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13 juin 2026

Résistances queer   

d' Antoine Idier

Dessins : Philippe Pochep

*****

978-2413048596

J'ai pris cet album tout d'abord parce que j'aime bien cette collection "Découvertes - Delcourt" qui m'apporte un vernis de connaissances dans des domaines variés, et ensuite parce que je m’emmêle un peu dans les lettres du célèbre acronyme et parce je ne refuserais pas une définition claire du mot "queer". Mais évidemment, ce qui est complexe n'est pas simple, alors pour la définition simple... enfin bref.

Si le titre fait penser à l'histoire la plus récente des mouvements LGBTQI+, c'est bien l’historique complet du mouvement de manifestation, puis de revendication, qui est examiné en détail, depuis ses débuts et pas seulement la dernière période. Mais je comprends bien que l'éditeur préfère "Résistances Queer" qui accroche le chaland simple curieux à "Histoire des mouvements revendicatifs homosexuels". Ceci étant dit, l'album (144 pages) est agréable à lire et plein d'enseignement. Les dessins de Pochep sont plaisants, vifs et naturels. Pour donner vie à l'évocation des faits dans leur chronologie qui aurait pu être rébarbative, il a mis en scène trois personnages principaux (et un chat, qui fait un peu office de bâton de parole ou de boule antistress). Les personnages sont deux jeunes gays qui viennent de se rencontrer dans le quartier du Marais grâce à une appli de rencontres homo et un homosexuel vieillissant qui va croiser leur chemin et qui va entreprendre de leur raconter toute l'histoire du mouvement homosexuel. Il les invite chez lui (en échange, ils lui montent ses paquets) et entreprend de leur raconter toute l'histoire, un verre à la main, et même plusieurs. C'est un spécialiste, il a même monté un musée des mouvements homosexuels Et tout de suite, il est question de mots. Nommer, c'est faire exister mais c'est aussi cerner. Ce qui n'a pas de nom n'existe pas vraiment, on ne peut pas réfléchir dessus, mais ce qui en a un est défini par ses limites. Il y a ce qui est lui, "lesbienne" par exemple et ce qui ne l'est pas. Mais une fois qu'on a ouvert le cadenas des conduites normées, et invité chacun a suivre sa pente la plus naturelle, ça part dans tous les sens. Et chaque orientation différente a de même besoin d'un nom pour exister et est limité à ce que désigne exactement ce nom. Et ce, dans le meilleur des cas. Je veux dire, si ne s'y accole aucune hiérarchie ou jugement de valeur, comme aiment à en établir les "sachants", médecins, psy, etc.


Ce qui explique que l'acronyme ait accumulé les lettres Lesbiennes, Gay, Bi, Trans, Queer, Intersexe et finalement + pour indiquer que la liste n'est pas close. Queer, finalement, si j'ai bien compris, désigne toute personne non hétéro. Les mots sont importants, mais une fois la chose bien établie, on peut être moins pointilleux, surtout que les frontières sont poreuses.

Donc : "+", parce que sinon :


N'oublions pas que ce n'est qu'en 1982 (il y a moins de 50 ans!), avec R. Badinter, qu'est passée la loi dépénalisant l'homosexualité.

Bilan : un album bien fait, et très instructif, que je conseille à tous, hétéros ou non.

PS : un titre emblématique du mouvement gay est évoqué : "You make me feel mighty real" J'aime l’interprétation de Jimmy Somerville.

PPS : Et il y a des clins d'œil, aussi: Qui je vois à la manif??? 


   

09 juin 2026

Slava - T1 - Après la chute

de Pierre-Henry Gomont

*****


978-2505115250

Premier tome d’une trilogie qui a pour cadre, et parle de la Russie post soviétique. Nous sommes dans les années 90, les années Eltsine. Le gros gâteau a été mis sur la table et les rapaces ont sauté dessus. Les plus forts, les plus rapides, les mieux organisés se sont taillé la part du lion mais il reste encore des miettes et la lutte des appétits continue. Les non-rapaces assistent à la curée impuissants et tentent de préserver quelque chose pour eux… C’est le règne du système D.

Nous faisons connaissance de Slava, un homme jeune, un artiste peintre qui se cherche. Il a connu le succès, mais il avait un goût amer. Il cherche autre chose, alors il a tout arreté et il « zone » et fait des magouilles avec un ami d’enfance retrouvé, Lavrine. Lavrine, lui, c’est tout le contraire, il n’a rien d’un artiste, mais le sens des affaires, par contre, il l’a. Il l’a toujours eu, même enfant, et maintenant, on peut dire que la période s’y prête. La corruption et la voracité règnent en maîtresses. Il a des connaissances dans les nouveaux milieux huppés et écume tous les lieux susceptibles de contenir des objet d’art, les pille, et vend au plus offrant. Il a embauché Slava. Ils sillonnent le pays, qui est loin d’être vraiment sûr, et ça se passe parfois bien et facilement, et d’autres fois… beaucoup moins. Çà sera le cas pour le pillage d’aujourd’hui qui avait pourtant toutes les apparences d’un coup en or. Oui, je sais, c’est souvent comme ça.

Pendant ce temps, tout est à vendre dans le pays, et pour pas cher. Si vous voulez savoir comment ça marche (parce que ça a aussi servi ailleurs), c'est parfaitement expliqué en moins d'une page, tant il est vrai qu'un petit dessin vaut mieux qu'un long discours.


Quand le chemin de nos deux pieds nickelés croise celui des mineurs qui viennent d'apprendre qu'ils vont se retrouver sans ressources parce qu'ils ont perdu leur mine au petit jeu décrit plus haut,, l'histoire va prendre une autre tournure.

Cette BD, entièrement faite par Pierre-Henry Gomont, est une vraie réussite. A la fois passionnante par ses rebondissements, amusante par ses personnages hauts en couleur, nombreux et remarquables, et instructive par tout ce qu’elle nous montre de l’intérieur. C’est fascinant. Toutes les aventures (et mésaventures) sont possibles. Comme dit l’auteur « libérée du joug communiste, la Russie est livrée en pâture au capitalisme le plus sauvage ; l’idéal égalitaire n’est remplacé par rien. »

Cependant, le métier de hyène n’est pas sans danger, d’autant que, comme on pouvait sans douter, Lavrine, s’il ne manque ni d’audace, ni de courage, ne joue pas souvent franc jeu… certains n'apprécient pas.

Allez-y, c’est un conseil, moi, je saute sur les tomes 2 et 3.

19 mai 2026

La jeune femme et la mer 

 de Catherine Meurisse

****

978-2205089691

Inspiré d'éléments autobiographiques, voici un beau conte philosophique qui intéressera aussi bien les ados que les adultes. La dessinatrice de l'histoire, se rend au Japon dans une résidence d'artistes. Son idée est de s'imprégner de la nature et si possible de l'esprit nippon, mais ce dernier point est difficile, d'autant que bien sûr, elle ne parle pas la langue. Elle est dans un village typique, en bord de mer. Le paysage est à couper le souffle.

Dès le premier jour, la voilà qui se lance à la découverte des environs, son carnet de croquis à la main. Elle arpente monts et chemins, regarde tout et marche sans fin. C'est une randonneuse infatigable. Elle marche, mais ne dessine pas. Partout, elle compare les paysages à ceux de sa campagne natale. C'est permanent. Sans doute, le faisons-nous tous. Elle rencontre également quelques personnes et personnages car voilà que bientôt ; les frontières du réel se fondent un peu et deviennent poreuses aux fantasmes. L'onirisme s'invite. Certaines de ces rencontres sont bien réelles, et d'autres bien imaginaires, mais pour d'autres encore, il est difficile voire impossible de trancher. Existe-t-il, ce peintre qui veut peintre UNE femme, mais ne produit que des haïkus? Existe-t-elle Nami, cette étrange aubergiste qui parle à la mer et envoie ses maris de passage réparer le monde?

Parmi les rencontres fantasmées : le tanuki (il a fallu que j'aille voir sur Wikipédia à quoi au juste, j'avais affaire). Tanuki philosophe, guide touristique et conseiller artistique, malheureuse victime de l'exploitation de sa fourrure, mais ça, on n'en parle pas. Peut-être, l'auteure l'ignorait-elle... Pour l'heure, il lui offre volontairement un pinceau de luxe.



 Elle apprendra aussi que les occidentaux ne peuvent pas vraiment comprendre ou produire des haïkus, ce dont elle ne se soucie guère, car ce qu'elle veut, c'est peindre... et peu à peu... on y vient, en croisant au passage d'autres peintres, plus célèbres, japonais ou non.

Bel album intelligent et poétique. Je vais en chercher et lire d'autres de cette autrice.


PS : cette case m'a permis de mieux comprendre un roman de Kazuo Ishiguro. 


***

Le Lectures sans frontières l'a lu aussi. 

07 mai 2026

Demain les chats

de Bernard Werber

Adaptation & dialogues POG

Dessins Naïs Quin 

****


978-2226449306

Clifford Simak avait écrit "Demain les chiens", Bernard Werber s'est chargé de "Demain les chats" . Si "Demain les poissons rouges" vous tente, allez-y, je crois que le titre est encore libre.

Nous avons ici la version BD du roman de Bernard Werber et j'ai aimé les dessins beaux et sans mièvrerie de Naïs Quin. J'avais beaucoup lu Werber à ses débuts, "les fourmis" etc. Puis je m'en suis détournée pour cause de réincarnations... Ce sont donc des retrouvailles par adaptation interposée pour ce tome 1 de la trilogie des chats. Je souligne à cette occasion que l'éditeur s'est bien gardé d'indiquer sur l'album que c'est le premier volume d'une trilogie. Les lecteurs qui le prennent en pensant avoir un récit complet doivent être nombreux. Je trouve cela un peu malhonnête. Juste mon avis.

Bernard Werber a toujours marqué un grand intérêt pour les animaux, aussi cette trilogie axée sur les chats et les rats, ne doit-elle pas surprendre. C'est un conte apocalyptique. Au début, les chats vivent encore chez les humains. Bastet, (en couverture) vit chez sa servante Nathalie et découvre bientôt un étrange voisin en la personne de Pythagore, qui vit avec Sophie, chercheuse dans le laboratoire d'où il vient et qui lui a greffé un port usb dans le crâne (merci Sophie).

A l’extérieur, la guerre civile fait rage, les libertés sont écrasées. La violence et les famines sont tellement répandues que la population diminue. Les rats profitent du chaos général pour croître et se multiplier, et voilà qu'un jour, la peste dont ils sont les vecteurs s'abat sur les humains dont on peut même craindre l’extinction. Pythagore convainc Bastet qu'il faut conserver les humains car ils leur sont très utiles et qu'il faut combattre les rats. Ils décident de regrouper les chats et d'entreprendre le combat.


Cycle des chats

Demain les chats

Sa Majesté des chats

La Planète des chats





29 avril 2026

  La vie en rose

l'obsessionnelle poursuite du bonheur

de Florence Cestac 

****

978-2205045901

Pas toute jeune, cette BD, je ne sais pas si elle parle autant aux jeunes femmes d'aujourd'hui (j'aimerais qu'elles me le disent), mais elle nous parle bien à nous, les babyboumeuses. On croit toujours vivre une vie unique et puis, avec le recul, on  discute avec le/la voisin/e et on ne peut que constater la répétitions à quelques variantes, près des mêmes grands types d'histoires. C'est comme ça qu'on apprend l'humilité, mais aussi que l'on a l'assurance de sa légitimité. Bref, comme le dit le titre, le mot d'ordre de l'Européen moderne, c'est "recherche du bonheur". Ceci posé, on fait ce qu'on peut et on se débrouille avec ce qu'on a, et voici ce qu'on avait, nous, à cette époque.

La bande dessinée reprend la vie de la narratrice depuis sa naissance, et même un peu avant, in utero. La petite enfance, l’enfance, l'adolescence, différents débuts d'adulte, et la suite. Ça commence gentillet, pas forcément passionnant, mais ça devient vite plus amusant dès qu'on arrive à l'âge adulte et l'humour bien connu de Florence Cestac, trouve à s'exercer. C'était l'époque où on venait de découvrir la pilule, mais encore fallait-il se la procurer et je peux vous dire que ce n'était pas une mince affaire. Ces messieurs les médecins n'était guère disposés à lâcher leur pouvoir sur la vie des femmes... mais si (ou quand) on finissait par l’avoir... Le monde changeait de face. Ça a été la génération libérée, et puis, est venu le monde des adultes, qui nous a rattrapés, mais dont on peut bien rire aussi. Les expériences, le mariage, la maternité, etc. etc.

J'ai passé un bon moment avec ces moments choisis croqués avec esprit. Souvenirs, souvenirs... en souriant tout le temps et parfois en riant. En me disant "Ah oui, c'était comme ça!", car les petites cases de Florence Cestac touchent très juste et la plupart d'entre nous s'y reverront. Les plus jeunes reconsidèreront peut-être leurs grands-mères...




17 avril 2026

Mamie n’a plus toute sa tête

de Romain Dutreix

***+

978-2205204490

Le titre est un peu trompeur dans la mesure où il laisse supposer qu’il lui en reste une grande partie, ce qui est faux car les rares fois où elle agit normalement, c’est quand elle simule l’orthodoxie pour obéir à ses fantasmes qui le lui conseillent. En clair, même dans ces moments là, elle est givrée ; et en plus, elle n’a plus aucune mémoire et oublie ce qu’elle a fait aussitôt qu’elle a tourné les talons. Elle est persuadée d’être encore pendant la guerre, dans la résistance. Elle occit impitoyablement tous ceux qui se présentent chez elle, croyant que ce sont des nazis qui l’ont démasquée.

Son petit fils se trouve être le dessinateur Dutreix (l’auteur qui ne craint pas de se montrer dans ce rôle suspect) et, en petit fils attentionné, il lui rend régulièrement visite. À chaque fois qu’il tombe sur un corps, il le fait disparaître pour que sa mamie bien aimée n’ait pas d’ennuis. À part ça, les meurtres de tous ces pauvres gens ne semblent pas le troubler particulièrement. Il doit tenir de sa grand-mère par certains côtés. Faudra faire attention quand il sera vieux.

(Pour info, le bonhomme à droite est son mari, mort depuis presque 40 ans)

Mais à la fin, ça fait tout de même un certain nombre de disparus et la police enquête un peu plus sérieusement malgré une incompétence non négligeable. Mamie va-t-elle se faire serrer ou pourra-t-elle continuer paisiblement a se livrer à ses errances sanglantes (parce que ça se fait quand même à la hache. Faut avoir le cœur bien accroché) ? Et son petit fils complice? Tout cela pourrait bien lui coûter cher…

Pour tout arranger, sa femme, qui commence à trouver que tout ce temps passé « chez sa grand-mère » devient vraiment louche, a engagé un détective privé pour tirer les choses au clair. Vous imaginez sans peine qu'un détective à ses basques ne va pas arranger Dutreix qui pour l'instant, ne se doute de rien. D'autant qu'au passage et sans le savoir, il a contrarié un autre serial killer, moins familial celui-là....

Le dessin est très bon, l’histoire est rigolote mais je n’ai pas eu l’impression que ça dépassait le stade de la blague potache, à moins que quelque pensée particulièrement profonde ne m’ait échappé (vous allez avoir du mal à le croire, mais ça m’arrive). Bref, mauvaise surprise, je découvre à la dernière case que ce n’est pas un one shot et qu’il y a une suite (deux même, renseignement pris)… oui, mais non. C'est bien mais je vais me résigner à ne jamais savoir la fin.




05 avril 2026

Il y a longtemps que je t'aime

de Marie Spénale

****

978-2203276505

Quand Marie Spénale dessinait "Heidi au printemps" ou "Wonder Pony", elle ne s’adressait clairement pas au public visé par ce roman graphique pour les grands. Je préfère prévenir les parents distraits. La contrepartie étant qu’autant "Heidi au printemps" et "Wonder Pony" ne m’intéressaient pas, autant celui-ci, oui.

Que dit l'éditeur ?

"Partie en croisière avec Alain, son mari de longue date, Annie se réveille sur une île déserte après un violent naufrage. Malgré ses peurs, elle survit comme elle peut, seule dans la nature. Face à elle-même, elle commence à questionner le rôle qu'elle s'est assigné dans sa propre vie, et celui qu'elle a laissé son mari jouer. Qui est-elle vraiment, de quoi a-t-elle vraiment envie ? La rencontre inattendue avec un indigène, loin des conventions sociales, va accentuer sa découverte d'elle-même et lui permettre de réinventer son désir."

Ce qui n'est pas assez souligné, je trouve dans cette présentation, c’est qu’Annie commence à être âgée et cela a de l’importance pour la sagacité du regard qu’elle porte sur sa vie sentimentale et sexuelle et pour le type de questions qu'elle se pose. Son âge n’est d’ailleurs pas clair dès le début, la femme qui fait naufrage a les cheveux bruns et les traits peu marqués, au fil des mois de sa vie de naufragée, cheveux blancs et rides du naturel reprendront leurs droits. Et peu à peu, on passe d’un être d’apparence, conditionné par son milieu social à un être bien obligé d’être naturel et à qui cela permettra de faire le tri et découvrir ce qu’elle est et pense vraiment.

Au départ, Annie est bien désemparée sans son mari pour lui dire quoi faire et prendre les décisions, mais il a bien fallu qu’elle cesse de compter sur quelqu’un d’autre et qu’elle se débrouille. Trouver de l’eau, de la nourriture, construire un abri. Le séjour dure… et voilà qu’elle découvre un jour qu’il y a un autre habitant dans l’île, un homme jeune, aussi seul qu’elle mais qui semble consacrer tout son temps à jouir du soleil, des fruits délicieux et du farniente. Ils se rencontrent, se découvrent… et plus.

Tout ce long épisode de robinsonnade est pour Annie, une période de profonde réflexion sur son couple, ses relations de dépendance et de domination avec son mari, sa propre responsabilité dans cet état de choses et les appétits muselés de son corps et de son cœur. Réflexions plus profondes et intéressantes que ne le laisse craindre la sommaire quatrième de couverture (pour info Goldman a bien mieux parlé sur le sujet). Même si Annie ne se voit peut-être pas tout à fait elle-même ; mais c’est souvent le cas.

Un album très intéressant en tout cas.

Avec tout ça je ne vous ai pas parlé du graphisme vraiment travaillé et qui emporte l'adhésion à certains moments et moins à d'autres. Je n'ai pas parlé non plus du peps de la gamme fluo choisie, mais il y est aussi, et ce n’est pas rien.




28 mars 2026

Bug

d’Enki Bilal

*****

978-2203105782

Bande dessinée de science-fiction.

Vous connaissez Bilal, les dessins sont de vraies œuvres d’art. Reconnaissables au premier coup d’œil, ils sont au-dessus de toute critique et rien n’est plus satisfaisant que de plonger dans son univers graphique. C’est comme cela que mon regard, puis ma main ont été accrochés par cet album. Je n’ai pas été déçue.

Quand Gemma et sa mère se réveillent, c’est pour constater que leurs divers appareils ne se connectent pas. Elles parviennent à capter un canal hertzien de télévision pour apprendre que le problème est mondial. Sans aucune explication et en un instant, tout le contenu de la toile numérique mondiale a disparu. Or, le monde est arrivé à un stade (pas si lointain) où absolument tout fonctionne au moins partiellement avec l’informatique. Résultat, de la plus simple à la plus sophistiquée, plus aucune machine ne fonctionne. Et comme il y a longtemps que l’on a cessé de noter quoi que ce soit sur papier ou de le mémoriser. Même les numéros de téléphone de nos proches nous sont inconnus, enregistrés qu’ils sont dans nos smartphones. Notre force actuelle est aussi notre talon d’Achille. Beaucoup mènent une vie tout à fait normale grâce à des implants médicaux informatisés qui vont soudain cesser de fonctionner. Au fil des ans, tous ont désappris l'orthographe, à rédiger, à compter, à s'orienter, à mémoriser quoi que ce soit. Toutes les données, tous les liens, toutes les archives et informations ont disparu, quant aux sauvegardes, s’il y en avait, elles étaient numériques aussi, donc : il n’y en a plus.

Quand cette brutale et incompréhensible catastrophe arrive, il y a même des stations et fusées dans l’espace et si nous nous sommes intéressés à Gemma, c’est qu’elle est la fille de Kameron Obb et que ledit Obb est le seul survivant retrouvé dans une station en orbite et qu’il ne sait pas ce qui s’est passé, mais on découvre avec stupeur qu’il dispose en lui, d’absolument toutes les connaissances disparues. Il a sur le visage, une inexplicable tache bleue. Il a également en lui un minuscule corps étranger, pour l'instant sous sa 3ème vertèbre cervicale, mais susceptible de se déplacer...

Il est devenu l’homme le plus précieux du monde.

Et la puissance qui disposera de lui, qu’elle soit actuellement petite ou grande, gouvernera le monde. Évidemment, c’est la ruée, sur lui et sur ses proches qui seraient des moyens de pression. Obb lui-même en a parfaitement conscience et à la première occasion sitôt sur terre, efficacement aidé par ses nouveaux pouvoirs, il disparaît.

Moi qui me plains souvent du manque d’imagination des auteurs ou du manque d’ampleur de ladite imagination, je suis comblée avec Bilal. Mais quelle idée géniale ! Un tel point de départ, à la fois si proche de nos quotidiens et des éventualités réelles, et si vaste par ses implications les plus imprévues ! J’en attends le meilleur. Mais attendre, hélas, est le mot qui blesse car, je n’ai emprunté que le premier tome à la bibli (je ne savais même pas que c’était une série) et, pire encore, le cinquième et dernier tome n’est pas encore publié !!! Même pas de date indiquée. Donc, j’ai beau être pleinement convaincue par ce tome 1, je ne vais pas lire pour le moment les T 2-3 et 4, je vais attendre que tout soit là pour me lancer. Néanmoins, ayant été mise en appétit, je n’exclus pas de dévorer une autre série (complète celle-là) de Bilal en attendant.

24 mars 2026

Une éducation orientale

de Charles Berberian

****

978-2203273610

Sans doute plutôt moyen-orientale. 

Comme nous prévient la quatrième de couverture, "Il n'est sans doute pas facile de se définir lorsqu'on est né à Bagdad d'une mère d'origine grecque et d'un père arménien, et qu'on a grandi à Beyrouth jusqu'à l'âge de 10 ans, juste avant que n'éclate la guerre civile au Liban."

En effet, aussi, plutôt que de se définir, Charles Berberian a-t-il choisi de se raconter.

Paris, le confinement, il est dessinateur et il travaille sur l’illustration d’un livre. Le confinement lui donne beaucoup de temps pour travailler tranquillement mais fait également remonter des souvenirs d’enfance, d’autres confinements, quand enfant, à Beyrouth, les débuts chaotiques de la guerre civile obligeaient toute la famille à se réfugier dans un couloir au centre de l’appartement et à ne pas en bouger.

Il nous raconte ainsi sa vie dans une famille aisée et unie mais constamment bouleversée par la situation instable et inflammable du pays. Il s’est toujours vu comme un dessinateur et sa vocation n’a pas été contrecarrée mais autour de lui, c’est le chaos, l’incertitude et les déménagement incessants.


Le récit n’est pas linéaire mais fait des bonds au fil des souvenirs des années 70, 2005 et actuellement, avec des comparaisons. C’est un témoignage. Nous pouvons essayer de comprendre la complexe évolution politique de la région à travers cette histoire mais le focus est plutôt familial.

J’ai aimé les portraits affectueux de sa grand-mère chez qui il a vécu six ans de son enfance (guerre oblige) et de son grand frère Alain Berberian qui deviendra lui, réalisateur et scénariste, et la façon qu’a cette famille de s’adapter à tout sans perdre son temps à se plaindre ou à haïr.

Du point de vue graphique, ce que j’ai adoré, c’est que, loin de chercher l’homogénéité, l’auteur a, au fil de son inspiration, utilisé un tas de techniques graphiques différentes. Cela donne une belle liberté d’expression. Vraiment, j’ai apprécié ça.

27 janvier 2026

Il était une fois l'Amérique

Une histoire de la littérature américaine

Tome 1 Le XIXè siècle

de Catherine Mory

Dessins Jean-Baptiste Hostache

*****

979-1037511096

Après un court prologue rappelant la situation historique de l’Amérique du Nord en ce début de 19ème siècle, nous entamons les biographies de 10 écrivains qui ont posé le socle de sa littérature. Ils sont présentés par ordre chronologique et à chaque fois, leur chef-d’œuvre est résumé, ce qui permet non seulement d’en savoir beaucoup sur ces auteurs mais aussi, d’avoir une petite idée de ce qu’ils ont écrit et de l’héritage fictionnel qu’ils ont laissé. Je pense qu’il y en a plusieurs parmi vous qui désirent savoir qui sont les écrivains présentés et, cela me semble d’autant plus légitime que je n’ai pas moi-même pu en trouver la liste exacte sur le net. A chaque fois, des noms sont cités, mais pas tous. C’est frustrant ! Alors, voilà :

James Fenimore Cooper (Le dernier des Mohicans et le génocide indien)

Nathaniel Hawthorne (les sorcières de Salem)

Edgar Allan Poe (l’invention du roman policier)

Henry David Thoreau (l’invention du nature writing et la lutte anti esclavagiste)

Walt Whitman (la naissance de la poésie et la Guerre de Secession)

Herman Melville (Moby-Dick et la conquête des océans)

Emily Dickinson (le puritanisme)

Mark Twain (l’humour de l’ouest)

Henri James (la confrontation entre l’ancien et le nouveau monde)

Jack London (la ruée vers l’or)

Comme vous le voyez, n’ont été retenus que des auteurs ayant produit toute une œuvre de haute tenue et non seulement un titre marquant. Une seule femme. On appelle ça le plafond de verre, mais il est bon de préciser que c'est du verre blindé.

Chaque chapitre est suivi d’un arbre "généalogique" indiquant ceux que l’on a pu par la suite estimer comme ayant été notablement influencés par l’écrivain présenté. Par exemple :

En arrière plan, au fil de ces biographies, nous découvrons une Amérique du Nord qui se dessine peu à peu et se précise. On la voit évoluer au fil du temps, s’étendre, se bâtir, s’urbaniser… non sans heurts et cahots. Le génocide indien, les guerres d’indépendance, la guerre de Sécession, c'est un monde violent qui a versé beaucoup de sang.

J’ai été totalement convaincue par cet ouvrage extrêmement documenté, où tout est exact et où l’auteur a su choisir puisqu’il est bien sûr impossible de tout dire en 200 pages de BD. Ce travail de résumé et de choix a dû être très difficile, mais j’ai trouvé qu’il avait été plutôt réussi. Le plus important à savoir avait toujours été retenu et rien de majeur ne manquant.

C’est un album qui demande plusieurs heures de lecture mais que vous quitterez beaucoup moins ignorant des passionnants débuts de la littérature nord américaine. Recommandé pour tous ceux qui aiment apprendre, mais pas s'ennuyer. Il y a un tome 2 pour le 20ème siècle.

PS : Je m’engage à ne plus jamais utiliser "Amérique" ou "Américain" pour désigner l’Amérique du Nord et les nord-américains. J’y ai toujours répugné mais je le faisais parfois pour aller plus vite. Cependant, Orwell nous l’a assez répété, les mots ont un sens et c’était une erreur et elle a un prix.


11 janvier 2026


Le démon de Mamie 

ou la sénescence enchantée

de Florence Cestac

*****


978-2205212280

Démarrage un peu difficile avec cette BD parce que je n’appréciais pas trop le dessin (les visages), les gros nez, tout ça… un graphisme que j’estimais « brutal ». C’était mon premier Cestac. Mais je me suis lancée quand même parce que le thème m’amusait, et puis le graphisme, je m’y suis faite et ce, d’autant plus facilement que je me retrouvais dans un humour qui me convenait tout à fait. Cet album m’a souvent fait rire et, chacun le sait, quand on rit, c’est qu’on est séduit. A la fin, j’aimais même bien les dessins. Les gros nez, on s’y habitue quand le scenario est bon. Comme quoi, on est souvent rebuté par ce qui est nouveau et une fois, familiarisé, on voit les charmes/avantages/ qualités (selon le contexte).

Cet album - dont je n’ai pas bien compris le titre (ça démarrait fort). Les démons, j'aurais compris, mais le démon... non.– illustre ce qu’est une vie de Mamie, depuis la naissance des merveilleux petits enfants, les méthodes de soin puis d’éducation différentes de celles qu’on pratiquait de son temps, le rôle de baby-sitter, les galères de la garde d’enfants, 

la retraite, l’âge merveilleux où on s’occupe à la fois des vieux parents et des jeunes petits-enfants, les loisirs et occupations, les copines, la mise à l’écart, le corps qui fout le camp, la santé aussi, les disparitions (relatives, des enfants ou définitives d’amis/es), les derniers coups de cœur, l’animal de compagnie, la maison de retraite… la fin. Tant d’occasions de rire, vous vous en doutez bien. Si, si.


Bien placée pour en juger, je peux vous dire que le regard de Florence Cestac tape juste et son humour touche exactement où ça grattouille. Il y a des scènes qu’on a vécues ou que des copines nous ont racontées. On s’y retrouve, c’est nous, ça ! Sacrées mamies ! Je crois que personne ne les comprend en dehors du groupe des mamies. Alors merci à l’auteure de nous rappeler qu’on n’est pas toute seule, il y en a toute une génération, des comme nous, et on ira jusqu’au bout ! Coûte que coûte, et le sourire aux lèvres. Merci Florence !