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02 août 2024

 Au loin 

de Hernan Diaz

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Le "loin" du titre, c'est l'horizon reculant sans cesse aux confins des plaines et des déserts qui vont être l’environnement de notre héros pendant pratiquement toute sa vie. Au loin, c'est aussi New York que Hakan cherche à atteindre quand il se met en route. Quand sommes-nous? Ce n'est pas précisé, sans doute milieu du 19ème siècle, d'après le contexte. Où sommes-nous? En Suède d'abord, où la famille de Hakan mène une vie de misère, que dis-je, de famine, isolés dans leur pauvre ferme et surexploités par leur propriétaire. Un beau jour, le père parvient à payer une traversée vers l'Amérique pour les deux fils qui lui restent. Ce ne sont encore que des enfants (quel âge? On ne sait pas) mais c'est leur seule chance de survie, alors, ils iront, et seuls car le pécule ne permet que deux passages. Hélas, dans la cohue du départ, les deux enfants sont séparés et, Hakan se trompe de bateau. Au terme d'une longue traversée, c'est en Californie qu'il débarquera, et non à New York. Erreur non négligeable, mais il n’était de toute façon pas plus attendu en un lieu qu’en l’autre. Quant à Linus, l’aîné, peut-être est-il monté dans le bon bateau... La traversée a duré plusieurs mois, Hakan est devenu un adolescent, grand et beau. Il est à San Francisco, seul et sans le sou et entreprend de gagner New York à pied car il n'a aucune notion des distances. D'aucune distance d'ailleurs. A un moment, ayant marché très longtemps et se retrouvant dans le même paysage, il se demandera s'il n'a pas fait le tour du monde et ne se retrouverait pas à son pont de départ. C'est dire. Il est totalement inculte et son éducation très parcellaire se fera seulement au gré de ses rencontres. Mais de ce coté d'ailleurs, il n'est pas trop à plaindre. Du moins dans un premier temps. Ensuite, des rencontres, il n’en fera plus du tout. Et le voilà parti.

Et nous voilà partis avec lui. Comme nous le savons, nous, le voyage sera long. Et voilà notre jeune Suédois qui se transforme peu à peu en un vrai géant, une force de la nature. Une fois atteint sa taille adulte, il ne peut aller nulle part sans qu'on se retourne sur lui avec surprise, admiration, ou crainte... Cette particularité anatomique va faire son malheur. Alors qu'il chemine dans le désert avec une caravane de colons rencontrés depuis peu, voilà qu'une péripétie dramatique (je ne vous dis pas laquelle) fait basculer sa vie du mauvais côté. Après cela, considéré par tous comme un monstre et facilement reconnaissable à sa morphologie, il lui faudra absolument éviter les contacts humains et contourner toutes les villes. Sa progression vers un New-York de plus en plus mythique et un Linus qu'il croit de moins en moins revoir un jour, ne sera plus qu'une longue traversée du désert, au sens propre comme au figuré.

Une belle histoire, originale et poignante qui nous parle d'une Amérique en formation sans nous en cacher les larges parts d'ombre. Hakan et tous ceux qui l'entourent sont des immigrants qui ont quitté une Europe où ils ne parvenaient pas à se faire une place pour cette Amérique toute neuve, son or, ses terres à prendre, son "rêve américain", dont ils ne mettent pas longtemps à percevoir les mirages et où tout est beaucoup plus difficile qu'ils n'avaient prévu, eux qui sont pourtant déjà habitués à des vies difficiles. A ce régime-là, les règles de la morale s’érodent rapidement et le courage ne suffit pas toujours. Le lecteur, quant à lui, révise fortement à la hausse l'idée qu'il se faisait du taux de mortalité dans ces vagues de population européenne débarquées de l'autre coté de l'Atlantique.

On pense forcément aux Frères Sister ou à Faillir être flingué, mais le ton ici m'a paru plus sérieux. la partie où Hakan qui ne peut se montrer, erre indéfiniment dans le désert est un peu longue. Pour lui sans doute, mais pour le lecteur aussi car il ne se passe pas grand chose si ce n'est le récit justement de cette errance.

 ‎ 978-2264074393

09 décembre 2023

Trust 

de Hernan Diaz

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Je n'avais encore jamais lu de roman de Hernan Diaz bien que "Au loin" patiente depuis déjà un bon moment dans ma PAL, mais le Pulitzer qui vient de lui être attribué m'a décidée et c'est maintenant chose faite.

"Trust" est vraiment un roman remarquable, par sa construction tout d'abord, complexe et très intelligente, par ses thèmes plus nombreux qu’on ne le croit au début et par sa belle écriture. C'est un livre très féministe aussi, alors qu'il n'est pas du tout donné comme tel. Et il m'est par ailleurs très difficile de parler maintenant de ce roman car il est important de ne surtout pas en dire trop pour ne rien déflorer, tant la construction est habile.

"Trust" est composé de quatre récits. Le premier et le plus long, raconte la vie de Benjamin Rask, l'homme le plus riche de New York, depuis sa jeunesse dorée, jusqu'à son veuvage et son retrait de la société qu'il n'avait jamais beaucoup fréquentée. Il est peu sociable, mime une vie sociale plutôt qu'il n'en a une vraie  et demeure longtemps célibataire. Un jour cependant, il rencontrera une femme dont il s'éprendra totalement. Son épouse, à l'esprit artistique, mènera une vie de mécène éclairée.

Benjamin est un solitaire que nous voyons bâtir sa fortune colossale sur ses intuitions géniales, son sens de la Bourse, ses calculs et son expérience. Si on lui envie sa réussite, il n'en est pas moins admiré de tous pour son savoir-faire. On l'accuse par ailleurs d'avoir causé par ses manœuvres en bourse le crash de 1929, entraînant la ruine de milliers d'investisseurs et épargnants alors que lui-même en tirait au contraire profit. 

Ce premier récit se termine à la page 130 sur les 400 du roman. Il sera suivi de trois autres dont je ne peux pas vraiment parler pour ne pas gâcher le plaisir de votre lecture. Je peux cependant vous dire que ce premier récit porte en lui, de façon remarquable, tout ce qu'on verra se développer ou se transformer par la suite. C'est d'une habileté diabolique.

Ce roman parle de l'argent, de ce qu'est et de ce que peut l'argent : une fiction et presque tout. Il montre comment il fonctionne (chose que vous comprendrez plus ou moins bien selon votre connaissance des mécanismes boursiers - nulle pour moi), comment il se gagne et comment il se perd. Il montre son rôle social aussi. Il parle de l'amour, du rôle attribué aux femmes dans la société et de ce qu'elles peuvent ou non attendre des hommes. Il vous montrera les pauvres se résignant ou se saoulant de discours de révolte 

"Je les ai regardés tous les deux, qui fixaient sombrement le fond de leurs verres, et j'ai frissonné de gêne. Leur grandiloquence. Leur sérieux de petits garçons. S'ils avaient su comment les décisions étaient réellement prises, s'ils avaient entendu combien la vraie voix de l'autorité était feutrée, s'ils avaient pu voir la distance impossible qui les séparait de n'importe quelle forme de pouvoir véritable."

et les riches se leurrant du mythe de leur utilité

"Et une fois de plus il prouva, comme ses ancêtres avant lui, que le profit personnel et le bien commun, loin d'être incompatibles, pouvaient devenir les deux facettes d'une même pièce à condition d'être entre de bonnes mains."

et au bout du compte,

"En un cycle infernal, les travailleurs conservaient leurs métiers déshumanisants afin à la fois de produire des biens superflus et de les acheter."

C’est là que nous en sommes.

Lisez-le (et dites-moi, je pratique le partage de liens). 

Keisha l'a lu 

978-2823617887