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17 juin 2026

Eclaircie

de Carys Davies

*****

979-1037114693

Deuxième livre que je lis de cette écrivaine et me voilà décidée à lire tout ce qui paraîtra d'elle en français. Je viens d'acheter "Le voyage d'Hilary Byrd" que mes biblis n'avaient pas. Quand l’éditeur parle de "style concis et puissant", pour une fois, il n'exagère pas. En moins de 200 pages, C. Davies nous emmène non seulement dans un lieu tout à fait spécial, mais même dans une époque et un monde que nous ne soupçonnions pas. Elle donne aussi vie à des personnages absolument marquants, profonds, originaux et riches que je ne suis pas près d'oublier. Ces trois-là vont rester longtemps avec moi.

Cela se passe au milieu du 19ème siècle, au nord de l’écosse. John Ferguson, pasteur presbytérien, cœur pur, très amoureux de sa femme Mary qui le lui rend bien, a quitté son poste confortable pour rallier un schisme plus idéaliste de son église. Du coup, le ménage perd tous ses revenus et John qui ne songe qu'à installer sa nouvelle église, ne parvient pas à trouver un emploi. A force de demander, il se voit attribuer un travail dont il ne mesure ni la laideur, ni la dangerosité. Dans le froid et les bourrasques, l’archipel des Shetland est constitué de toutes petites îles presque incultes où un hameau, une famille, voire un homme ou une femme seul vivotent, tirant comme ils peuvent leur pitance de ce sol et ce climat hostiles. Plus que leur pitance, même car ces terres appartiennent quand même à des capitalistes continentaux qui pressurent à mort leurs derniers fermiers. En cette époque "moderne" de recherche de rentabilité maximum, les propriétaires trouvent que le jeu n'en vaut plus la chandelle et décident d'expulser les derniers occupants pour les remplacer par des troupeaux de moutons qui se débrouilleront seuls entre deux récoltes de laine et prélèvements de boucherie. Dans l'île où est envoyé Ferguson, il ne reste plus qu'un homme, Ivar, qui ne parle qu'une langue ancienne qu'il est seul à connaître, un colosse primaire, rendu plus primaire encore par des années de solitude totale. Le pasteur va être déposé dans l’îlot par un bateau de passage et repris un mois plus tard avec le fermier auquel il aura dans l’intervalle expliqué qu'il faut qu'il parte et qu'il aura une bien meilleure vie sur le continent. Notre citadin John Ferguson s'y prend si bien que dès le premier jour, avant même d'avoir rencontré Ivar, il tombe de la falaise tout nu (il prenait un bain) et gît sérieusement blessé sur les rochers où il serait mort si le fermier ne l'avait découvert par hasard. A partir de là commence un huis clos pour les deux hommes, marqué par la plus totale incompréhension, qui entraînera la constitution par le pasteur, d'un lexique laborieux mais s'enrichissant en permanence. De son côté, Mary, restée à terre, découvre tout ce qu'on leur a caché sur cette mission confiée à son mari et, en femme de caractère, décide de le rejoindre au plus vite pour l'avertir.

Belle image des papiers et actes officiels qui, lessivés par la mer, revenus au blanc d'origine, serviront pour noter le lexique élaboré soigneusement par deux hommes qui essaient de communiquer.

Une idée formidable ! Si originale, si pleine de possibilités et si magnifiquement exploitée ! L'écriture est superbe et même poétique. Je bée d'admiration ! Un roman rude mais qui, paradoxalement rend foi en l'homme, et quand j'y pense, c'est aussi l'effet que m'avait fait "West" .

Une autrice dont je vais TOUT suivre ! Si vous ne connaissez pas encore 1° Vous avez tort 2° Courrez !


Tout entier entre traversées difficiles et îles à moitié sauvages, ce roman participe au Trip en mer. Sans que j'en dise plus pour ne pas déflorer, il participe également au mois des fiertés.



Et comme nous sommes sur une île... 

15 mai 2026

West 

de Carys Davies

*****

978-2021381429

Un petit chef d’œuvre de 175 pages.

19ème siècle. Cy Bellman vit dans un village anglais. Il a perdu sa femme et ne pense même pas à la remplacer, même si certaines au village seraient disposées à lui prêter une oreille bienveillante. Il élève seul sa fille Bess qui n'a que dix ans. Sa sœur Julie, qui n'habite pas loin, l'aide de son mieux. Cy est encore jeune, fort et aventureux et les affaires ne vont pas trop mal pour lui et son petit élevage. Mais la vérité c'est qu'au fond, cette vie de père de famille ne lui suffit pas, aussi, lorsqu'il apprend par le journal qu'on a découvert les os d'énormes animaux inconnus dans le lointain Ouest américain (il y a même des photos !), son sang ne fait-il qu'un tour. Il lui faut absolument participer à cette découverte extraordinaire, découvrir lui aussi ces ossements qui changent la vision du monde, ou au moins, les voir réellement. Oubliant tous ses devoirs, il décide d'entreprendre le long voyage qui l'amènera sur place, pour voir ce prodige de ses propres yeux. Sa sœur et d'autres gens plus raisonnables ont beau lui rappeler que sa fille a besoin de lui, tout comme sa ferme, on ne peut le retenir et il se lance dans ce voyage insensé qu'il estime devoir durer deux ans, alors qu'il ne connaît même pas l'emplacement exact de son futur terrain de fouilles. Julie viendra habiter sa maison avec Bess, et pour les gros travaux, le voisin, prêtera la main...

Une partie du récit suivra Cy dans son voyage au far-west, ses campements errants, ses recherches qui durent et n'aboutissent pas. Il découvre les Indiens, par l'entremise de son jeune guide dont le mode de vie et la façon même d'appréhender et concevoir le monde lui sont totalement inconnus et peu compréhensibles. Tous deux endurent une éprouvante vie errante dans des contrées sauvages et parfois très inhospitalières. A chaque fois qu'il atteint une étape, il envoie une lettre à Bess, mais le courrier est incertain à cette époque des USA au Royaume uni.

L'autre partie du récit demeurera en Angleterre et verra Bess grandir dans son village en pensant toujours à son père dont elle espère le retour sans faiblir, bien qu'un an, puis deux et plus passent, sans qu'elle reçoive la moindre lettre... Elle ne peut qu'imaginer et espérer qu'au moins, il ne soit pas mort et revienne un jour. Mais sa vie a beau être bien moins sauvage que celle de son père, elle n'en aurait pas moins grandement eu besoin d'un parent et protecteur. C'est une fille intelligente, qui cherche à s'éduquer et ne doutera jamais de son père.

Ce roman fait dialoguer le besoin de sens, de découverte et de progrès qui par définition habite l'humain, avec le besoin de bâtir, assurer et protéger. Cette antinomie taraudante : le désir d'ailleurs et le désir de racines. Le récit est simple, dénué de tout artifice et nous conquiert par sa sobriété et son évidence. L''écriture est splendide. C'est beau, poignant, puissant. Quel plaisir de lire ce genre de texte ! On sent que cela fait du bien à l'âme.


« Ce jour-là, la pensée de tout ce qu'il ne connaissait pas lui avait donné le vertige, et il avait compris qu'il ne pouvait rester chez lui, il avait été totalement incapable d'expliquer cela à quiconque, ni à Julie, ni à Elmer, pas même au nouveau bibliothécaire qui l'avait aidé à trouver les cartes et le journaux de bord. A présent, il se demandait si cela était dû à la possibilité qu'à travers ces animaux géants, une porte s'ouvre soudain sur le mystère du monde. Ici, dans l'Ouest, il lui arrivait d'être allongé par terre certaines nuits, enveloppé dans son manteau, et de contempler le ciel, sa pluie d'étoiles, le visage étincelant et brisé de la lune, et de se demander ce qu'il pouvait bien y avoir là-haut _ ce qu'il découvrirait s'il trouvait le moyen de s'y rendre pour jeter un œil.»