24 septembre 2022

La mère 

de Pearl Buck

*****


Quatrième de couverture:

"La vie quotidienne d'une paysanne chinoise avant la Révolution. Avec les mots du cœur, et un sens aigu du détail, Pearl Buck nous retrace cette existence pathétique où s'affirme à travers la souffrance et le désespoir la noblesse secrète des pauvres et des humiliés."


La mère a trois enfants en bas âge et un mari qui ne songe qu'à son propre plaisir et ne se soucie pas de sa famille. Après avoir dépensé la totalité de la maigre dot, il disparaît, laissant même sa vieille mère. Au défi de faire vivre sa famille, le femme ajoute celui de dissimuler au village qu'elle a été abandonnée. Elle raconte qu'il est parti travailler en ville, et même qu'il leur envoie de l'argent.

On admire d'abord la peinture de la vie pauvre des paysans chinois de cette époque.On admire la parfaite connaissance que l'auteur a de leur mode de vie et de pensée et comment elle sait bien les peindre dans leur misère mais sans misérabilisme, dans leur honneur au contraire. Les communistes sont alors de simples rumeurs de la ville. Les paysans les considèrent comme des voleurs et des bandits. Tandis que Pearl Buck nous laisse voir que dans leurs rangs se trouvent aussi bien des idéalistes assoiffés de justice sociale que des profiteurs paresseux fuyant la rude vie de paysan.

Ce roman montre aussi la volonté et la puissance de cette mère qui prend tout en charge et fait face à tout sans jamais fléchir malgré ses propres besoins et ses propres faiblesses.

On en parle moins, en général, quand on évoque ce roman, mais pour moi, c'est aussi le roman de l'injustice. La mère adore son époux parce qu'il est beau et a l'air élégant. Elle lui pardonne pour cela son égoïsme absolu et même son abandon. De même, entre un fils beau, égoïste et jouisseur comme son père et un fils plus rude mais honnête et prenant soin d'elle, elle préférera toujours le premier et de loin, ne tenant aucun compte de tout ce que l'autre fait pour elle. De même, elle n'est que reproches pour sa belle-fille qui pourtant la traite parfaitement bien. Ainsi Pearl Buck a su montrer que cette mère qui a mené une vie d’héroïne, a aussi une face irrationnelle et injuste qui peut faire beaucoup souffrir autrui. Mais sur cela comme sur tout le reste, P. Buck ne porte pas de jugement. Elle se contente de montrer, elle fait confiance à son lecteur pour réfléchir sur ce qui lui est dit et se forger une opinion. C'est une des grandes qualités de cette auteure.

Aussi bien pour sa peinture hyper réaliste de la vie des paysans pauvres de cette époque, y compris le sort des filles dont on redoute la naissance, que pour le récit poignant et où l’intérêt est sans cesse renouvelé et pour cette épaisseur à faces multiples de chaque personnage, ce roman est un chef d’œuvre. Il nous apprend des choses et améliore notre compréhension de l'humain.

978-2253006220

19 septembre 2022

La Vie exagérée de Martin Romaña 

Alfredo Bryce-Echenique

*****


Ce roman est le premier volume du diptyque "Cahiers de navigation dans un fauteuil Voltaire". Le second est "L'Homme qui parlait d'Octavia de Cadix"

C'est une histoire d'amour et de déraison. Une passion totale et très tendre, mais les histoires d'amour...

Installé "dans (m)on fauteuil Voltaire remémorateur", Martin Romaña, le narrateur rappelle les souvenirs de sa jeunesse, quand, jeune péruvien de bonne famille, il avait rejoint Paris dans les années soixante, pour voir si c'était bien une fête. Sa famille le voulait avocat, il se veut écrivain et bohème. A Lima, il était tombé fou amoureux d'Inès et par chance, elle le rejoint bientôt à Paris. Par chance? Au début oui, la passion amoureuse est parfaite entre eux. Ils logent dans un minuscule appartement sous les toits où leur propriétaire ("le monstre") sadique fait tout pour leur pourrir la vie sans même y parvenir tant ils flottent sur leur petit nuage. Il fréquentent à ce neuvième étage, un monde de pauvres pour qui Paris est trop cher mais qui y vivent quand même. C'est un peu comme une rue de village et on s'amuse des portraits esquissés avec talent. Ceux qui ont vécu dans ces "chambres de bonne" saisiront tout de suite l'ambiance et le décor. Ils sont bien rendus.

Le couple qu'il forme avec Inès est bâti sur des rapports quasi mère-enfant. Elle est la raisonnable, la forte, celle qui décide, et lui l'enfant tout fou, aux actes imprévisibles. Ils ont tous les deux accepté ces rôles parce qu'ils leur sont commodes et réellement proches. Martin Romaña est sujet aux lubies les plus inattendues et dont les conséquences ne le sont pas moins. 

Parallèlement, plutôt à l’instigation d'Inès, ils font tous les deux partie d'une cellule communiste qui impose comme elles l'ont fait partout dans le monde le corset de la ligne du Parti et, comme on peut s'y attendre, Martin a le plus grand mal à s'y intégrer. En attendant, puisqu'il est écrivain, la cellule l'a chargé d'écrire un livre sur les luttes syndicales des marins pêcheurs, sujet dont il ignore absolument tout et qui ne l'inspire absolument pas, mais, pour l'amour d’Inès, il obtempère comme il peut.

Je vous laisse découvrir le développement de l'histoire. Bientôt viendra Mai 68 qui ne sera qu'une exagération de plus dans la vie déjà bien exagérée de Martin Romaña. Mais ce que ce roman est surtout, c'est une énorme histoire d'amour. Martin est littéralement fou d'Inès et quand leur histoire tournera court, il en perdra la raison et la santé, et alors là, attention, pas une discrète "maladie de poitrine" qui vous permet d’abandonner quelques poignantes gouttelettes de sang sur un mouchoir de dentelle, non, comme on pouvait s'y attendre avec lui, il somatisera bien différemment. Ce sera... dantesque! Ou rabelaisien, plutôt.

Ce gros roman foisonnant est un roman picaresque ou Romaña, l'alter ego de Bryce-Echenique, nous entraîne dans les aventures les plus incroyables à travers l'Europe. Il y a plein de clins d’œil amusants, ainsi, le fait que Romaña connaisse bien Bryce-Echenique, et le fréquente, il se fera même mettre KO par lui. On oscille de la compassion au rire. C'est très drôle par moments, bien vu, plein de finesse, et émouvant toujours, mais ce qu'il y a par dessus tout, c'est le style, l'écriture! Une écriture pour amoureux de la littérature où, au fil des pages, l'auteur crée sa propre syntaxe et son propre vocabulaire. C'est admirable... mais pas à la portée de tous les lecteurs. Je préfère le signaler. Quand après cette lecture, j'ai enchaîné avec un gentil auteur français fort bien coté, ce dernier n'a pas supporté le choc de la comparaison. C'en était pathétique. Sommes-nous devenus trop peu exigeants littérairement? Pas exclu. 

978-2020132268

671p  


15 septembre 2022

Tombouctou

de Paul Auster

****


Tombouctou, c'est pas si loin

Quatrième de couverture :

"Dès le premier chapitre de ce roman, on sait qu’est imminente la mort de Willy, le maître de Mr Bones, un chien des rues. Willy erre dans Baltimore à la recherche d’une de ses anciennes institutrices à laquelle, avant de mourir, il voudrait confier son chien et l’œuvre de sa vie. Mais il mourra sans avoir pu assurer l’avenir de ses écrits ni celui de Mr Bones qui se retrouve donc livré à lui-même, privé de celui qui représentait à ses yeux la raison d’être de l’univers et qu’il imagine parti pour Tombouctou, l’au-delà des bienheureux. Les harangues que Willy mourant adresse à son camarade chien, ses monologues, de même que les souvenirs que Mr Bones garde des méditations et fantaisies poétiques de son maître donnent à cette fable romanesque une teinte d’humour et de mélancolie."


Quand j'ai commencé à lire, je croyais avoir compris que ce roman était écrit comme si c'était un chien qui parlait. Ce n'est pas tout à fait exact .« Tombouctou » est un roman écrit à la troisième personne par un narrateur extérieur à l'histoire. Simplement, il voit et comprend tout ce qui se passe par ce qui est supposé être le regard du chien. C'est beaucoup plus subtil, et plus subtil également de parvenir à nous transmettre cette impression de "parler chien" puisque jamais le chien ne parle (malgré un ou deux essais de voix), et que sa pensée n'est pas si souvent exprimée en style direct.

Quoi qu'il en soit, dès qu'on fait parler un animal, certains auront tendance à penser qu'on a affaire à un genre mineur, qu'on bêtifie (d'où le nom sans doute) mais je pense qu'ils ont tort. Faire parler un animal n'est qu'un artifice utilisé pour faire parler les sentiments les plus primaires et donc les plus authentiques. On aborde de cette façon les problèmes de la vie, de la mort, de l'enfance, de l'amour, du travail, de l'argent (?), de tout ce qui ponctue notre existence. Ensuite, on y parvient ou non, l'entreprise est réussie ou non, c'est une autre affaire. Mais au départ, à mon avis, faire parler un animal, tenter de voir par les yeux d'un animal ne doit pas être considéré comme une faiblesse du récit.

En ce qui concerne « Tombouctou », j'estime l'entreprise réussie. J'ai bien aimé ce livre pour l'histoire de ce poète perdu qui meurt sur un trottoir et pour celle de son chien qui après cela, aura l'occasion de nous emmener rencontrer divers spécimens d'humains. Les sentiments règnent en maîtres dans ce récit, même si ce ne sont pas ceux que l'on rencontre le plus souvent dans les romans. Mais, dans les romans, on trouve tout.

9782330126421

09 septembre 2022

Fatherland

de Robert Harris

****+


Initialement traduit sous le titre "Le Sous-marin noir"

On ne peut pas lire ce roman de Robert Harris sans penser à Philip Kerr, sauf que Bernie Gunther, le héros de Kerr est censé évoluer dans le troisième Reich alors que Xavier March, celui de Harris, évolue en 1964 car nous avons ici une uchronie basée sur le postulat qu'Hitler a gagné la guerre et que toute l'Europe est maintenant à lui. Le régime nazi est installé partout, avec toutes les joyeusetés qui le caractérisent. Il contrôle bien sûr jusqu'à l'intimité des gens. On ne sait pas ce que sont devenus les Juifs d'Europe. On ne les voit plus. Ils ont dû être déplacés vers l'Est...

March est un policier qui croit encore à son rôle. Il a fait la guerre dans un sous-marin, il a risqué sa vie mais sous les flots. Il a peu vu ce qui se passait à l’extérieur, puis il a repris la vie civile dans la Kripo. Il est là pour protéger. Dans son uniforme noir d'officier SS il voit bien qu'il effraie tout le monde et il utilise cette crainte pour mener à bien ses enquêtes sans trop se poser de questions. Sur le plan personnel, il est divorcé et a un jeune fils qui se détourne de plus en plus de lui car le gamin est maintenant entré dans les Jeunesses Hitlériennes où il est de bon ton de surveiller et dénoncer ses parents. Il ne trouve pas son père assez nazi. Il n'a sans doute pas complètement tort et dans l'entourage de March, d'autres le soupçonnent aussi.

Ce matin-là, March est appelé par erreur bien qu'il ne soit pas de service, pour un corps découvert dans le fleuve. N'ayant pas de vie privée, il accepte d'y aller pour laisser son collègue et ami en famille. Il découvrira ensuite que loin d'être n'importe qui, cet homme était un ponte nazi de la première heure. Il a participé à la Conférence de Wannsee. Rappelons que cette réunion s'était tenue en 1942 dans le but d'organiser et mettre en œuvre la "solution finale de la question juive". Tout cela était dirigé par Heydrich. Or Heydrich est toujours aux manettes en 64, alors qu'un rapprochement s'opère avec les USA. Ayant obtenu les victoires militaires, le Reich désire maintenant nettoyer un peu son image. On tente de mettre un terme à la guerre froide (qui cette fois oppose le Reich aux USA) et la visite officielle de J. Kennedy est imminente. Heydrich voudrait bien qu'on ne remette pas les projecteurs sur cet épisode de son action. On tente donc de dessaisir March de son enquête mais comme vous vous en doutez bien, celui-ci, qui n'a aucune idée de ce dans quoi il a mis le pied, ne veut rien entendre et il va de découverte nauséabonde en découverte plus puante encore.

"Imaginez une vie consacrée à démasquer des criminels et insensiblement vous découvrez que les vrais assassins sont ceux pour qui vous travailler. Vous faites quoi?"

(Ceci dit, on est déjà un peu incrédules devant ceux qui disaient en 45 qu'on n'était pas au courant, alors en 64... Mais là, c'est une fiction.)

Pour qu'une uchronie soit bonne, il faut à la fois qu'elle s'enracine dans un socle réel solide et qu'elle ouvre des développements plausibles. Ce roman est une vraie réussite. Le thriller est haletant et tordu à souhait. Il y a des assassins et des meurtres (plusieurs millions en fait), de la haine et de l'amour, des amis et des traîtres, des rebondissements vraiment inattendus... C'est la première fois que je lis Robert Harris et c'est pour admirer sa maîtrise et son savoir-faire

 Ce roman est aussi à rapprocher du "Maître du haut château" de P.K. Dick, la grande originalité étant que le héros soit un officier SS en activité.

978-2266071178


04 septembre 2022

 Le carnet rouge

de Paul Auster

**+


Spicilège

Comme on le sait, Paul Auster aime les carnets. Il y note ses idées, ses réflexions, des anecdotes qu’il ne veut pas oublier. 

Il y en a un bleu, un noir et donc, un rouge. Dans ce carnet rouge, Auster note les histoires vraies qui étonnent par les coïncidences et hasards étranges et improbables qui s’y sont manifestés. De ces notes naîtront peut-être un roman ou peut-être se trouveront elles utilisées dans un passage. En tout cas, pour l’instant, sa préoccupation est de ne pas les perdre et de conserver intact leur souvenir d’où les récits abrégés qu’il garde ici.

Une cinquantaine de petites pages, pour treize récits très courts et vrais (c’est ce qu’annonce l’auteur et c’est en effet ce que cela semble être) retenus là en mémoire. On ne peut pas dire que ce sont des nouvelles, d’une part parce que ce sont des récits qui loin d’inclure imagination ou créativité visent au contraire à l’exactitude et la précision. Ils sont brefs, négligeant les détails ils tracent à grands traits la situation. Ce sont des croquis. Ce carnet rouge est un carnet de croquis, de notes. Il n’y a pas eu rédaction. Ces notes ne sont pas rédigées comme le seraient des nouvelles et l’on n’a donc pas le plaisir du style de Paul Auster. L’écriture est minimum. Elles sont un aide mémoire à l’usage d’Auster lui-même.

Ce carnet, dans son caractère privé, pourrait nous donner une image de l’auteur et ce serait sans doute ce qui se passerait si au lieu de plusieurs petits carnets thématiques de couleurs différentes, Auster prenait toutes ses notes dans le même gros carnet. Mais ce n’est pas le cas. Nous avons donc un carnet spécialisé dans les histoires étranges ou extra-ordinaires ce qui, si nous nous y limitons donne l’image d’un auteur ne s’intéressant qu’à ces choses et focalisant son attention sur les bizarreries en négligeant la règle générale. Reconnaissons que ce ne serait pas rendre justice à Paul Auster.

D’autre part, cette collection présente le défaut commun des spicilèges: poussé par le désir de les accroître, le collectionneur accepte des pièces incertaines ou médiocres qui, s’il n’y avait eu ce désir de souligner leur bizarrerie pour les ajouter à l’ensemble, n’auraient pas frappé par leur étrangeté. De même, s’il n’y avait été poussé par son désir de collectionneur, sans doute Auster aurait-il réfléchi davantage à la probable explication de sa dernière histoire. Tout collectionneur est leurré par le désir de se tromper lui-même sur la qualité de ses pièces.

C’est donc une image faussée car orientée sur un seul thème que ce carnet nous donne de son auteur. Non, Auster n’est pas un homme naïf et enclin à la pensée magique. 

Pour cette raison, pour sa brièveté, pour son style minimum, je me demande s’il était bien justifié de publier ces notes. A mon avis non, maintenant, c’est à vous de voir.

978-2742700301

30 août 2022

 Paris-Briançon

de Philippe Besson

****

Ils sont montés à Paris dans le train de nuit, ils doivent en descendre au matin à Briançon. Rien ne les relie si ce n'est qu'ils se trouvent dans le même wagon. Ils sont une dizaine, jeunes et vieux, heureux et malheureux, hommes et femmes. Comme toujours ce voyage en train est une pause dans leur vie, accompagnée d'un changement, ne serait-ce que de lieu. Le voyage est long, il va falloir se poser, se reposer et, si possible, dormir. Pour y parvenir, on a besoin de voir un peu qui sont les voisins... Vous souvenez-vous de l'excellent "Compartiment pour dames" d'Anita Nair ? Un peu le même point de départ. On découvre une bonne part de la vie de chacun (ce qui, il faut l'avouer, n'arrive pas ou que très peu dans les vrais trains, mais les romans ne sont-ils pas faits pour nous montrer ce qui pourrait se passer?). Le train a l'avantage de forcer à la cohabitation et à un minimum d'échanges des gens qui n’avaient même aucune raison de se rencontrer.

Il y avait une unité dans "Compartiment pour dames" dont le thème était le sort des femmes indiennes. Alors qu'ici, au contraire, on voit que P. Besson a voulu faire un éventails d'existences différentes couvrant la vie actuelle: Comment, aujourd'hui, être jeune, vieux, femme qui se libère, homo, homme en danger de perte d'emploi... L'objet choisi par l'auteur, c'est une peinture de notre monde, comment vivons-nous et comment vit-on autour de nous. Nous sommes ou pourrions être une de ces personnes, sachons reconnaitre les autres dans notre entourage.

Il y a encore autre chose: un effet de tension est introduit par l'auteur dès le premier tour de roue. Il annonce que quelque chose va mal tourner... Très mal, même, mais quoi? Il ne le dit pas, ne le laisse pas non plus deviner. Le drame est-il toujours si proche, nous frôle-t-il constamment?

L'écriture est classique et agréable. Les courts chapitres diversifiant les points de vue entraînent un élan de lecture qui ne se dément pas. La psychologie des personnages sonne juste et convaincante, cependant elle est simplifiée et presque symbolique. Rien de vraiment complexe, nouveau ou surprenant. Ce n'est pas le choc littéraire de l'année, mais un roman bien fait, plaisant à lire, ce qui est déjà pas mal.

9782260054641

25 août 2022

Ne m’oublie pas

Dessins et Scénario d'Alix Garin

*****

Sortie en janvier, 2021, cette BD de 220 pages est la première de cette nouvelle auteure de bande dessinée, Alix Garin. C'est l'histoire de Clémence, ado à l'allure non genrée, qui rêve de devenir comédienne et suit les cours d'une école de théâtre. Elle vit seule avec sa mère, médecin, avec laquelle elle refuse d'échanger, lui reprochant principalement son manque de disponibilité ; mais en ce moment, leur souci commun, c'est la grand-mère qui est atteinte d'Alzheimer et que l'on a dû mettre dans un établissement car elle était devenue trop difficile à gérer. Clémence et sa mère culpabilisent et souffrent de cette situation d'autant que la grand-mère ne songe qu'à "s'évader", si bien qu'un jour, Clémence va se lancer dans la grosse prise de risque et la kidnapper. L'idée est de lui faire revoir sa maison d'enfance à des centaines de km de là...

C'est cette fugue que nous allons suivre. Les différentes péripéties nous feront aussi bien rire que pleurer. A. Garin est très forte pour émouvoir, dans un sens comme dans l'autre, et elle va épaissir le récit de cette aventure par des réflexions sur les relations mère-fille, et plus encore par la découverte et l'acceptation par Clémence de son homosexualité, elle qui perdait jusque là son temps dans des liaisons hétéro frustrantes. Epaisseur supplémentaire encore, ces personnages si bien croqués, tant au dessin que sur le plan psychologique, qui croiseront leur route. Le patron de bistrot, la voisine d'hôtel Michel et même sa femme... Quant à Alzheimer, très finement, plus que d'en parler, l'auteur nous le montre en action H24 et ça n'est vraiment pas une sinécure. Même Clémence comprend que le retour à l'établissement va être inéluctable et la grand-mère aussi, dans ses rares moments de lucidité. Ce voyage, au fil des kilomètres, submerge son lecteur dans de grosses bouffées d'émotion. Et je me suis prise de sympathie pour cette Clémence qui a du cran.

Le dessin, simplifié, et sur une gamme de couleurs limitée, sert bien son sujet et s'en tient lui aussi à l'essentiel. Il est efficace et beau. Il est un vecteur, jamais un obstacle. Il renforce, aussi. Cette histoire et son traitement forment vraiment un tout harmonieux.

J'espère qu'Alix Garin, auteure de BD débutante nous offrira encore beaucoup de moments comme celui-là.

978-2803676231 

20 août 2022

555 

de Hélène Gestern

****+


Grand Prix RTL-LIRE 2022

Grégoire Coblence est un ébéniste de grand talent, spécialisé dans les instruments de musique. Il a un atelier bien situé à Paris pour lequel il a dû s'associer à Giancarlo, un luthier, lui aussi très talentueux, et s'endetter sévèrement. Les affaires marchent bien et Grégoire pourrait être le plus heureux des hommes si sa femme, qu'il adore plus que tout, ne l'avait quitté soudainement et sans la moindre explication. Grégoire qui n'a rien compris à cette soudaine catastrophe ne peut tourner la page et ne parvient pas, bien que du temps ait passé, à reprendre pied pour une nouvelle existence malgré le soutien moral actif de son associé.

Parallèlement, Grégoire découvre un jour sous la doublure d'une boîte de violoncelle qu'il restaure, une partition ancienne si particulière qu'elle pourrait être de Scarlatti ! Pour en avoir le cœur net, son ami et lui vont la montrer à la grande violoncelliste Manig Terzian, spécialiste du grand compositeur. Celle-ci a déjà joué et enregistré les 555 compositions de ce musicien. Va-t-elle en reconnaître une 556ème? Elle ne peut en être sûre mais admet que c'est une possibilité. Mais voilà que l'atelier est cambriolé et que la partition disparaît... Commence alors une recherche éperdue et les chercheurs sont nombreux.

Ensuite, par un raisonnement qui m'a quelque peu échappé, ceux qui cherchent la partition disparue décident de remonter sa trace, savoir comment elle est arrivée sous cette doublure, quand etc. Et il retrouvent ainsi qu'elle aurait effectivement pu être de Scarletti. Et en effet, on voit bien que ce type de recherche peut éclairer sur l'origine de l'objet, mais sur les voleurs? dont on ne sait même pas s'ils l'ont simplement prise avec le reste ou s'ils s'y intéressaient. Que je sache, quand la Joconde a été volée en 1911 les enquêteurs n'ont pas fouillé du côté de François 1er et de Léonard... Mais bon, comme tout cela est bien intéressant et que tous les personnages rencontrés et suivis tout au long du livre, sont extrêmement réussis, on accepte l'histoire telle qu'elle nous est fournie. A partir d'un moment, on commence à avoir un soupçon, puis un doute sur qui à fait cela, mais l’intérêt ne se dément pas pour autant. Manquent le pourquoi et le comment, et on veut vérifier qu'on a vu juste... et à ce moment-là... non, je ne vous dis rien de plus. Mais la vie de chacun sera changée. Vous verrez.

Un roman brillant et cultivé, aussi instructif (surtout pour la non-mélomane que je suis) que captivant, qui m'a donné envie d'en découvrir d'autres de l'auteur. N'hésitez pas.

"J'ai pensé que dans le monde, à cette heure, la fureur et la haine embrasaient la planète un peu partout, qu'on mourrait ici dans le bruit des fusils, là dans la détresse des famines et des exils. Mais ce soir, une fraction d'humanité s'était donné rendez-vous, à l'abri des notes pour se réconcilier, se recueillir dans la joie pure d'une communion musicale."

978-2363082848






15 août 2022

Comment je suis devenu stupide

de Martin Page

****


Petit (125 pages) roman à ranger dans la catégorie "Rire et sourire". 

Antoine, autodidacte sans plan de carrière, collectionnant les diplômes de façon hétéroclite (au moment de l'action, araméen, biologie, cinéma "ainsi qu'une multitude de morceaux de diplômes") en arrive à un triste constat: il n'est pas heureux. Mais pas du tout. On pourrait même dire malheureux. Il gagnait assez maigrement sa vie grâce à son travail de traduction de La Recherche du temps perdu en araméen, mais "depuis que la projet avait été abandonné à la suite de l'étonnante faillite de l'éditeur, ses finances étaient au plus bas."  Pour ce qui est de sa vie sociale, il a quelques amis assez originaux eux aussi, et cela le soutient un peu, mais cela ne suffit plus, alors Antoine, intellectuel et systématique comme toujours, va chercher une solution.

Evidemment, il commence par l'étape où l'on cherche à cerner la cause du problème... et il en arrive à la conclusion qu'il est trop intelligent, trop intellectuel, trop réfléchi. Si les autres sont plus heureux, c'est qu'ils ne se posent pas tant de questions, ne réfléchissent pas tant aux causes et conséquences. Or Antoine est incapable d'agir de la sorte. Il va devoir employer les grands moyens pour faire taire cette réflexion permanente. Le premier qui lui vient à l'esprit est l'alcoolisme, et le voilà parti à la recherche de bistrots et d'alcooliques patentés, susceptibles de l'aider à se former, mais auparavant, il a bien sûr potassé tous les livres qu'il a pu trouver sur les alcools et même leur histoire car il "ne veut pas devenir alcoolique n'importe comment". Il ne tarde pas à se trouver un mentor en la personne de Léonard qui tout de suite, est catégorique : "A trop lire, tu ne deviendras jamais alcoolique". Il faut que notre Antoine quitte le havre des bibliothèques pour entamer les travaux pratiques...  Hélas l'envol sera de courte durée, une radicale allergie à l'alcool l'envoyant aux urgences sans même passer par la case ivresse, avant la moitié de sa première bière.

A son réveil, il doit admettre que la solution ne viendra pas de l'alcool, et n'en trouvant aucune autre et toujours aussi peu de goût à la vie, il décide de se suicider. Là encore, cela ne vous surprendra pas, il commence par étudier à fond le sujet. Il finit par avoir toutes les connaissances requises et par constater qu'en fait il n'est pas tenté par la réalisation. Une troisième solution sera donc nécessaire, et ce sera celle du titre, ce qui, s'ajoutant à la rencontre d'un ami de jeunesse ayant très bien réussi, va le mettre sur la bonne voie.

  Ou pas.

C'est intelligent, sympathique, drôle. On passe un excellent moment de détente le sourire aux lèvres, ce qui fait du bien de temps en temps. Je conseille.



9782290319871

12 août 2022

Le grand écrivain Salman Rushdie 

a été victime d’une attaque au couteau 

ce 12 août, alors qu'il donnait une conférence

 à New York 

On ignore tout de son état de santé

Espérons que l'obscurantisme ne gagne pas encore une fois!



10 août 2022

Grossir le ciel

de Franck Bouysse

***+


 Histoire de paysans taiseux, de derniers solitaires, Gus et Abel plus âgé, voisins dans Les Cévennes. "Un drôle de pays de brutes et de taiseux" . Leurs familles ont toujours été en désaccord, sans que Gus, que nous suivons tout au long du récit, sache pourquoi. Ici, "Des secrets de famille comme une bombe à retardement" minent le terrain. Ils se sont cependant rapprochés depuis qu'il ne reste plus qu'eux dans le voisinage, mais tout de même pas au points d'être familiers ni pleinement en confiance. Leur entente est plus pragmatique : services rendus et dus, bien utiles quand on est esseulé et pauvre, comme eux. Leur vie se resserre de plus en plus, isolés qu'ils sont mentalement autant que géographiquement, d'un monde qui leur devient de plus en plus étranger.

"Après être rentré, Gus s'était préparé une assiette avec le jambon coupé quelques heures auparavant, ainsi qu'un gros morceau de pain de maïs, puis il avait allumé la radio et mangé tranquillement, tout en écoutant des types qui parlaient de formes de vies inconnues se débattant dans des mondes sans correspondance avec le sien."

Même leurs relations avec le village voisin, lui-même en déclin, ne sont pas simples. Leur solitude se heurte au formalisme social de ceux qui, de leur côté, luttent pour se maintenir dans la société et pour qui ce n'est pas facile non plus. Le village a besoin de promoteurs, de nouveaux arrivants, mais ne veut pas y perdre son âme, se faire manger. Les commerçants se maintiennent comme ils peuvent, même l'épicière dont pourtant personne ne peut se passer. "C'était le genre de fille à s'occuper des affaires des autres avant les siennes, et à en inventer de nouvelles lorsqu'elle n'avait rien à se mettre sous la dent. En bonne commerçante, elle se sentit obligée de parler à Gus, et lui pas de répondre."

Gus se sent aussi largué par les "lois du marché" . "Le prix du chocolat avait encore augmenté ; ce n'était pas le cas du kilo de viande que lui achetait le marchand de bestiaux . Il y avait comme ça des mystères que Gus n'arriverait jamais à élucider, un principe de vases communicants qui ne communiquaient que dans un sens, et pas en sa faveur." Et pourtant, ces "lois du marché", sont peut-être à sa porte, plus mortelles que le loup... plus étranges aussi.

Vous prenez tous ces ingrédients, à peu près stables depuis longtemps, vous secouez un peu et...boum!

Mon seul bémol pour ce roman plutôt sympa: pas hyper original.

978-2253164180

                                                                  

05 août 2022

L'arc en ciel 

de Pearl Buck

***


Henry Potter et les reliques du théâtre

Alors, c'est l'histoire de Henry Potter, cinquantenaire milliardaire. Vous avez souri? Vous aussi vous avez envisagé l'espace d'une fraction de seconde le gamin magique à cicatrice sur le front... Mais non, c'est Henry, pas Harry. Raté, et tout le reste l'est également, hélas.

Ce roman est le dernier signé Pearl Buck. Elle avait 82 ans à sa parution. Le dernier roman, le roman de trop?

Sans doute ce livre, sans aucun rapport avec la Chine, ni même l'Asie, n'était-il pas indispensable et n'ajoute-t-il rien à sa gloire, mais l'âge n'avait tout de même pas enlevé à notre Prix Nobel toutes ses qualités et tout son savoir faire. C'est ce qui sauve -de justesse- ce roman du naufrage vaudevillesque.

Notre milliardaire donc, heureux en amour comme en affaires, avec une épouse belle, aimante et pas encombrante (quand on n'a pas besoin d'elle, elle part en voyage, dans le cas contraire, elle revient), décide un soir que ce qu'on lui propose au théâtre ne vaut pas tripette, et réalise que s'il veut un bon spectacle, il va falloir qu'il le fabrique lui-même. Le monde du spectacle lui est totalement étranger, qu'à cela ne tienne, il a tout l'argent qu'il faut et, avec l'argent, il se paiera tous les professionnels dont il aura besoin. Aussitôt dit (ou plutôt, pensé, car il garde son projet secret et n'en parle à personne), aussitôt fait. Et s'il voulait distraire son spleen de la cinquantaine trop gavée, il va être servi et en avoir pour son argent. Il ne mettra pas longtemps à constater que le monde de l'art et plus particulièrement celui des acteurs, a ses règles bien particulières et aussi différentes de celles du monde des affaires que de celles du quotidien lambda et Henri Potter a beau être un gros morceau assez coriace, il va frôler des abîmes et voir même parfois son pied glisser...

P. Buck agrémente ces diverses péripéties de réflexions un peu plus poussées sur l'art théâtral (ou du moins sa vision, tout de même très discutable du monde des acteurs). Il y a quelques remarques intéressantes mais aussi, m'a-t-il semblé, beaucoup de lieux communs. Idem pour les réflexions sur l'amour et ce que l'on peut ou doit sacrifier en son nom (là encore, à mon sens, bien des banalités et une vision quand même très rétro des choses, malgré une apparence de grande modernité). Il y a une scène de "quasi-viol" qui pourrait à elle seule animer aujourd'hui des heures de débat: viol, pas viol, éléments à charge, à (oserais-je dire) décharge... Mais là, elle n’entraîne aucun débat, ni aucune réflexion. Elle a lieu. Point. Et on n'en parle plus. L'histoire se poursuit.

Et la fin est... Pfff eh bien disons, qu'elle ne rachète rien.

Si vous aimez les romans du genre de ceux de Patrick Cauvin, je pense que cet "Arc en ciel" peut vous plaire; sinon, il vaudra mieux vous tourner vers la période chinoise de la dame, qui renferme d'excellents titres.