que cela a pris.

Thomas, déprimé car sa fille qu'il a élevée seul vient de quitter le nid, a passé la soirée dans un bar avec son meilleur ami, a bu pas mal et se réveille le lendemain avec un téléphone qui n'est pas le sien mais celui d'une inconnue, la Romane du titre. Nous imaginons tous sans peine la catastrophe que peut être la perte de cet outil qui contient toutes nos clés au point que nous perdons aussi les numéros de nos amis, de notre famille, du travail etc. Nous avons même un petit pincement à l'estomac pour lui. Il n'en est pas de même apparemment pour la mystérieuse Romane, qui rapporte le téléphone de Thomas au bar mais refuse de récupérer le sien. Pire, elle lui donne les codes pour qu'il puisse l'ouvrir, l'explorer et l'utiliser si il le souhaite. Pour sa part, elle s'en désintéresse. C'est la curiosité qui tue les chats, dit-on. Comment, quand on est seul et désemparé, ne pas tenter de distraire son esprit en s'adonnant à l'indiscrétion, puisque l'autre n'y trouve rien à redire ? Et Thomas transfère sa vacance mentale sur cette mystérieuse inconnue grâce à cet espion de haute volée que nous avons tous dans nos poches. La récolte est fructueuse : historique de navigation, mails et même un trésor d'enregistrements audios dont Romane semble avoir pris l'habitude avant de disparaître. Tentait-elle de s'ancrer davantage dans un réalité qu'elle sentait s’effilocher sous ses doigts ?


Thomas laisse cette exploration de l’univers d’une inconnue tourner à l’obsession. Il y consacre des heures. En tout cas, il n’est plus à se pencher sur le supposé vide de sa propre existence.

Mais ce qui est le plus intéressant, c'est qu'au fil de cette histoire, l'autrice va explorer le thème moderne de la Vérité. Au fil des siècles, on semble être passé successivement de la croyance en une Verité objective unique et indiscutable, à des Vérité nuancées selon les points de vue et voilà que nous voyons poindre une ère où la Vérité n'existerait simplement plus, faute d'être discernable parmi les documents truqués indécelables et les affirmations catégoriques totalement fausses, mais ne recevant aucune objection. Ajouté à la problématique de nos téléphones, cela nous fait tout de même un roman particulièrement riche et intéressant qui m'a emballée.

Je vais donc aller voir si les précédents roman de Delphine de Vigan sont aussi bons.

Je veux quand même dire que j'ai sauté au plafond en voyant D. de Vigan utiliser l'horreur qu'est ce barbarisme* aussi hideux qu'inutile de "gênance"!!!


* Ne me dites pas que c'est un néologisme, les néologismes sont de nouveaux mots pour des choses nouvelles et personne n'est fichu de me dire ce que ce "truc" entré dans un Larousse qui se déshonore il n' y a qu'un an, apporte de différent du mot "gêne".


336 pages


01 septembre 2026

Se le dire enfin

d'Agnès Ledig 

***+


978-2290253205

Ah oui, tu as raison, c'est du feel-good, et je ne me feel pas mieux pour autant, car malheureusement, ça ne marche pas pour moi. Une vidéo un peu nunuche de chien ou de chaton, ça peut marcher, mais le feel-good, non, désolée, zéro résultat. On s'en tire même bien si je ne suis pas agacée, mais c'est surtout pour l'excellente raison que, normalement, je n'en lis pas. Mais là... erreur à la gare de triage. Ayant lu "Compter les couleurs" et découvrant l'autrice par ce titre, l'ayant aimé et m'étant imaginé que ça allait donner naissance à quelque chose de profond, j'avais enchainé avec celui-ci pour réaliser dès le premier chapitre qu'il y avait maldonne. Têtue (mais je préfère dire persévérante), je suis néanmoins allée jusqu'au bout (d'autant que j'avais déjà annoncé que j'allais le lire). Bon, donc, c'est fait. 

Et donc, conclusion : eh bien, si vous aimez lire des romans feel-good, celui-là a au moins le mérite d'être bien écrit, riche en péripéties et rebondissements et donc tout à fait capable de captiver ses lecteurs d'un bout à l'autre. Ca parle d'amour éternel, de couple qui se forme, de blessures profondes qui cicatrisent, de résilience face à une injustice subie, d'équilibre de la vie et de la mort, de la "vraie" vie proche de la nature (ici, la forêt de Brocéliande) par opposition à la vie citadine artificielle, des façons de gagner sa vie sans la gâcher en même temps, et tout cela est, sinon toujours facile, au moins, toujours possible. Il y a un amusant petit côté pratique, qui est toujours soigneusement sauvegardé. Je parierais qu'Agnès Ledig est une femme qui a les pieds sur terre. A la fin, aucune histoire n'est tout à fait finie mais elles ont toutes (et, mine de rien, elles sont assez nombreuses) été mises sur des rails qui vont dans le bon sens et disposent d'une énergie suffisante pour avancer toutes seules. Alors, bon vent à elles et aux amateurs/trices du genre.

Non, j'ai dit que je ne parlerai pas des situations réduites à un seul de leurs aspects et des psychologies simplifiées.

  512 pages

28 août 2026

Le pigeon

de Patrick Süskind

*****

978-2253047421

On n'a parfois pas besoin de beaucoup de pages pour faire un chef-d’œuvre, du moins, quand on s'appelle Patrick Süskind. Ici, il en a utilisé moins de cent.

Nous allons suivre monsieur Jonathan Noël, son personnage, pendant toute une journée, mais quelle journée ! Celle qui détruira son monde et lui permettra d'avoir passé une marche et de ne plus être tout à fait le même le lendemain. Monsieur Noël, la cinquantaine assumée, est vigile à la banque. Son travail consiste à stationner impeccablement, debout toute la journée à côté de la porte en fixant l'horizon. Et il y parvient sans trop de mal (ce que j'admire). Ce que nous découvrirons au fil de ce récit, c'est qu'il a eu une enfance très traumatisante et un début malheureux dans l'age adulte, qui l'ont laissé avec un très profond sentiment d'insécurité qu'il ne peut surmonter que dans la solitude et par une organisation pointilleuse de sa vie. Empêchements, frayeurs, routine apaisante, phobies. Il vit dans le cauchemar de tout perdre, aussi, est-il très heureux d'occuper une minuscule pièce sous les toits qu'il est même en train d'acheter au prix de gros efforts financiers, pour s'assurer (croit-il) de ne pas risquer de perdre au moins un toit.

Toujours tiré à quatre épingles, Monsieur Noël quitte chaque matin sa chambrette pour se rendre à la banque, y stationner pendant des heures et rentrer le soir après quelques courses alimentaires. Il est heureux comme cela, entendez qu'il maintient ses angoisses à un niveau acceptable. Mais ce matin-là ! Ce matin-là, en ouvrant la porte de sa chambre, il se trouve face à un pigeon dans le couloir où il a pénétré on ne sait comment. Or, la terreur de M. Noël face à ce volatile est totale. Il ne peut s'y confronter. Et c'est l'heure d'aller au travail.

Je ne vais pas tout vous raconter, mais il finit par arriver à sortir. Seulement, il est incapable d'envisager de revenir affronter ce pigeon, tout comme il sait qu'il ne peut demander d'aide à personne. Aussi, ce matin-là, en quittant son immeuble, Jonathan a-t-il perdu son sacro-saint « toit » et se voit-il comme SDF. Sa vie s'effondre.

Je pense que vous comprendrez mieux ce récit si vous avez vous-même une phobie car il vous paraîtra plus vraisemblable. Dans ce cas, imaginez-la à la place du malheureux pigeon.

Enfin, une lecture hors des sentiers battus. Cent pages d'une justesse et d'une tension remarquables. Cent pages qui se dévorent. Du grand art.






24 août 2026

Les belles promesses

de Pierre Lemaitre 

****

978-2702191477

Et voilà tournée la dernière page du dernier volume de cette tétralogie qui couvre l'histoire d'une famille (et quelle histoire! Quelle famille!) pendant ce qu'on appelle "Les Trente Glorieuses", comme le titre « Les Années glorieuses »l'évoque. C'est dire que beaucoup de choses vont changer au fil des quatre tomes. Ce dernier volume qui se déroule donc dans les années soixante-dix nous permettra de retrouver les protagonistes auxquels nous nous sommes habitués et que nous connaissons bien. Ils poursuivent sur leur trajectoire, égaux à eux-mêmes. (Vous pouvez lire la suite sans crainte, avec moi, jamais de spoiler). Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je me hasarde à supposer que le préféré de l'auteur serait François qui a globalement toujours eu le beau rôle, même si les Tome 3 l'a vu traverser des moments difficiles, et puis aussi Thérèse pour qui je lui soupçonne une vraie affection, à la fois « vraie femme » et sainte. Par contre, quel sadisme avec les petits-enfants ! Il s'amuse cruellement avec le jeune Philippe tout au long de ce volume, et il n'aura vraiment pas fait de cadeau à l'héroïque Colette qui aura tout subi depuis son plus jeune âge, sans que sa remarquable capacité de résilience soit beaucoup vantée.

Mais comme on le sait, les romans de Pierre Lemaître s'appuient toujours fortement sur une page d'Histoire. Ici, ce sera donc la fin des Trente Glorieuses, l’explosion du commerce à bas prix (comment ne pas penser à la folie Tati Barbès?), le remembrement, la construction du périphérique parisien, la Guerre d'Algérie etc. Le don de Lemaître, c'est de savoir parfaitement s'emparer de tout cela et de l'intégrer si bien qu'on croirait qu'il l'a inventé pour son récit.

Les plus attentifs auront remarqué que j'ai accordé quatre étoiles et non les cinq de l'excellence, c'est parce qu'à la vérité, j'ai été dérangée puis vite agacée par les interruptions pour suivre la trajectoire tellement hors contexte de Manuel. Alors, on sait bien, depuis le début que l'auteur ne fait pas cela pour rien et que cela finira bien par aller quelque part... mais n'empêche. J'ai trouvé que ça ne s'intègre pas dans le flux. En clair : ça gène. Mais c'est juste mon avis. Bravo quand même, quelle saga ! Ce sera quoi, la prochaine ?


Tétralogie : Les Années glorieuses

1. Le Grand Monde

2. Le Silence et la Colère

3. Un avenir radieux

4. Les Belles Promesses


Athalie et Dasola l'ont lu aussi.

      512 pages  

20 août 2026


Compter les couleurs

d'Agnès Ledig

****

978-2290259092

Opuscule de 90 pages où alternent en brefs chapitres le récit des vies de nos deux personnages garçon – fille, Édouard - Elise, littéralement depuis leur venue au monde. Ils sont tous les deux des êtres plus sensibles que la moyenne (l'hypersensibilité est un thème cher à l'autrice). Édouard écrira "J'avais le sentiment de venir d'une autre planète et d'avoir été catapulté sur celle-ci sans le mode d'emploi de son troupeau d'habitants. Je me heurtais à de superficiels conflits là où j'avais besoin de profondeur paisible. Je m’insurgeais contre des injustices qui ne semblaient gêner personne." Mais quel ado n'a pas éprouvé cela ? Néanmoins, il est effectivement hypersensible.

J'ai aimé l'écriture et la vision du monde qu'elle véhicule. Je découvre Agnès Ledig avec cet ouvrage et je vais enchaîner bien sûr avec "Se le dire enfin". En fait, l'autrice nous l'explique dans la préface, elle a écrit ce livre après "Se le dire enfin" pour ancrer la réalité de ses personnages en leur donnant une vraie vie antérieure à leur rencontre dans son roman. Ouais, ouais, on dit ça. Moi je crois plutôt qu'elle s'était trop attachée à eux et qu'elle n'arrivait pas à se résoudre à les lâcher, à "tourner la page". Si le lecteur est dans le même cas, il sera ravi de l'aubaine. Quoi qu'il en soit, on peut lire "Compter les couleurs" indifféremment avant ou après l'autre. Ce sont deux romans totalement liés, mais autonomes. Dans celui-ci, les chapitres d'Elise (qui a "une âme solide dans un cœur enjoué") sont des pages qu'elle avait écrites à 17 ans, ceux d’Édouard sont celles qu'il a écrites bien plus tard... à 50 ans. J'ai trouvé cette mise en récit originale et intéressante.

Il y a eu une édition qui réunissait en un seul volume "Se le dire enfin" et "Compter les couleurs" (978-2290359174), c'est la meilleure solution, mais malheureusement elle n'est plus éditée et on ne peut la trouver que chez les soldeurs, cependant, elle est trouvable. La preuve, je l'ai achetée après avoir fini cette lecture. Sinon, il faut les acheter séparément et je vois sur Amaz' que les gens râlent parce que c'est trop cher pour si peu de pages ! Comme si c'était une tranche de pâté ! Ils n'ont qu'à faire comme moi et fréquenter les bibliothèques, c'est gratuit. On peut se goinfrer pour pas un sou et est-ce qu'ils s'y précipitent pour autant ?.

Une autrice chez qui je vais aller fouiller un peu.


16 août 2026

Les sept Sœurs -1 Maïa

de Lucinda Riley

***+

978-2368124758

C'est une série qui cartonne à tout va dans les librairies, on la voit partout. Comment y échapper? Je n'ai pas pu.

Le richissime Pa Salt vient de s'éteindre laissant derrière lui sept orphelines déjà adultes auxquelles ce décès donnera l'occasion de se revoir sur l’île privée qui était la sienne et où seule la première fille (Maïa) vivait encore, ayant regagné le nid familial après une grosse déconvenue sentimentale. Ces jeunes femmes ne sont pas ses filles biologiques, il les a toutes adoptées l'une après l'autre. Il les a toutes gâtées mais a veillé à ce qu'elle reçoivent une formation selon leurs goûts pour s'épanouir dans leurs professions (faut être sérieux quand même). A sa mort, les jeunes femmes découvrent les messages sibyllins qu'il a laissés à chacune et qui devraient leur permettre, en faisant des recherches, et si elles sont perspicaces, de retrouver leurs familles biologiques. Pourquoi ne leur a-t-il pas tout simplement donné ces renseignements?... On peut envisager plusieurs explications délicates et plus ou moins convaincantes, la mienne est que s'il l’avait fait, notre série à succès, bestseller en or, n'aurait jamais dépassé un volume de moins de 200 pages. Nous voilà donc partis pour une série de 7 volumes, puisque chaque sœur, par ordre chronologique, aura droit à son tome de recherches et de découvertes. Sept? Mais l'adoption d'une des sœurs a raté et elle n'a jamais rejoint l'île familiale. Six alors? Eh bien non, puisque je vois sur les rayonnages, un tome 7 intitulé "La Sœur disparue". Ah ! Chic! Sept alors? Eh bien non plus, huit, car j'aperçois derrière ce septième tome, un tome 8!!! rédigé par Lucinda Riley déjà bien malade et terminé par son fils après son décès, et qui lui sera axé sur... vous l'avez deviné, le mystérieux père dont les motivations ont excité toutes les curiosités et qui expliquera tous les mystères exacerbés depuis déjà sept gros volumes.

Enfin, pas pour moi, parce qu'après ce tome 1 que je n'aurais sans doute même pas lu jusqu'au bout si cela n'avait pas été un audiolivre, je n'envisage pas de continuer. La suite ne m'intéresse pas. Je ne peux même pas dire, que ce soit mauvais, c'est même plutôt bien fait. L’intérêt est capté (plus ou moins) et on est constamment dans la position de se demander comment ça va tourner ou si les suppositions qu'on a faites sont les bonnes. En général, on devine tout un peu avant qu'on ne nous le dise, et c'est tellement satisfaisant pour notre ego!

Mais c'est creux, c'est du toc. Ça ne parle de rien de vrai. Pas de vrais sentiments, vraie vie, situation plausible, interactions et relations psychologique réalistes: du toc bling-bling, soutenu par une trame documentaire superficielle sur le célébrissime Christ de Rio, qui donne au tout une aura culturelle et étoffe un peu un récit qui, sans cet ancrage à une histoire fantasmée certes, mais au moins réelle, sonnerait terriblement creux. Les femmes comme ces sept sœurs n'existent pas, les autres personnages non plus. Pa Salt est criant de trucage. C'est un type qui, au sens strict, "n'existe pas", mais son mystère tirera toute la série.

Toutes les héroïnes sont des princesses millionnaires, donc dégagées de tout trivial souci matériel. Aaahh, (soupir), ça fait du bien à la lectrice, tous ces voyages formule luxe sans limites, les palaces somptueux, toute la domesticité qu'il faut pour ne jamais se poser la question des repas, des courses, des tâches ménagères etc. Sait-on même que cela existe? tout en étant "tellement simple" qu'on est persuadée d'être comme tout le monde. On travaille même pour gagner sa vie! Ce n'est pas super, ça? Entendons-nous, que des emplois passionnants et jouissant d'un certain prestige.

Mais bon, pourquoi pas ? Lecture facile pour été paresseux. Pourquoi pas ? Faut bien se détendre.


   527 pages

12 août 2026

Un été prodigue

de Barbara Kingsolver

*****

978-2743651190

Vous ne serez pas surpris, ce roman traite comme toujours de thèmes qui sont chers à l'autrice : ici, particulièrement, les femmes, l'écologie et la vie agricole, la place de l'humain dans la nature.

L'action se situe à l'époque actuelle, vers le haut d'une petite montagne des Appalaches où quelques familles de fermiers implantés depuis longtemps, gagnent leur vie grâce à l'agriculture et à l'élevage, d'une façon qui n'a rien d'immuable mais qui au contraire s'adapte d'année en année au marché. La solidarité du village existe et plus encore celle de la famille «Les voisins et la famille n'acceptent pas d'argent.» (de salaire)

Une de ces ferme est occupée par Cole Widener et Lusa, jeune femme de la ville qu'il vient d'épouser et d'installer avec lui dans la ferme familiale dont il est l'héritier. Ses sœurs et leurs familles occupent d'autres fermes alentour. Mais très vite, alors que Lusa fait encore figure d'étrangère, Cole meurt dans un accident. Lusa se retrouve à la tête d'une exploitation agricole, bien ancestral des Widener qu'elle n'aurait pas la force de faire tourner, même si elle avait les connaissances nécessaires. Ils la regardent. L'été arrive.

Plus loin vit Nanie 76 ans, écologiste convaincue et militante, arboricultrice bio célèbre tant pour ses diverses variétés de pommes, toutes succulentes, que pour sa joie de vivre, sa gentillesse et son anticonformisme. Nanie a un vieux voisin qui est tout le contraire d'elle. Ancien professeur d'agriculture sévère et craint, il a gardé ce genre de caractère acariâtre pour cacher la grande tristesse dans laquelle l'a plongé la mort de sa femme il y a déjà longtemps, mais dont il n'arrive pas à se remettre.

La troisième femme, c'est Deanna, femme forte et solitaire, garde forestière et qui veille sur la zone de forêt, plus haut dans la montagne afin d'entretenir les sentiers mais aussi d'éviter le braconnage. Elle adore cette vie solitaire qui lui va comme un gant, et se trouve très bien dans sa petite cabane depuis deux ans. Sa passion, ce sont les coyotes, espèce presque disparue car massacrée par les fermiers, et à laquelle elle a consacré ses études et sa thèse.

Ces 500 pages se lisent sans ennui et sans temps morts si les thèmes de l'autrice vous parlent (comme c'est mon cas). Les personnages expliquent leur vision écologique du monde et donc, si vous ne désirez pas comprendre ces données, vous allez trouver ces passages ennuyeux. Par exempte, vous baillerez quand Nanie expliquera à son voisin, fan des insecticides, comment grâce à ceux-ci, les insectes nuisibles aux récoltes se développent au lieu de diminuer. Mais moi, ça m'a intéressée. Je n'avais jamais pensé à ça. Le voisin non plus, d'ailleurs. Même chose quand Deanna explique pourquoi les coyotes, uniquement vus comme les ennemis des troupeaux, sont en fait nécessaires à l'équilibre naturel de tout l'écosystème. Etc. Les aspects psychologiques, comme le deuil, la perte, les êtres différents etc. sont eux aussi très bien vus.

L'été est la saison des récoltes et celui-ci, le titre vous l'a annoncé, sera prodigue.

Il faut le dire, plus je lis Barbara Kingsolver, plus je l'aime. 

560 pages     


31 juillet 2026

Nos vies désaccordées

de Gaëlle Josse

**+

978-2290059920

Ça faisait longtemps que ce n'était pas arrivé! Voilà un livre que je n'ai pas aimé. Je ne tiens pas spécialement à le descendre (il n'a pas besoin de moi) mais je fais une fiche sur toutes mes lectures et je vais essayer de dire ce que je lui reproche.

L'histoire d'abord. Un pianiste virtuose à succès rencontre l'amour de sa vie et qui plus est, en est aimé. Mais elle est un peu instable psychologiquement aussi, quand elle traverse un drame, elle ne parvient pas à gérer. Le pianiste, emporté par une tournée à succès n'est pas là pour l’épauler et elle s'effondre. Quand il revient, elle est introuvable. Des années plus tard, il la cherche toujours. etc. etc.

J'avais l'impression d'avoir déjà lu une histoire un peu comme cela, mais je n'ai pas réussi à mettre un nom dessus, alors passons. Que ce soit un fait ou juste une impression, l'histoire ne surprend pas. Elle semble même convenue, comme son évolution.

L'écriture aussi, je l'ai trouvée plate et sans recherche; sans charme également. Pour vous donner une idée du niveau littéraire, voici un extrait.

"Allons, je ne vais pas faire semblant d'être victime de ma réussite, ni de l'argent qui me donne le luxe de ne pas penser au lendemain. Mais le talent est une chose, la chance en est une autre et leur rencontre aléatoire. Le succès appelle le succès, et la gloire va à la gloire. Je suis devenu une valeur artistique et économique fiable, un gage de qualité. Les agents, les directeurs de salles et de festivals, les maisons de disques s'appuient sur une poignée de noms qui remplissent les salles. C'est plus une question de chance que de justice., et je me trouve maintenant du bon côté de la rue, c'est tout. Je ne prétends pas faire pleurer, mais il faut des nerfs solides et une bonne santé pour exercer ce métier."

Comment reprendre son souffle après une telle avalanche de lieux communs et de platitudes?

Bref, l'histoire avance peu à peu vers sa fin évidente et sans intérêt elle non plus. Le narrateur est un fat antipathique, même quand il souffre et se repent, on ne s'en émeut guère. Comme de son côté, la pauvre âme désaccordée est mutique et qu'on ne la voit pratiquement pas, l'empathie peine à s'installer (euphémisme).

Quelques pensées profondes, mais malheureusement fausses à mon sens "l'ennui réside dans une absence d'attente, de tension, de désir". Non, ça, ce serait plutôt la sérénité. L'ennui c'est quand on ne parvient pas à occuper son esprit.

Les amours de Schumann et de Clara sont évoquées au passage pour le vernis culturel. Un parallèle est établi entre leur histoire et celle de nos héros.

Bon. Je suis allée jusqu'au bout parce que c'est très court (122 pages) et j'ai trouvé que la dernière partie s'améliorait un peu.

Par contre, je me souviens d'avoir aimé, lu il y a longtemps, "Le dernier gardien d'Ellis Island" que Gaëlle Josse a publié deux ans plus tard. Comme quoi, il ne faut pas désespérer.


PS: pour info, plein de gens ont adoré ou aimé ce livre.

 Clic ! Schumann Fantasiestücke op. 12

27 juillet 2026

Marc

de Benjamin Stock

****+

978-2385061586

David, le narrateur, nous confie son histoire sur un ton le plus souvent léger, peut-être humoristique, mais je me suis parfois demandé si le comique était volontaire. Je pense en particulier à sa description de la nouvelle employée lorsqu'il la voit pour la première fois. Si on vous dit que vous avez des jambes "idéalement proportionnées, mais luxuriantes si prises à part", que vous avez "des joues pleines et prolongées par une bouche large formant presque un mufle de brebis", sans parler des "yeux surprenants, clairs mais presque jaunes" révélés trois pages plus loin, prendrez-vous cela pour un compliment ? On était encore au début du livre et je commençais à me dire que ce nouvel écrivain ferait peut-être mieux de ne pas multiplier les descriptions de personnages... et pour répondre à la question, oui, c'étaient des compliments.

Bref, notre David a rencontré un succès fou en créant sa première société à la pointe de ce qui se fait, et dont il dit lui qu'il ne sait plus trop bien ce qu'elle produit à part des études, des réunions, des brain storming, des ateliers de réflexion, des dossiers etc. Mais en tout cas, tout cela est hyper branché et très cher. On a toutefois un peu l'impression que le jeu consiste plus à mimer un travail sérieux et fiévreux qu'à le fournir. "La Share Academy n'était qu'un miroir embellissant, un divertissement parmi les autres,entretenu par des fonds d'investissement, des subsides publics et la complicité de multinationales payant payant pour ces "services" inutiles". Donc, David règne sur tout cela en s'ennuyant quelque peu puisque "personne (lui non plus) ne savait son rôle exact". Sa vie personnelle est de la même eau. Heureusement que la "brebis" dont je vous parlais plus haut va venir apporter un peu de piment à son existence en lui révélant l'existence d'un gigantesque complot dont la clé serait Marc (Lévy) !!! David n'en croit pas ses oreilles mais comme malheureusement, tout comme moi, il n'a jamais lu l'auteur de best seller, il ne peut guère suivre celle qu'il veut séduire dans l'initiation qu'elle lui propose. Aussi commence-t-il à lire Marc ! (sous le manteau, il ne tient pas à ce qu'on se fiche de lui) et voilà que cela lui plaît ! Beaucoup, même. Il découvre ensuite la très élitiste Fabian Society et réalise à quel point ce complot mondial est réel.

Et s'ajoute à cela, l'étrange et perturbant incident du non moins étrange garçon de café, et notre David, entreprend une thèse sur Sartre... qui évoluera sournoisement en thèse sur Marc.

Et tout continue à partir en vrille ainsi, prenant comme vous le voyez une tournure tout à fait hallucinante (à un point que vous n'imaginez pas) pour aboutir à un final à tout casser que vous n'aurez sûrement pas vu venir.

Je ne mettrai pas 5 étoiles parce qu'il y a deux-trois petites erreurs qui m'ont chiffonnée, mais allons-y pour 4 ½ pour l'originalité et l'inventivité de l'histoire.

En conclusion

"Il tira vers eux le journal humide qui gisait sur le comptoir. Visages de scientifiques en pleurs sur la couverture ; le GIEC publiait un nouveau rapport inaudible. Ailleurs on apprenait qu'en deux ans, les milliardaires avaient doublé leurs richesses – assez pour financer l'adaptation au changement climatique, la protection sociale et la santé dans le monde entier. Page 2, les ministres dénonçaient la montée des populismes"

Tu m'étonnes...



544 pages



29 juin 2026

Sainte Emmerderesse

d'Audrey Alwett

****

978-2487819498


Premier roman pour adulte de cette autrice qui écrit habituellement des contes pour enfants et jeunes ados. 

Ce roman d'aventures déjantées met en scène quatre personnages principaux que le hasard réunit dans un village perdu et plutôt réactionnaire de la belle Normandie. La principale, d'abord, Suzanne Rançonnet, a 36 ans, aucun amoureux si ce n'est un compagnon abusif et maltraitant dont elle a eu beaucoup de mal à se libérer, et une famille tout aussi abusive et maltraitante pour laquelle elle sert d'aide-soignante bénévole, de bonne à tout faire, de bouc-émissaire et de souffre-douleur... MAIS ! Suzanne vient de gagner le gros lot à la loterie ! Et pour une fois, elle a eu l'idée de se sauver elle-même. Elle n'a rien dit à personne, s'est acheté un manoir vétuste en Normandie et, sitôt les clés en poche, elle a disparu pour aller commencer là-bas une vie enfin heureuse.

Quoique...

Elle a tout de suite constaté qu'elle n'avait rien prévu du tout en ce qui concernait les frais d'entretien d'une telle demeure géante qui prend déjà l'eau de toute part, ni même d'ailleurs pour son propre entretien, et la voilà à reprendre son métier d’aide-soignante auprès des personnes âgées du secteur. Pour une châtelaine, évidemment, c'est atypique.

Vous l'avez sûrement déjà entendu dire, les aides-soignantes ne gagnent pas lourd et cela ne suffira pas même aux travaux les plus urgents. Aussi décide-t-elle de prendre des colocataires L'idée n'est pas mauvaise, s'ils préfèrent l'espace au confort. Son premier pensionnaire est le médecin du coin. Vieux beau, Don Juan de basse-cour, collectionneur de conquêtes, bien heureux de pouvoir s'éloigner de son ex-épouse. Une châtelaine ne déparerait pas son tableau de chasse, même si elle est aussi aide-soignante.

Pendant ce temps, à Paris, Diane, autrice germano-algérienne de langue française, et néanmoins lesbienne, vit de bien terribles mésaventures sur fond de trahison d'éditeurs et d'auteurs de best-sellers sans scrupules et même pire. Devant quitter son appartement parisien, elle se retrouve en Normandie, et bientôt dans le manoir de Suzanne pour laquelle elle éprouve une tendre inclination...

De son côté, Suzanne a découvert une tombe sur ses terres. Une rapide enquête lui apprend qui s'agit de celle de Sainte Emmerderesse qui avait la réputation de mettre vos ennemis hors d'état de nuire, si vous le lui demandiez gentiment. Et Suzanne s'entiche de cette Sainte. Diane, qui a une formation d'historienne, ses entrées dans les bibliothèques et ne pense qu'à lui plaire, la rejoint bientôt dans cet intérêt. Le plus beau étant que les prières à la Sainte ont l'air de bien fonctionner, et cela commence à se savoir...

Un quatrième locataire rejoindra bientôt le manoir en la personne d'un pompier drag-queen jeté dehors par ses parents. Les aventures les plus saugrenues comme les plus débridées ne tarderont pas à se multiplier et vous ne regretterez pas cette lecture mouvementée. Sauf bien sûr, si vous aimez, l'ordre, la vraisemblance et les conventions. Sinon, vous allez bien vous amuser. Pure récréation intelligente en perspective. Çà fait toujours du bien.


Anne - Yes l'a lu aussi




25 juin 2026

Je suis une idiote de t'aimer

de Camilla Sosa Villada

****

979-1022615013


Recueil de 9 nouvelles de tailles très inégales puisque d'entrée de jeu, la première est  neuf fois plus longue que la deuxième.  L'autrice Camilla Sosa Villada est transgenre, a fait des études  et a vécu de la prostitution jusqu'à ce qu'elle rencontre le succès en tant qu'écrivaine.

Je suis une idiote de t'aimer  45 pages  Première nouvelle et éponyme, elle est aussi la plus longue. New-York, Ava et Maria, Latinas noire venues d'Argentine, elles sont coiffeuses dans un quartier défavorisé. C'est Maria qui raconte. Elles sont toutes les deux des trans (mais on disait « travelos ») à une époque qui ne les accepte pas du tout. Nous sommes dans les années 50. Que la vie était dure pour elles et leurs semblables ! La nuit, elles traînent dans les mauvais quartiers de Harlem à la recherche de sexe. Ça ne se termine pas toujours bien, mais ce soir-là, leur chemin va croiser celui d'une super star du jazz dont le déclin a commencé : Billie Holiday ! Et cette dernière va s'enticher d'elles de façon définitive. Ce sera réciproque. C'est le début d'une amitié totale, de la solidarité et du soutien  entre des vies vraiment difficiles.

Le goûter  5- 6 pages  Une grand-mère discute avec sa petite fille pendant qu'elles goûtent ensemble... mais où et quand ? Il y a quelque chose de simplement génial dans cette brève nouvelle, belle comme un haïku.

Ne reste pas trop longtemps dans la fange  19 pages Dur. Visiblement très autobiographique. Je n’en dis pas plus.

Merci, Difunta Correa 11 pages  Très autobiographique. Don Sosa et son épouse sont allés en plein désert, jusqu'au sanctuaire de Difunta Correa, pour lui demander que leur enfant trans cesse de se prostituer. Quand on fait un vœu, il faut bien réfléchir à la façon de le formuler.

Femme écran   15 pages  Une exception : la narratrice est une femme. Ça m'a d'ailleurs perdue au début. Je ne comprenais pas bien. Bref, de nombreux homo, souvent dans les classes les plus aisées, ont besoin de se faire passer pour hétéro. Il leur fait donc présenter à leur famille, collègues, voisins etc. une petite amie séduisante. C'est un métier bien payé.

La nuit ne laissera pas le jour se lever 11 pages  Prostituée trans n'est déjà pas un métier facile, mais quand c'est une équipe de rugbymen qui vous embauche... ça devient franchement aventureux. Mais c'est aussi sordide et triste, bien sûr.

Le foyer de la compassion 30 pages  Flor est «pute routière de la pampa». C'est elle qui le dit. Cela signifie que cette trans tapine les routiers le long de la route qui file à travers des kilomètres de désert. Les surprises sont nombreuses. Aujourd'hui par exemple, elle a croisé une groupe de nonnes qui cheminaient dans la bonne humeur vers leur monastère de La Compassion. Mais les surprises sont aussi le plus souvent dangereuses, comme ces chiens qui, devenus sauvages, se lancent sur la route et causent de graves accidents avec les camionneurs tentant de les éviter d'un coup de volant réflexe. Et puis, les clients sont dangereux aussi. Flor a eu des problèmes aujourd'hui, et en fin de compte, elle ne s'en est peut-être pas aussi bien tirée qu'elle l'avait d'abord cru...

Cotita de la Encarnacion 11 pages  Récit de tortures et massacres perpétrés par la police à l'occasion d'une «épuration» anti-trans. Bien trop affreux pour moi. Je ne veux pas lire de récits de torture, j'ai donc tout de suite interrompu ma lecture et je ne peux rien vous dire de plus.

Six mamelles 37 pages Entièrement baigné de magie et de folklore mésoaméricain, ce récit raconte comment après une campagne de dénigrement sauvage anti-trans de plus en plus violente et omniprésente, d'incitations à la chasse et au meurtre de trans et de leurs proches, se termine en un véritable massacre. Rares sont ceux qui parviennent à fuir jusque dans la jungle où ils s'installent et apprennent à vivre autrement, sans aucun contact avec le monde... Mais on est alors en plein « réalisme magique » genre littéraire que je n'ai jamais ni bien compris, ni beaucoup apprécié, alors ...


Bilan :

Je remarque que Camilla Sosa Villada ne parle que de trans hommes devenus femmes. Elle n'évoque même pas les trans femmes devenues hommes, à croire que le phénomène n'existe pas. Je regrette ce manque de solidarité. 

Je remarque que C. Sosa Villada a une très belle écriture, et même plus que ça. 

Je remarque qu'ici (je ne sais pas si c'est toujours le cas), dès qu'elle dépasse son auto-récit pour élargir à une vision plus générale, sociologique ou politique, on passe dans l'allégorie et l'imprécis.

Juste mon premier contact avec cette autrice intéressante.


Cette chanson est chantée dans la première nouvelle

Billie Holiday - "Strange Fruit" Live 1959  






17 juin 2026

Eclaircie

de Carys Davies

*****

979-1037114693

Deuxième livre que je lis de cette écrivaine et me voilà décidée à lire tout ce qui paraîtra d'elle en français. Je viens d'acheter "Le voyage d'Hilary Byrd" que mes biblis n'avaient pas. Quand l’éditeur parle de "style concis et puissant", pour une fois, il n'exagère pas. En moins de 200 pages, C. Davies nous emmène non seulement dans un lieu tout à fait spécial, mais même dans une époque et un monde que nous ne soupçonnions pas. Elle donne aussi vie à des personnages absolument marquants, profonds, originaux et riches que je ne suis pas près d'oublier. Ces trois-là vont rester longtemps avec moi.

Cela se passe au milieu du 19ème siècle, au nord de l’écosse. John Ferguson, pasteur presbytérien, cœur pur, très amoureux de sa femme Mary qui le lui rend bien, a quitté son poste confortable pour rallier un schisme plus idéaliste de son église. Du coup, le ménage perd tous ses revenus et John qui ne songe qu'à installer sa nouvelle église, ne parvient pas à trouver un emploi. A force de demander, il se voit attribuer un travail dont il ne mesure ni la laideur, ni la dangerosité. Dans le froid et les bourrasques, l’archipel des Shetland est constitué de toutes petites îles presque incultes où un hameau, une famille, voire un homme ou une femme seul vivotent, tirant comme ils peuvent leur pitance de ce sol et ce climat hostiles. Plus que leur pitance, même car ces terres appartiennent quand même à des capitalistes continentaux qui pressurent à mort leurs derniers fermiers. En cette époque "moderne" de recherche de rentabilité maximum, les propriétaires trouvent que le jeu n'en vaut plus la chandelle et décident d'expulser les derniers occupants pour les remplacer par des troupeaux de moutons qui se débrouilleront seuls entre deux récoltes de laine et prélèvements de boucherie. Dans l'île où est envoyé Ferguson, il ne reste plus qu'un homme, Ivar, qui ne parle qu'une langue ancienne qu'il est seul à connaître, un colosse primaire, rendu plus primaire encore par des années de solitude totale. Le pasteur va être déposé dans l’îlot par un bateau de passage et repris un mois plus tard avec le fermier auquel il aura dans l’intervalle expliqué qu'il faut qu'il parte et qu'il aura une bien meilleure vie sur le continent. Notre citadin John Ferguson s'y prend si bien que dès le premier jour, avant même d'avoir rencontré Ivar, il tombe de la falaise tout nu (il prenait un bain) et gît sérieusement blessé sur les rochers où il serait mort si le fermier ne l'avait découvert par hasard. A partir de là commence un huis clos pour les deux hommes, marqué par la plus totale incompréhension, qui entraînera la constitution par le pasteur, d'un lexique laborieux mais s'enrichissant en permanence. De son côté, Mary, restée à terre, découvre tout ce qu'on leur a caché sur cette mission confiée à son mari et, en femme de caractère, décide de le rejoindre au plus vite pour l'avertir.

Belle image des papiers et actes officiels qui, lessivés par la mer, revenus au blanc d'origine, serviront pour noter le lexique élaboré soigneusement par deux hommes qui essaient de communiquer.

Une idée formidable ! Si originale, si pleine de possibilités et si magnifiquement exploitée ! L'écriture est superbe et même poétique. Je bée d'admiration ! Un roman rude mais qui, paradoxalement rend foi en l'homme, et quand j'y pense, c'est aussi l'effet que m'avait fait "West" .

Une autrice dont je vais TOUT suivre ! Si vous ne connaissez pas encore 1° Vous avez tort 2° Courrez !


Tout entier entre traversées difficiles et îles à moitié sauvages, ce roman participe au Trip en mer. Sans que j'en dise plus pour ne pas déflorer, il participe également au mois des fiertés.



Et comme nous sommes sur une île...