16 février 2026

Petits travaux pour un palais

de László Krasznahorkai

*****

9782386690501

Je vous avais raconté comment j’avais pris six livres au hasard sur le seul critère de leur nombre de pages inférieur à 200, eh bien, moi qui ne suis pas comme les détectives de romans et qui crois aux coïncidences, j’en ai ainsi rencontré une : Sur ces six brefs romans, trois (ce n’est pas rien) étaient les récits de la folie d’un homme*. Peut-être même quatre si on compte un burn-out spectaculaire. Le plan en est toujours le même : mise en place du décor, époque, lieu, environnement, suivi de la description/narration des événements de la période de troubles, conclusion de l’affaire (asile ou réintégration dans la vie normale). Alors allons-y, celui-ci est mon troisième fou. Contrairement aux autres, le critère du nombre de pages n’avait pas été le seul, le fait qu’il soit l’œuvre du dernier Prix Nobel de littérature dont j’ignorais tout et sur lequel je voulais aussi me renseigner, a joué.

herman melvill, sans e final et qui ne se reconnaît pas le droit aux majuscules, les réservant à son illustre homonyme, «n’est qu’un bibliothécaire de petite taille, un peu bedonnant et souffrant d’un affaissement de l’arche interne du pied». A force de se voir faire des réflexions sur son nom, il s’est mis à s’intéresser à Melville, pas seulement pour son œuvre bien qu’il l’ait étudiée en détail, mais aussi et peut-être plus encore, pour sa vie quotidienne. Ainsi s’est-il aperçu qu’il n’habite pas très loin de l’endroit où l’écrivain habitait quand il était agent des douanes, et se met à faire le chemin qu’il faisait pour se rendre à son bureau de douanier. Un pur hasard le fait s’intéresser à Malcolm Lowry et ne voilà-t-il pas qu’il le trouve lui aussi traînant dans ce quartier !

« J’étais alors quasiment convaincu que ces parallèles n’étaient pas totalement fortuits, du moins dénués de sens ».

Ses marches sur leurs pistes se multiplient.

En tant que bibliothécaire, herman a la particularité de détester les lecteurs et son ambition suprême (comme de tous les bibliothécaires prétend-il et il m’est arrivé de le soupçonner) est de les empêcher de déranger et pire, emprunter les livres. Son grand projet est de bâtir la grande «Bibliothèque Eternellement Fermée». «Je me considère comme le petit ouvrier de ce Palais bibliothèque», d'où les "petits travaux" du titre. Il en a même déjà choisi le lieu, l’immeuble brutaliste d’AT&T à Manhattan (je suis bien sûr allée le voir sur le net).

En attendant, toutes ces recherches occupant son temps et sa conception de son métier n’aidant pas, herman se met à avoir des difficultés avec sa hiérarchie, quant à sa femme à laquelle il n’avait plus une minute d’attention à accorder, elle est partie et il trouve qu’elle a eu bien raison. Tout se désagrège subtilement. Il perd également la notion de temps.

«on était disons… mardi après-midi et j’étais toujours assis dans mon fauteuil, enfin, c’est ce qu’il me semble, mais naturellement on était toujours le fameux lundi, si vous voyez ce que je veux dire, ceci dit, vous pouvez aussi bien l’appeler jeudi, je n’ai jamais eu une très bonne mémoire».

Tout ce récit est rédigé pratiquement sans point. Nous suivons au fil de son cheminement erratique, la pensée de notre héros qui saute du coq à l’âne, de Melville à ses collègues, de sa femme à Malcolm Lowry, non sans discourir longuement sur l’œuvre révolutionnaire** de l'architecte Lebbeus Woods (qu’il m’a fait découvrir et merci à lui). On ne s’y perd pas du tout malgré cela et je n’ai eu aucun mal à suivre mon bibliothécaire dans ses dédales. Le problème se pose seulement quand on doit interrompre sa lecture. On n’est pas habitué à s’arrêter au milieu d’une phrase, mais on s’y fait.

László Krasznahorkai n'a pas eu son Nobel de Littérature à la FIFA, croyez-moi. Encore un 5 étoiles! J'ai été chanceuse dans cette pêche aux Gravillons.


* Histoire de la Littérature, Une journée dans l’autre pays et celui-ci.

** si révolutionnaire qu’elle a été très peu bâtie (un seul bâtiment, en fait).

120 pages

12 février 2026

Ma journée dans l'autre pays

Une histoire de démons

de Peter Handke

*****

9782072970382


Quel beau texte ! Un bijou, une splendeur. Un poème en prose pour la forme, un trésor pour le fond.

Un homme, écrivain par vocation mais arboriculteur de profession, vit avec sa sœur dans un petit village sous le soleil. Ils se partagent le travail de l’exploitation agricole. C’est lui qui raconte et pour l’heure, elle doit se charger seule du travail, et de lui en plus, car sa raison a largué les amarres et il sillonne la région en gesticulant, en invectivant tout le monde et en poussant des cris dénués de sens. Il fait peur aux gens, bien qu’il ne les touche pas. Il ne fréquente personne. La nuit, il se retire au fond du vieux cimetière abandonné, aux tombes si usées par le temps qu’on peine à déchiffrer des noms. Sa sœur lui apporte un repas très frugal. Et là, il devient instantanément calme et doux. Certains viennent le consulter et alors, d’une courte phrase, une "phrase-flèche", il leur dit tout d’eux-mêmes. Il les connaît mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. A d’autres moments, il parle une langue inconnue de tous ou produit un chant étrange et envoûtant qu’il n’est pas lui-même conscient de chanter. Errance de la pensée, de la raison, des actes et des déplacements.

Et puis un jour, il cesse tout cela, rend à sa sœur sa liberté, traverse le lac qui borde son pays et marche droit devant lui en s’imposant des règles aussi strictes qu’irrationnelles, s’enfonce dans "l’autre pays", laissant derrière lui cette période d’errance à tout jamais… ou pas.

Un récit remarquablement écrit, comme je l’ai déjà dit. Beau. Plein d’images marquantes, d’idées sur lesquelles le lecteur réfléchit. Un texte exigeant, cela va de soi. Les démons, ce sont peut-être ceux qui l’habitent par moments, l’agitent, effraient les gens, déforment son esprit ou la réalité, font douter de tout et donc, tout examiner. C’est du moins ainsi que je l’ai compris.

  80 pages

08 février 2026

Les bons sentiments

de Karine Sulpice

****

979-1034910403

Autre fruit de ma pêche au hasard de Gravillons à la bibli (pour ceux qui suivent), ce titre que je n’aurais certainement pas lu sans cette activité halieutique… et cela aurait été bien dommage.

Je ne connaissais pas l’auteure, journaliste dont c’était le premier roman, mais je vois qu’un second est paru en janvier 26, « Méchante ».

J’ai admiré la maîtrise et l’habileté de la construction de ce récit vu par dessus l’épaule de la commandante de police Maurane Le Queuvre appelée en cette nuit de Noël pour une prise d’otages dans les locaux d’une association caritative. Prise d’otage sérieuse puisqu’il y a déjà un otage blessé par balle, mais si vous aimez les déploiements et actions d’éclat du RAID, ou les âpres négociations style « Une après-midi de chien » et autres, laissez tomber. En fait, autant qu’au dessus de l’épaule de Le Queuvre, nous allons être au-dessus de celle du preneur d’otages à qui, en fine négociatrice, elle va passer la parole et qu’elle va laisser se raconter tout son saoul. Cette prise d’otage va ainsi être l’occasion de visiter les rouages de cette association caritative (de toutes, en fait).

Et il (Julien) nous raconte tout depuis le début, des années auparavant. Ses brillantes études, sa carrière de jeune loup prometteur pour une multinationale. Il s’occupait des plans de restructuration des sociétés : « … vous débarquez (…) vous empestez la compétence à plein nez (…) vous faites semblant de vous passionner pour ce que vous racontent les gars en face (…) et pour finir, vous appliquez la même grille d’évaluation que pour tous les autres (…) c’est étonnant comme les plans portant sur les bas salaires sont plus populaires dans les directions financières que ceux touchant les cadres sup – et je ne vous parle pas des très hauts dirigeants. »

Et son burn-out

« On pouvait donc encore faire avaler aux salariés qu’une mission d’audit avait une vocation autre que de réduire les couts de production ? Donc, la masse salariale ? »

Sa convalescence, longue, qui le laisse dans un état quasi apathique, son nouveau départ dans une voie différente, sous payée mais porteuse de sens, en mettant son savoir faire au service d’une association caritative de spectre large (en gros, elle aide pour tout)… et la suite jusqu’à se retrouver retranché dans ses locaux avec un fusil et le reste de l’équipe en otage, la nuit du réveillon. Là encore, Karine Sulpice sait de quoi elle parle, pour connaître le milieu, je peux vous dire que sa peinture en est très juste, tout comme son analyse des mécanismes les plus subtils. Vraiment, très bien fait.

Mais les histoires tout court tournent mal, en général.

« Comment autant de bonne volonté, une ruche de gens bien, peut-elle générer un système aussi invivable ? »

Humain, trop humain.

Parallèlement, nous suivons une autre histoire, moins détaillée, mais non moins poignante, un cas de maltraitance d’enfant, présente du début à la fin mais néanmoins en train de passer au-dessous des radars.




04 février 2026

Monique s'évade

d' Edouard Louis

****

979-1041426652

Résumé des épisodes précédents : Ayant eu, un peu par hasard, "Combats et métamorphoses d'une femme" pour première lecture de cet auteur, j'avais eu la surprise d’être intéressée puis séduite par ce court récit et parfaitement senti à quel point il était un élément d'une œuvre plus large regroupant et articulant à ce jour 7 titres. C'est en considérant l'ensemble, que l'on peut en saisir l’intérêt et la richesse. J'avais donc décidé de les lire tous, dans l'ordre de leur parution. C'était oublier un peu vite que je les lis surtout dans l'ordre où je peux les emprunter à la bibliothèque et que donc, tout comme je n'avais pas commencé avec le numéro un mais le quatre, j’enchaîne avec le six ! En fait, ce n'est pas très important. La notoriété d'Edouard Louis est suffisante pour que chacun, connaisse la trajectoire globale : différence homosexuelle dès l'enfance, évasion par les études, dangers de la vie homosexuelle adulte, regards sur les vies de sa mère (deux fois), son père, son frère. Donc, après avoir lu comment sa mère avait réussi à mettre un terme à un mariage mortifère, nous apprenons qu'elle est hélas retombée dans une relation non moins toxique. Ce phénomène n'est pas rare, malheureusement. Son fils s'en doutait peut-être, mais sans vraiment le savoir.

"Une nuit, j’ai reçu un appel de ma mère. Elle me disait au téléphone que l’homme avec qui elle vivait était ivre et qu’il l’insultait. Cela faisait plusieurs années que la même scène se reproduisait : cet homme buvait et une fois sous l’influence de l’alcool il l’attaquait avec des mots d’une violence extrême. Elle qui avait quitté mon père quelques années plus tôt pour échapper à l’enfermement domestique se retrouvait à nouveau piégée. Elle me l’avait caché pour ne pas "m’inquiéter" mais cette nuit-là était celle de trop.

Je lui ai conseillé de partir, sans attendre. Mais comment vivre, et où, sans argent, sans diplômes, sans permis de conduire, parce qu’on a passé sa vie à élever des enfants et à subir la brutalité masculine ?

Ce livre est le récit d’une évasion."

Le récit présente les mêmes qualités que le précédent : des mots simples et justes, ni langue de bois, ni déni, ni simplification, ni embellissement, ni dissimulation, ni jugement. Un récit à hauteur d'homme qui amène toujours une réflexion sociologique ou politique et surtout, ce que je préfère, je crois : le pragmatisme. Quand Edouard Louis parle de liberté, il ne part pas dans de belles envolées philosophiques sur ce qu'est un esprit vraiment libre, non. Il parle d'un emploi, d'un salaire, d'un logement, d'un espace à soi, de temps à soi. Mais également, parce qu'il est un écrivain, il parle de ce que d'autres écrivains en ont dit. Ici, il évoque particulièrement Virginia Woolf, "Une chambre à soi"

"Woolf avait compris cent ans plus tôt que la liberté n'est pas d'abord un enjeu esthétique et symbolique mais un enjeu matériel et pratique. Que la liberté a un prix."

Je continue mes lectures.

128 p

03 février 2026

 ATTENTION ! Dépôt des Gravillons. 

Depuis que nous avons dépassé les 200 posts sous l'article

 "Page récapitulative",

le blog a l'air de renâcler un peu. Je vous conseille donc de 

déposer vos liens ici

Mais je continuerai à les afficher sur la page récapitulative

plus bas

(cliquer sur le logo à droite pour tout retrouver).

31 janvier 2026

Bacchantes

de Céline Minard

**+

978-2743651060

Normalement, j'aime beaucoup Céline Minard, mais là, je suis complètement passée à côté de ce roman que je n'ai ni compris, ni apprécié. J’étais partie en confiance pour ce hold-up original dans la cave à vin la plus sécurisée du monde où les plus grands (et plus chers) crus étaient pris en otage et impitoyablement abattus au fil des heures de siège car la police les encercle. Pour ce qui est des vins, il y en a pour trois cent cinquante millions de dollars. La police est donc sur les dents. Des spécialistes émérites font le siège des lieux, accompagnés du propriétaire de la cave, mais ce n’est pas pour rien que les plus prestigieux œnophiles du monde lui confient leurs trésors, ladite cave est un ancien bunker capable de résister à tout assaut ou effraction. Par contre, pour ce qui est des voies de sortie… ça laisse à désirer.

Pour faire monter un peu la tension que l’auteure a peut-être devinée molle, un typhon est sur le point de ravager la baie de Hong Kong où se situe l’action.

Les gangsters sont trois femmes quasiment caricaturales, une soldate d’élite, une clown et «La Brune». Elles agissent toujours dans l’outrance et de façon irrationnelle au moins en apparence, et pour la rançon, elles exigent qu’on leur livre un colis de produits cosmétiques de luxe. (oui)

(je sais, mais oui).

C’est bien raconté, mais pas d’une clarté tout à fait lumineuse, surtout vers la fin. Ou alors, c'est moi qui me suis déconcentrée. Cependant, le récit se tient bien, et, vu le faible nombre de pages, on va facilement au bout. (Mais je n’aurais pas lu plus de 200 pages de cet acabit.)

La quatrième de couv’ nous avait promis «Revisitant avec brio les codes du film de braquage, Céline Minard signe un roman drôle et explosif, où la subversion se mêle à l’ivresse». J’estime la promesse tenue à 50 % : ça revisite les codes du film de braquage et ça explose. Par contre, je ne l’ai pas trouvé drôle et encore moins subversif. Dommage, c'étaient les 50 % qui m’intéressaient le plus. Je vous l’ai dit. Je suis passée complètement à côté, mais pas d’affolement, cet ouvrage date de 2019, Céline Minard a fait beaucoup mieux depuis.


Cath L l'a lu aussi.


  112 p

29 janvier 2026

 ET NOTRE CHALLENGE DES GRAVILLONS 

ATTEINT CE SOIR 100 TITRES !!! 😎

27 janvier 2026

Il était une fois l'Amérique

Une histoire de la littérature américaine

Tome 1 Le XIXè siècle

de Catherine Mory

Dessins Jean-Baptiste Hostache

*****

979-1037511096

Après un court prologue rappelant la situation historique de l’Amérique du Nord en ce début de 19ème siècle, nous entamons les biographies de 10 écrivains qui ont posé le socle de sa littérature. Ils sont présentés par ordre chronologique et à chaque fois, leur chef-d’œuvre est résumé, ce qui permet non seulement d’en savoir beaucoup sur ces auteurs mais aussi, d’avoir une petite idée de ce qu’ils ont écrit et de l’héritage fictionnel qu’ils ont laissé. Je pense qu’il y en a plusieurs parmi vous qui désirent savoir qui sont les écrivains présentés et, cela me semble d’autant plus légitime que je n’ai pas moi-même pu en trouver la liste exacte sur le net. A chaque fois, des noms sont cités, mais pas tous. C’est frustrant ! Alors, voilà :

James Fenimore Cooper (Le dernier des Mohicans et le génocide indien)

Nathaniel Hawthorne (les sorcières de Salem)

Edgar Allan Poe (l’invention du roman policier)

Henry David Thoreau (l’invention du nature writing et la lutte anti esclavagiste)

Walt Whitman (la naissance de la poésie et la Guerre de Secession)

Herman Melville (Moby-Dick et la conquête des océans)

Emily Dickinson (le puritanisme)

Mark Twain (l’humour de l’ouest)

Henri James (la confrontation entre l’ancien et le nouveau monde)

Jack London (la ruée vers l’or)

Comme vous le voyez, n’ont été retenus que des auteurs ayant produit toute une œuvre de haute tenue et non seulement un titre marquant. Une seule femme. On appelle ça le plafond de verre, mais il est bon de préciser que c'est du verre blindé.

Chaque chapitre est suivi d’un arbre "généalogique" indiquant ceux que l’on a pu par la suite estimer comme ayant été notablement influencés par l’écrivain présenté. Par exemple :

En arrière plan, au fil de ces biographies, nous découvrons une Amérique du Nord qui se dessine peu à peu et se précise. On la voit évoluer au fil du temps, s’étendre, se bâtir, s’urbaniser… non sans heurts et cahots. Le génocide indien, les guerres d’indépendance, la guerre de Sécession, c'est un monde violent qui a versé beaucoup de sang.

J’ai été totalement convaincue par cet ouvrage extrêmement documenté, où tout est exact et où l’auteur a su choisir puisqu’il est bien sûr impossible de tout dire en 200 pages de BD. Ce travail de résumé et de choix a dû être très difficile, mais j’ai trouvé qu’il avait été plutôt réussi. Le plus important à savoir avait toujours été retenu et rien de majeur ne manquant.

C’est un album qui demande plusieurs heures de lecture mais que vous quitterez beaucoup moins ignorant des passionnants débuts de la littérature nord américaine. Recommandé pour tous ceux qui aiment apprendre, mais pas s'ennuyer. Il y a un tome 2 pour le 20ème siècle.

PS : Je m’engage à ne plus jamais utiliser "Amérique" ou "Américain" pour désigner l’Amérique du Nord et les nord-américains. J’y ai toujours répugné mais je le faisais parfois pour aller plus vite. Cependant, Orwell nous l’a assez répété, les mots ont un sens et c’était une erreur et elle a un prix.

23 janvier 2026

Nerona 

d' Hélène Frappat

****

978-2330208974

Nerona règne en maîtresse absolue sur son pays. Elle sait parler à son peuple. Elle lui donne à volonté de ces discours populistes, démagogiques, sans vérité ni profondeur qui font vibrer les foules et les emportent. Elle fait sa loi, sans référence à aucune autre loi, si ce n'est justement cette foule violente et prompte à s'enflammer qu'elle dirige à sa guise. Aucune institution ne pourrait s'y opposer sous peine d’être emportée. Elle est là et elle règne. Seule. Car seule, elle l'est. Elle est entourée d'employés qui ne l'estiment ni ne l'aiment mais savent parfaitement que leur seule chance de survie est la plus complète servilité. Elle a conservé dans son entourage sa mère et sa sœur, mais elles n'ont pas de pouvoir, ni même d'influence. Elles gênent un peu, même. Elle a enfin sa fille, Victoire, qu'elle aime un peu, à sa façon et qui lui ressemble pas mal pour le caractère, mais on devine que l'une finira par tuer l'autre. C'est fatal. 

En attendant, elle s'occupe de son royaume violent et de son peuple. Peuple qu'elle assassine indirectement sans vergogne quand la corruption qu'elle ne combat d'aucune façon, élève des constructions qui s'effondrent et l'écrasent, par exemple; mais qu'elle gave de ces jeux brutaux et féroces dont il raffole. Du pain et des jeux, c'est bien connu. On le sait depuis longtemps. L'éloge et l'admiration des grands sentiments et aspirations ont disparu de ce monde-là. Au contraire "S'il triche et que ça marche : pouce en l'air! S'il triche et qu'il perd: pouce en bas!"

Comme son peuple, Nerona aime la violence. Ni incendies, ni émeutes ne lui font peur. Une application décomplexée de la loi du plus fort. Pauvres et migrants, sont écrasés sans retenue. Pour ces derniers, les "camp de rétention", sont de véritables camps de concentration. Ils peuvent participer aux Jeux du Prince, s'ils veulent s’entre-tuer pour gagner... un emploi misérable!

C'est un livre où rien n'est expliqué. Comment cette femme de milieu modeste et sans soutien a pu se glisser jusqu'à la tête d'un parti d'extrême droite qu'elle a complètement transformé à sa solde (et rebaptisé) pour l'amener jusqu'au pouvoir suprême après en avoir éliminé tous les pontes. Pourquoi alors qu'en tant que femme elle devrait être d'autant plus fière d'avoir atteint le statut de dictatrice incontestée, elle se fait appeler Le Prince et n'est aucunement féministe. Rien n'est expliqué, mais tout est montré sans pudeur.

Il y a de l'Ubu Roi et du Trump, de la force brutale et ignorante, du mépris de la justesse et de la justice au profit du plus puissant. On est dans l'outrance, le chaos, l'horrible et le clownesque.

Ça se lit vite, sans faiblir. Ça décoiffe.

"- Va falloir réagir tout de suite, si on ne veut pas se laisser dépasser sur notre droite...
(...) 
- On déclare une guerre?
- A qui?
- Pour les détails, on verra après. »


  160 p

19 janvier 2026

L'Histoire de la littérature 

de Xavier Chapuis

****+

979-1095434610

Dinguerie

Je partais de loin avec ce Gravillon-là. Que je vous explique : Je faisais un passage éclair à la bibli car je ne disposais que de quelques minutes et je voulais participer aux Gravillons de l’hiver. Donc, rapidement, je ramassais les livres qui me semblaient au bon format et que je n’avais pas encore lus, en commençant par la table des nouveautés, tant qu'à faire. Je n’avais pas le temps de les feuilleter, ni même de jeter un œil sur la quatrième de couverture. Juste vérifier le nombre de pages. Je me disais que je ferai le tri chez moi. Quand je vois cet opuscule, je me dis "Je me demande bien comment on peut traiter un si vaste sujet en si peu de pages !" et je m’en empare. Ce n’est que dans mon fauteuil, en entamant ma lecture, que j’ai réalisé le malentendu. Mais qu’à cela ne tienne ! J’allais le lire quand même pour mon challenge.

Cependant, quand j’ai titré ma chronique "Dinguerie", je ne parlais pas que de ce démarrage cahotique, mais aussi du contenu dudit bouquin et de son récit, pour le coup, chaotique. Venons-y.

Le narrateur, l’ineffable Cyril Poirier, contrôleur de gestion dans une administration, vient de recevoir une énième lettre de refus de l’ultime maison d’édition à laquelle il pouvait encore présenter son roman, et c’est clair, tous ces jaloux mesquins ont décidé de ne pas laisser son génie littéraire paraître au grand jour. Ces minables ne savent pas reconnaître le génie ou alors, ils craignent trop de lui être comparés. Combien de temps Cyril devra-t-il encore croupir dans ce bureau et y gaspiller sa précieuse énergie créative malgré le soin qu’il prend à en faire le moins possible ? Jean-Claude, son chef, est insupportable à toujours lui confier des tâches, et Camille, sa plus proche collègue l’ennuie terriblement avec sa gentillesse permanente. Non, la seule qui trouve grâce à ses yeux est l’inatteignable Bérénice, qui inonde un service voisin de son rayonnement. En attendant, le géant des lettres qu’est Cyril, ne parvient ni à se faire publier, ni à se faire connaître et rage secrètement comme un dément. Poussé à bout par cet ultime refus, il décide que puisqu’on ne veut pas le laisser entrer dans l’Histoire de la littérature par la grande porte et ajouter son nom au Parnasse, il entrera par celle des faits divers et sera celui qui aura fait disparaître les écrivains célèbres de son époque et ainsi, bel et bien modifié la figure de la littérature française. L’idée lui en est venue en tombant par hasard sur Philippe Sollers dans un café. Il sera donc le premier mais suivi de bien d’autres et on s’aperçoit que Cyril les a tous très bien étudiés et peut accabler chacun des plus sévères critiques.

Voilà le pitch, à vous de voir si votre curiosité est éveillée. Pour ma part, l’amusement a succédé à la surprise, puis une certaine admiration pour l’audace des attaques et critiques d’écrivains bien réels en citant leur nom. Très drôle et parfois juste. Scotchée d’un bout à l’autre, je me suis bien amusée. Je me demande ce qu’en pensent les auteurs cités… Belle tenue littéraire exagérée du récit et belle montée en puissance de la démence et de la dinguerie dont je vous parlais en titre. Chose promise, chose due.

15 janvier 2026

L'heure bleue

de Paula Hawkins

*****

978-2266348898

Très bon roman noir, bien qu’un peu long. J’apprends que l’autrice a écrit précédemment « La fille du train » qui a été un best seller, mais je ne l’ai pas lu. Cependant, cela se fera pour peu que l’occasion s’en présente car cette Heure bleue m’a bien plu.

J’ai été capturée dès le premier chapitre présentant une situation originale, et même inédite pour moi, ce qui commence à se faire rare dans le monde du polar. Les auteurs persistent à en rajouter toujours et encore dans le degré d’horreur ou de sadisme mais pour ce qui est d’inventer un truc nouveau, il n’y a plus personne. Donc, pas de gore, horreur ou de sadisme ici mais quand même plusieurs décès regrettables ou au moins prématurés. Ce roman a pour seconde qualité à mes yeux de se passer dans le monde de l’art. Cela ajoute de l’intérêt pour moi.

Donc, voilà, alors qu’il visite tranquillement une exposition de l’artiste renommée Vanessa Chapman maintenant décédée, un médecin remarque qu’une de ses « installations » dans un cube de verre, comportant des éléments divers, pour la plupart glanés, contient justement un os et qu’il en est sûr, cet os est humain. Homme de devoir, il signale le fait à l’organisateur de l’exposition qui consulte d’autres médecins et, devant leurs avis convergents, alerte la police et les ayant droits de l’artiste car, pour étudier cet os, il faut abîmer l’œuvre, or, un Chapman, c’est très cher. L’incident, tout comme antérieurement l'héritage, va amener les personnalités à se révéler.

Nous poursuivons sur cette lancée, faisons connaissance des proches de l’artiste et examinons le cours de sa vie à elle, isolée sur une île avec la seule compagnie d’une amie de toujours car Vanessa n’a pas eu d’enfant et son mari, coureur casse-cou porté disparu depuis bien longtemps est sans doute mort n’importe où dans le monde, dans une de ses aventures exagérées.

Comme je l’ai déjà dit, j’ai bien aimé ce roman. L’auteure nous fait découvrir la personnalité des personnages principaux avec art, sans jamais donner l’impression de nous expliquer les choses. Elle nous montre des scènes et nous comprenons qui et ce qu’ils sont. Le lecteur piégé se demande à qui est cet os, s'il y a un assassin, cherche à comprendre certaines choses obscures... C’est parfaitement maîtrisé et la fin ne déçoit pas.




11 janvier 2026


Le démon de Mamie 

ou la sénescence enchantée

de Florence Cestac

*****


978-2205212280

Démarrage un peu difficile avec cette BD parce que je n’appréciais pas trop le dessin (les visages), les gros nez, tout ça… un graphisme que j’estimais « brutal ». C’était mon premier Cestac. Mais je me suis lancée quand même parce que le thème m’amusait, et puis le graphisme, je m’y suis faite et ce, d’autant plus facilement que je me retrouvais dans un humour qui me convenait tout à fait. Cet album m’a souvent fait rire et, chacun le sait, quand on rit, c’est qu’on est séduit. A la fin, j’aimais même bien les dessins. Les gros nez, on s’y habitue quand le scenario est bon. Comme quoi, on est souvent rebuté par ce qui est nouveau et une fois, familiarisé, on voit les charmes/avantages/ qualités (selon le contexte).

Cet album - dont je n’ai pas bien compris le titre (ça démarrait fort). Les démons, j'aurais compris, mais le démon... non.– illustre ce qu’est une vie de Mamie, depuis la naissance des merveilleux petits enfants, les méthodes de soin puis d’éducation différentes de celles qu’on pratiquait de son temps, le rôle de baby-sitter, les galères de la garde d’enfants, 

la retraite, l’âge merveilleux où on s’occupe à la fois des vieux parents et des jeunes petits-enfants, les loisirs et occupations, les copines, la mise à l’écart, le corps qui fout le camp, la santé aussi, les disparitions (relatives, des enfants ou définitives d’amis/es), les derniers coups de cœur, l’animal de compagnie, la maison de retraite… la fin. Tant d’occasions de rire, vous vous en doutez bien. Si, si.


Bien placée pour en juger, je peux vous dire que le regard de Florence Cestac tape juste et son humour touche exactement où ça grattouille. Il y a des scènes qu’on a vécues ou que des copines nous ont racontées. On s’y retrouve, c’est nous, ça ! Sacrées mamies ! Je crois que personne ne les comprend en dehors du groupe des mamies. Alors merci à l’auteure de nous rappeler qu’on n’est pas toute seule, il y en a toute une génération, des comme nous, et on ira jusqu’au bout ! Coûte que coûte, et le sourire aux lèvres. Merci Florence !