20 octobre 2020

 

 Partir léger

de Pierre Ducrozet
***+


 Quatrième de couverture :

"Alors voilà, on est partis. Un aller simple, sans date de retour précise. Du Népal au Japon, en passant par l’Inde, le Sri Lanka, la Birmanie, la Thaïlande et l’Indonésie. On pourrait chercher des motifs, des buts, mais ce serait mentir, en réalité il n’y en a jamais qu’un seul : le goût de se déplacer dans l’espace.”

Septembre 2019. Dans la dernière ligne droite de l’écriture de son roman Le grand vertige, Pierre Ducrozet se lance dans un voyage de plusieurs mois à travers l’Asie, sur les traces de certains de ses personnages.

Sous forme de chroniques bimensuelles, il envoie des cartes postales à Libération : récits, impressions, sensations – des “notes pour plus tard“ qui prennent le pouls de cette planète en surchauffe et des humains qui y vivent.

L’ensemble forme une sorte de contribution réelle au réseau Télémaque fictif de son livre, un atlas intime des lieux traversés en mouvement et à l’arrêt, un inventaire du précieux, du fragile et de l’immuable. Et nous rappelle tout ce qu’il reste encore à sauver."

​Dans la foulée de l'excellent "Grand vertige", mes semblables et moi-même qui venions de nous régaler avec le roman,  étions clairement la cible visée par cet agencement éditorial. La quatrième de couverture insistant sur les rapports entre cette recension de billets de voyages et le livre. Je m'attendais donc à une sorte de journal de l'écriture, mais il n'en est rien. J'en ai donc été déçue, faute à l'éditeur qui n'a pas été assez franc.

Ces billets, calibrés à trois pages, et au format de leur emplacement dans libération, format facile et fluide, sont plaisants, parfois intéressants, et se lisent d'une traite. Mais je n'en dirais pas beaucoup plus. Un an de voyage, vingt-trois chroniques pour Libé. Bon. Ils nous parlent des régions visitées, mais, m'a-t-il semblé, sans offrir un regard radicalement neuf. A l'image de la couverture. Ça n'est pas aussi original que le roman qui a suivi. C'est ça, l'indéniable supériorité de la fiction.

Si vous aimez les notes de voyage, vous l'aimerez. Vous jetterez quelques coups d’œil sur l'Asie du Sud-Est actuelle. Si vous aimez les journaux d'écriture ou les notes littéraires, moins. Si vous pensez trop au "grand vertige", vous ne l'y retrouverez pas.





978-2330141516

18 octobre 2020

 Quelque chose à cacher

de Dominique Barbéris
****


L'hiver, en province, les bords de Loire, dans le froid et surtout sous la pluie. Province, ville de N., quartier et milieu très bourgeois, cette bourgeoisie de province qui est un monde clos où le soutien mutuel est discret mais très fort.
   
   La victime en faisait aussi partie, de ce monde-là, mais tirant un peu à la marge par sa liberté d'allure et de vie. Adolescente elle avait couché avec beaucoup, mais c'était elle qui décidait, qui prenait et qui quittait. Les garçons n’avaient d'yeux que pour elle, à cause de sa liberté, justement, pas un n'aurait refusé. Elle était finalement partie, Paris, beau mariage, mais là, elle était revenue; peut-être pour mettre en vente la maison familiale au beau parc qui part à l'abandon n'étant plus habitée...
   
   C'est dans cette maison qu'on a retrouvé son corps, les voisins s'étant alarmés des lumières restant allumées en plein jour et de la porte restée ouverte, battant au vent. Un coup de fusil, l'arme de la maison, accrochée au mur (chargée!) et donc sans doute pas de préméditation. Un rôdeur ? Un amant... La piste du voleur est vite abandonnée. On arrête un amant. Il nie mais se pend. Il survit mais le cerveau a manqué d’oxygène... On ne saura peut-être jamais. C'est que parmi les garçons dont elle avait tourné la tête en son jeune âge, il semble qu'il y en ait qui l'aient gardée comme un fantasme de ce que leur vie aurait pu avoir de plus réussi, de plus flamboyant. Le regard des hommes sur les femmes, qui donnerait à ces dernières, des obligations... Encore un féminicide.
   
   Le récit de tout cela nous est fait par un autre notable, car fils de l'ancien médecin. Mais, artiste, il a tenté de se faire un nom dans la peinture, et même, il peint encore, dans une grange aménagée en atelier. Mais pour faire bouillir la marmite, il compte tout de même davantage sur son poste assez modeste de guide-conférencier et gardien du musée de la ville. Lui aussi, nous confie-t-il, avait en son temps, eu et perdu les faveurs de la jeune-fille. Et, adepte de la marche, même sous cette pluie qui ne cessera pas de tout le livre, il avait beaucoup tourné autour de la-dite maison, hésitant à aller la revoir.
   
   C'est ce qu'il dit du moins, car le lecteur suspicieux se demande dès le départ si ce narrateur si bien informé n'aurait pas des allures de témoin, voire de suspect, voire d'assassin.
   
   Et le lecteur n'est peut-être pas le seul, car son ami le commissaire Massonneau, mine de rien, lui pose beaucoup de questions et semble tourner autour de lui comme un gros chat autour d'une souris. Il en est conscient. "Massonneau était un brave type, mais c'était difficile de savoir ce qu'il avait exactement dans la tête."
   Mais il semblerait bien qu'en fait, ce soit deux gros matous que nous ayons là, quant à la souris, ça fait longtemps qu'elle est mangée.
   
   Un roman tout en atmosphère. On est loin du thriller. La province ouatée, les rumeurs, les non-dits. Ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qu'on sait et ce dont on parle. Et cette pluie, cette pénombre d'hiver qu'aucun néon ne vient éclater. Beaucoup d'images très poétiques. Les rues vides, le parc ensauvagé, le cimetière, les chrysanthèmes... Beaucoup de points de suspensions dans mon commentaire, vous l'aurez compris, c'est qu'ils correspondent exactement à l'ambiance créée, tout ce qui se sait, se devine, mais qui n'est pas dit, ce que l'on met en branle et qui se fait tout seul, après.
   
   C'était mon deuxième Dominique Barbéris et il y aura très certainement un troisième, car moi, j'aime ce genre de livres aussi, profonds et subtils.


978-2070395903

16 octobre 2020

 La fille de la nuit

de Serge Brussolo
****+


Après "Les enfants du crépuscule",  j'étais pratiquement obligée, par simple logique chronologique, de lire cette "Fille de la nuit". Je plaisante à tenter de justifier mon addiction actuelle aux Brussolo, mais il n'y a bien sûr aucun rapport entre les deux romans.

4ème de couverture :
"Jane Doe a été retrouvée au pied de la lettre H du mot « Hollywood » , au sommet du Mont Lee, une balle dans la tête.
Elle n'a pas succombé à sa blessure mais la trajectoire du morceau de plomb à l'intérieur de son cerveau a bouleversé sa personnalité. Elle n'est pas amnésique, non, c'est pire encore : elle est devenue quelqu'un d'autre...
Le chaos de la cicatrisation a fait d'elle une femme très différente. Quelqu'un qui n'a plus ni les mêmes goûts, ni les mêmes aspirations. Un cas digne de figurer dans les annales de la médecine.
Incurable, elle ne peut espérer rentrer en possession de son passé. D'ailleurs elle n'y tient pas outre mesure car son instinct lui souffle que ce retour à la case départ est pour elle une véritable aubaine.
Qui est en définitive Jane Doe, cette inconnue qui, à chaque crise de somnambulisme, se met à mimer des crimes atroces ? Une mythomane, une démente... Ou tout simplement une femme comme les autres, mais dont la blessure a réveillé les pulsions criminelles qui dorment en chaque être humain?
"

Le thème de l'amnésie totale après un accident ou plus encore une agression (alors, une balle dans la tête! un must) est un grand classique du thriller et a déjà été décliné sous toutes ses formes. Cuisiné avec plus ou moins de talent, il commence quand même a avoir nettement un goût de réchauffé... Et pourtant, Serge Brussolo parvient bel et bien à nous scotcher à ses pages en partant de cette base-là. D'un bout à l'autre, on n'est sûr de rien, ni d'aucun des personnages et la fin parvient à nous surprendre après nous avoir mené par le bout du nez, à peu près dans toutes les directions..

Un très bon cru.

978-2702478424





15 octobre 2020

Les enfants du crépuscule
de Serge Brussolo
****


C'est avec ce titre que nous découvrons Peggy Meetchum, héroïne de trois romans de Brussolo. Une jeune femme libre, plutôt solitaire, peu sentimentale, mais incroyablement entêtée. Elle ne lâche jamais, même quand elle sent bien qu'objectivement les risques deviennent bien trop importants pour l’intérêt de la decouverte.

Pour cette première aventure, donc, Peggy vient d'apprendre que sa sœur a été assassinée, sœur avec laquelle elle ne s'était jamais entendue et qu'elle avait perdue de vue. Elle doit se rendre sur place pour régler les affaires et vendre la maison familiale. Là-bas, tout le monde attribue le meurtre de la sœur au fait qu'elle était une voyante efficace et qu'elle avait dû découvrir "des choses" que certains tenaient à cacher. Peggy ne se met pas immédiatement en tête d’éclaircir le mystère, mais elle fait une ou deux découvertes qui éveillent sa curiosité... et c'est ainsi qu'une chose en entrainant une autre, elle fera la connaissance des enfants du crépuscule et de leur inquiétante maison de poupées géante (seule chose retenue par la quatrième de couv).


4ème de couverture :
"Dans Curiosité locale, la maison de poupées géante de la famille McGregor attire les touristes de tous les coins de la Floride. Interminable labyrinthe, elle abrite des poupées d'une beauté étrange. On dit que le fantôme d'une petite fille y aurait trouvé refuge. Depuis quelque temps la mort guette tous ceux qui s'y intéressent d'un peu trop près. Quelqu'un se décidera-t-il enfin à aller voir ce qui se cache derrière cette façade rose bonbon ? Et si oui, en reviendra-t-il vivant ?"

On retrouve dans plusieurs romans de Brussolo, des petites maisons dans des maisons plus grandes, dans des abris, des bateaux etc. Il aime broder sur ce thème récurrent un peu étrange. Si je le connaissais, j'aimerais lui demander si c'est lié à un souvenir d'enfance. Rien que cela. Pas besoin de détails, je ne suis pas plus curieuse, mais cela, j'aimerais le savoir. 

J'ai encore bien aimé passer du temps dans ces pages, je suis donc "obligée" de lire la seconde aventure de Peggy qui est la seule qu'il me reste à découvrir.



Série Peggy Meetchum
* Les Enfants du crépuscule
* Baignade accompagnée
* Iceberg Ltd

978-2253170648


08 octobre 2020

 Le berger de l'Avent

Gunnar Gunnarsson

****


   Je connais peu de choses de la littérature islandaise bien qu'ayant lu quelques titres et souvent avec plaisir, mais je ne demande qu'à apprendre. C'est pourquoi je me suis laissé tenter par ce berger de l'Avent car Gunnar Gunnarsson est donné comme un des auteurs phares de la littérature de ce pays. Tout le monde dit le plus grand bien de ce récit. Comment résister ?
  
   Benedikt est un homme simple, un berger, un solitaire. Tous les ans, à la période de l'Avent, juste avant les grands froids, il repart dans la montagne pour un ultime sauvetage des moutons qui ont échappé aux retours de transhumance et s'y trouvent encore à errer. Ils ne pourront résister seuls là-haut. C'est pour lui une sorte de bonne action de Noël, comme une façon d'améliorer son karma. (Cette dernière remarque est un peu humoristique car le récit est clairement catholique, mais elle fait bien écho à ce profond sentiment d'harmonie entre l'homme et la nature, où chacun a sa place et son rôle à jouer.)
  
   Benedikt est accompagné de son bélier Roc (qui saura "parler la langue" des rescapés) et de son chien Léo (qui retrouve toujours le chemin). Ce sont trois compagnons, intimement liés qui mangent et dorment ensemble, se connaissent depuis toujours, s'estiment et se respectent. Mais le berger commence à prendre de l'âge,
   "… cette année était une sorte d'anniversaire : c'était la vingt-septième fois, et lui-même avait deux fois vingt-sept ans."
    Pas vieux encore, mais les conditions sont très rudes d'autant que cette fois "la poisse l'avait poursuivi". Dès le début, il s'est mis en retard pour aider les uns et les autres, car Benedikt ne sait pas refuser, et le voilà à démarrer alors que le grand froid et le blizzard ont déjà commencé et ayant bien entamé ses provisions avant même le départ. Les choses seront particulièrement difficiles pour cette vingt-septième année et il aura besoin de toute son expérience, de son mental inébranlable et de son stoïcisme. Sans parler de sa fine équipe.
  
   Jón Kalman Stefánsson, nous livre une postface très éclairante, en particulier sur la place de Gunnarsson dans la littérature islandaise. Il présente également ses autres romans. Il dit également le plus grand bien de cette novella, insistant en particulier sur la qualité de sa construction, ce qui m'a étonnée car je louerais plutôt le fond que la forme, la fin étant expédiée en moins de deux pages de façon... je dirais "abrupte" puisqu'on est à la montagne.

978-2843048791

07 octobre 2020

 Sur les ossements des morts

d'Olga Tokarczuk

*****


   "Les matins d'hiver sont faits d'acier, ils ont un goût métallique et des bords acérés."

     Comme Olga Tokarczuk s'est vu attribuer le Prix Nobel de Littérature en 2019 et que je n'avais encore rien lu d'elle, je me suis empressée de combler cette lacune avec le seul livre d'elle que propose ma bibliothèque : "Sur les ossements des morts" et j'ai ainsi découvert qu'il s'agissait d'un roman policier !

Les Nobel n'ont pas pour habitude de semer leurs prix dans cette catégorie... Mais je n'allais pas tarder à découvrir que ce roman était également bien plus que cela. D'abord une très belle écriture (la phrase ci-dessus suffit à le montrer), empreinte de poésie, une large vision du monde, le récit d'une philosophie appliquée, un sens de la vie. Ainsi la merveilleuse vision non darwinienne de l'évolution qui est celle de son héroïne:

   "Le dessein de l'évolution est purement esthétique, et peu lui importe l’adaptation. En réalité, l'évolution est en quête de beauté, de l'aboutissement le plus parfait de toute forme."

   Ajoutez à cela une intrigue, un suspens et une recherche de la clé du mystère par le lecteur (je n'avais pas trouvé!) qui rendent le livre passionnant de bout en bout.

     Le récit nous en est fait par une vieille dame, Janina (elle déteste son prénom et interdit qu'on l'utilise) Doucheyko. Autrefois elle fut sportive de haut niveau et ingénieure des Ponts et Chaussées (du moins, l'équivalent polonais, car nous sommes en Pologne, tout près de la frontière tchèque). Mais n'allez pas imaginer un être pragmatique et hyper-rationnel, car elle est au contraire toute imprégnée d'une vision poétique et presque animiste du monde. Ses dons pour le calcul, elle les utilise pour tirer des horoscopes, sa passion actuelle avec les animaux qu'elle considère comme presque les égaux de l'homme et en tout cas, elle ne tolère pas qu'on leur fasse le moindre mal et n'accepte pas qu'on les tue, que ce soit pour la chasse, la fourrure ou la boucherie. Pourtant, autour d'elle, c'est ce qui se passe. Cette région de la Pologne est le royaume des chasseurs, des viandards, dont la plus grande jouissance est le massacre. Elle vit dans un village isolé dans la montagne où les autres n'ont que des résidences secondaires qu'ils n'occupent qu'à la belle saison. Elle, elle y reste tout le temps, bien qu'elle avoue que l'hiver prouve que la nature n'est pas faite pour l'homme. Elle gagne quelque argent en surveillant scrupuleusement les maisons vides de ses voisins que l'hiver attaque. Là-haut, en hiver, il ne reste plus avec elle que deux habitants ! Grand Pied (horrible bonhomme qui aura la bonne idée d'être le premier mort, celui avec qui tout va commencer) et Matoga voisin plus sympathique, mais ours solitaire.

     Notre vieille narratrice est maintenant de santé précaire, et ne pourra bientôt plus assurer ce gardiennage hivernal. Jusqu'à il y a peu, elle vivait avec ses "petites filles", ses deux chiennes qu'elle adorait, mais elles sont mortes, à présent. En dehors du peu liant Matoga, il ne lui reste plus que les visites de Dyzio, un de ses anciens élèves, flic subalterne consacrant en fait sa vie à son grand œuvre : traduire les poèmes de Blake en polonais (c'est d'ailleurs d'un de ces poèmes qu'est tiré le titre de ce roman). C'est un travail ardu et délicat qu'il mène avec l'aide de Janina qui enseigne aussi l'anglais aux enfants. C'est pourquoi il vient souvent chez elle et ils passent tous deux des heures à plancher sur l’œuvre du poète en mangeant ses petits plats végétariens.

     La mort de Grand Pied semblait accidentelle, mais voilà qu'elle est bientôt suivie de celle d'un riche et redoutable chasseur, qui elle, ne l'est visiblement pas. Bientôt, un autre voisin grand chasseur et éleveur de renards, disparaît quant à lui sans laisser la moindre trace... Il y a aussi derrière cela des relents de pots de vin, car nos victimes sont des notables dont personne n'ignore le peu de scrupules...

     Janina inonde les autorités avoisinantes de lettres leur expliquant que les meurtres sont l’œuvre des animaux qui, estimant qu'ils s'étaient suffisamment laissé massacrer, avaient entrepris de se venger. Elle finit par se retrouver derrière les barreaux tant sa proximité et ses idées semblent suspectes, mais en fait la police ne trouve rien contre elle et sa santé précaire ne permet pas de l'y laisser trop longtemps. Tout cela sur fond d'études astrologiques très poussées, qui ne convainquent pas davantage son entourage.

     On se régale à la lecture de ce roman, tant il est original et riche en situations fascinantes et personnages frappants. La vision du monde de Janina nous imprègne totalement car c'est elle qui fait le récit de ses actes et pensées pendant ces 300 pages, et pour peu que l'on s'y prête, on voit le monde par ses yeux, et c'est un monde de nature, d'astres et de bêtes où l'homme n'est qu'une petite chose mesquine, vindicative et cruelle et où les Justes sont ceux qui s'efforcent de ne pas nuire et de trouver leur place en harmonie.

   "Dans un sens, les maisons sont des organismes vivants qui entretiennent une relation de symbiose exemplaire avec l'homme."

     Mais qui donc, tue les chasseurs ?



978-2369145714

09 septembre 2020

Quichotte

de Salman Rushdie

*****

M. Smile, VRP vieillissant et totalement solitaire qui n'a d'ailleurs plus de domicile fixe, habitant des motels au gré de ses tournées de prospection, passe des heures à regarder la télévision et ce qui devait arriver arrive : il tombe amoureux fou d'une vedette du petit écran, Salma R., la seule personne qu'il voit tous les jours. Il décide alors de lui écrire et d'aller la rejoindre en passant par « les sept vallées » qui représentent les étapes de sa purification. Durant ce périple, en période de doute ou d'hésitation, toutes ses références sont télévisuelles et même feuilletonnesques. Sancho apparaîtra bientôt comme étant son fils


Le chapitre suivant nous fais découvrir Brother, alias Sam Duchamp, un écrivain de romans populaires qui vient de crée ce personnage qu'il a baptisé Quichotte et avec lequel il entreprend un roman plus exigeant. Les aventures et mésaventures qu'il fera vivre à son personnage seront en parallèle étroit avec ce qu'il vit lui même, en particulier avec une similarité des « seconds rôles ». Ce qui entraîne une mise en abîme assez vertigineuse, d'autant que la lectrice que je suis se charge de rajouter un étage avec les liens entre Salman Rushdie et tout ce petit monde...

« J'ai l'impression qu'il y a quelqu'un au-dessous, virgule, derrière, virgule, au-dessus du vieil homme. Quelqu'un, oui, qui le crée de la même façon que lui m'a créé. Quelqu'un qui déverse en lui sa vie, ses pensées, ses sentiments, ses souvenirs exactement comme lui a fourré tout cela en moi. »

Ai-je oublié de dire que chacun pense que c'est la fin du monde qui est au bout de leurs histoires ? 

C'est tout à fait passionnant.


En dehors des références à des séries télé il y a des clins d’œil plus littéraires (Ionesco, par exemple) ou/et plus politiques. Il y a une vraie réflexion sur les liens entre le réel et la fiction, la créature et son créateur ; une réflexion aussi sur le monde tel qu'il évolue aujourd'hui aussi bien aux USA qu'ailleurs. C'est comme la vie, souvent drôle et souvent dramatique, on perd du temps et on en gagne, les choses se déroulent comme prévu ou pas. On est loin du formatage stéréotypé des romans de moindre qualité. Je trouve que le monde littéraire français ne rend pas suffisamment hommage à Salman Rushdie, un des rares grands grands écrivains contemporains.



978-2330139421



21 août 2020

 Le grand vertige

dPierre Ducrozet

****

Je ne voulais pas entrer dans la librairie, je ne voulais pas acheter de livre de la rentrée littéraire avant Quichotte de Rushdie pas encore sorti. Je ne connais pas Pierre Ducrozet, je n'ai encore rien lu de lui. J'ai jeté un œil sur son Grand vertige et je suis repartie avec.

Monsieur le juge, je ne sais pas comment tout ça est arrivé. Pourvu que je ne le regrette pas!
Je vous en dirai plus bientôt.

...

Quatrième de couverture :

« Pionnier de la pensée écologique, Adam Thobias est sollicité pour prendre la tête d’une “Commission internationale sur le changement climatique et pour un nouveau contrat naturel”. Pas dupe, il tente de transformer ce hochet géopolitique en arme de reconstruction massive. Au cœur du dispositif, il crée le réseau Télémaque, mouvant et hybride, constitué de scientifiques ou d’intuitifs, de spécialistes ou de voyageurs qu’il envoie en missions discrètes, du Pacifique sud à la jungle birmane, de l’Amazonie à Shanghai... Tandis qu’à travers leurs récits se dessine l’encéphalogramme affolé d’une planète fiévreuse, Adam Thobias conçoit un projet alternatif, novateur, dissident.

Pierre Ducrozet interroge de livre en livre la mobilité des corps dans le monde, mais aussi les tempêtes et secousses qui parcourent notre planète. Sa narration est vive, ludique, rythmée. Elle fait cohabiter et résonner le très intime des personnages avec les aspirations les plus vastes, la conscience d’un pire global, d’une urgence partagée. Le grand vertige est une course poursuite verticale sur une terre qui tourne à toute vitesse, une chasse au trésor qui, autant que des solutions pour un avenir possible, met en jeu une très concrète éthique de l’être au monde. Pour tous, et pour tout de suite. »

J'ai apprécié ce roman et n'ai pas trouvé la fin décevante comme c'est souvent le risque avec ce genre de récit. J'ai mis ci-dessus la quatrième de couv' intégrale parce que pour une fois, elle dit exactement ce qu'il faut. Il y a bien en plein milieu vingt pages de docu qui interrompent le récit, et je me suis dit que ce n'était peut-être pas la façon la plus habile de fournir les renseignements, mais c'est rédigé de façon à ne pas bloquer le lecteur- la preuve, je les ai lues et je dois reconnaître qu'elles étaient utiles.

Je découvre Pierre Ducrozet avec ce livre mais du coup, j'ai déjà acheté d'autres de ses romans car je pense que c'est un auteur avec lequel je devrais encore passer des moments captivants et instructifs.

Extrait :

« Il y a une guerre à l’œuvre. Je ne l'ai pas choisie, tout comme vous ne l'avez pas enclenchée, mais nous en sommes tous les victimes. Nous avons décidé, en tant que société, de nous diriger vers un système économique fondé sur la prétendue abondance des ressources, la domestication de ce qu'on a appelé notre 'milieu naturel' et un flot constant d'énergie. Nous avons très lentement pris conscience de notre erreur, et lorsque nous aurions pu embrayer vers un autre système, plus souple et moins avide, la poignée d'entrepreneurs à la tête des compagnies multinationales de pétrole, de gaz, de charbon, d'agro-alimentaire, d'armement et d'automobile ont tout mis en œuvre pour consolider cette société thermo-industrielle basée sur l'énergie fossile, sachant dès lors qu'elle conduirait très probablement à la destruction de la planète et du monde tel que nous le connaissons. Ils ont déclaré unilatéralement une guerre au reste des êtres humains et du vivant. »



9782330139261

20 août 2020

 Lecture en cours : 

L'herbe rouge

de Boris Vian

****


Ce recueil présente deux novelas de Boris Vian

L'herbe rouge voit l'ingénieur Wolf et son assistant Saphir Lazuli, installés en plein désert pour finir de mettre au point une "machine". Ils sont accompagnés de leurs épouses respectives. Les femmes sont belles, sensuelles, proches de sensations simples et naturelles et extrêmement aptes au bonheur. Les hommes sont compliqués, torturés outre-mesure et inaptes au bonheur. Les femmes pourraient se contenter de l'amour, les hommes, non. Il y a aussi un bon gros chiens, nommé Le Sénateur Dupont, doué de parole. Et le désert, bah, c'est le désert.


La machine sert à vous faire revivre vos souvenirs, mais les efface par la même occasion. Wolf, qui cherche à comprendre sa vie et à lui donner un sens, l'expérimente.


L'histoire, qui finira mal, est prétexte à réflexion sur les relations hommes-femmes (mais si c'est bien dans ses deux postures que Vian les concevait, on devine que cela va tourner court...) et sur le but de la vie, se demandant même ce qui se passe, si par extraordinaire, on parvient à atteindre ce but. C'est ce qui arrive au Sénateur Dupont 

"Bouleversé, ravi, le sénateur le suivait. Enfin, son idéal se matérialisait... il s'était réalisé... Une sérénité onctueuse lui envahit l'âme et il ne sentait plus ses pieds" A partir de là, le chien se consacre entièrement à jouir de son bonheur, plonge dans sa béatitude et se désintéresse de tout le reste. "Etre satisfait ou gâteux, dit Wolf, c'est bien pareil. Quand on n'a plus envie de rien, autant être gâteux."


***

"L'abbé Grille se mit à rire

- Vous avez une rancune de petit garçon contre la religion, dit-il

- Vous avez une religion de petit garçon, dit Wolf."

***

"Avec un bruit de limace qui se suicide"

***


Les lurettes fourrées 




978-2253001355

18 août 2020

Le Chien de minuit

de Serge Brussolo

****+

Prix du roman d'aventures 1994

Déjà lu, mais il y a vingt ou vingt-cinq ans. Complètement oublié, je le relis parce que envie d'un court thriller nerveux, pas gore.


L'histoire est celle de David, jeune prof sans autorité, bien heureux de voir son roman accepté par une maison d'édition, qui lui offre même un bureau et un chèque mensuel lui permettant de fuir lycées et collèges. Trop heureux de cette aubaine, il signe trop vite un contrat qu'il n'a pas lu. Ce qui lui vaudra de se retrouver SDF quelques années plus tard.

On est dans un futur proche dans une ville comme New York. La scission entre les nantis habitant des buildings-forteresses gardés par de féroces mercenaires, et les pauvres (très pauvres) se trainant dans les rues, est totale. La vie de ces derniers n'a strictement aucune valeur. Mal armé pour cette existence, David survit grâce à ses talents de conteur, qui le font apprécier de ces hordes dépenaillées auxquelles il invente une histoire, et tout autant à la protection de Ziggy, un athlète qui l'a pris sous son aile.

Hormis ces deux mondes, du haut et du bas, existe aussi quelques rebelles hors catégorie, qui occupent les toits des dits-immeubles, y menant d'impitoyables guerres de territoires. Ils n'entrent pas dans les immeubles et ne descendent que rarement au sol.

Ziggy décide d'entrainer David là-haut et de les y faire tous deux accepter par un gang des toits. David, accepte de le suivre car il sent que son espérance de survie au sol est ridiculement maigre.

Seulement, Ziggy lui aussi a une face sombre cachée qui ne va pas tarder à se dévoiler, tandis qu'un autre problème surgit, et quel problème! Le Chien de Minuit du titre, qui est le nom donné à un gardien d’immeuble particulièrement féroce qui s'est fait une spécialité de tuer tous ceux qui osent fouler le sol de la terrasse de l’immeuble dont il a la charge. Il a déjà fait de nombreuses victimes.

Y a-t-il pour David une issue à cette situation catastrophique dans laquelle il se trouve?

Excellent. On quitte pour de bon, le monde quotidien pendant quelques heures.



978-2253137177

14 août 2020

Un homme presque parfait
de Richard Russo


****+
Presque 800 pages serrées.


" - Qu'est-ce qui rend les gens malheureux, selon vous? se demanda Robert Halsey à haute voix.
(...)
- Je ne sais pas, confessa Sully.
- Ou c'est leur faute, ou c'est la nôtre, dit Robert Halsey, restant aussi loin que possible de toute conclusion.
Ils regardèrent le match un instant.
- C'est ça le problème de devenir vieux, et malade, reprit-il alors que Sully croyait la conversation terminée. Il n'y a pas grand chose d'autre à faire que penser."  

*

"- Tu devrais prendre des vacances, suggéra Sully, je garderai un œil sur lui.
La suggestion lui valut un sourire.
- Tiens, ça c'est une drôle d'idée. Sully le garde-malade.
- Pourquoi?
- Oh, Sully, ne le prends pas mal. Je sais que tu es de bonne foi. Mais, au bout d'une minute, tu oublierais complètement et tu ne t'en souviendrais que deux semaines après l'enterrement."

*

"C'est plein de mômes paresseux. Les mômes de mes mômes. Y trouvent que c'est idiot de bosser. Y font tout ce qu'ils peuvent pour rien foutre. Des petits trafics à droite et à gauche. T'as pas de tête, qu'y me disent. Tu bosses comme un Nègre. Je sais pas qui vous êtes, je leur ai dit, mais moi je suis un Nègre. Un Nègre qui bosse."


*

"- Mon prof de philo prétend que la liberté, ça n'existe pas, intervint Sully.
- Il a dit ça avant de te connaître, ou après?"



Quatrième de couverture (pas très exacte d'ailleurs, ainsi, ce n'est pas contre son employeur que Sully est en procès)

"Au chômage depuis un accident de travail, en procès avec son ex-patron, divorcé et détesté par un enfant qu'il a toujours négligé, Sully est indiscutablement l'homme le plus malchanceux de North Bath ! Mais le retour de son fils Peter va tout changer. Après une vie passée à chercher les ennuis, à fuir les responsabilités et à dissimuler sa tendresse sous des abords revêches, Sully va enfin avoir l'occasion de se racheter et, qui sait, peut-être devenir enfin un homme presque parfait. Entourant son héros de personnages plus excentriques et attachants les uns que les autres, de Wirf, l'avocat alcoolique et unijambiste, à la vieille Miss Beryl, qui parle aux morts, de Rub Squeers, l'homme le plus idiot de la ville, à Jocko, le pharmacien décontracté, Richard Russo nous entraîne, avec beaucoup d'humour et de tendresse, dans une quête touchante du bonheur. « Cette grâce naturelle de conteur associée à la compassion pour ses personnages font de Richard Russo un romancier admirable. » John Irving"
978-2264028488

13 août 2020

BD : Blast 4) Pourvu que les Bouddhistes se trompent

Manu Larcenet


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Voilà, avec ce dernier tome, nous avons toutes les explications et les réponses aux questions que cet interrogatoire au commissariat nous a amenés à nous poser. L'auteur a bien rempli son contrat et nous saurons finalement à quoi nous en tenir.


Cependant, si le tome 3 avait été celui de la violence, celui-ci est celui du gore. On glisse dans le sordide et ce n'est pas forcément pour cela que j'avais signé en m'attachant à ces quatre tomes. Je ne cherche pas le pays des Bisounours mais je pensais trouver une belle histoire, heureuse ou désespérée (plutôt la seconde, de la façon dont c'était parti) mais une belle histoire. Et ça n'en est pas une. Ni aussi originale que je l'avais cru.


Des histoires de folies, cruauté et laideur humaine, on en est inondés. Il y a a plein nos romans et nos écrans. On ne voit plus que cela, ou alors à l’inverse, des mièvreries insensées. Comme si l'homme ne cherchait plus du tout à s'élever. Comme s'il avait une fascination bien plus grande pour son enfer que pour son paradis. Bien plus de goût, bien plus d’intérêt, quel dommage ! Combien de meurtres et actes de barbarie « voyons » nous, on peut maintenant dire « chaque jour » ? Faites le bilan un soir, ça vous donnera envie de vomir.


Donc, j'ai refermé ce dernier tome déçue. Si j'avais su ce que serait ce récit, je ne l'aurais pas lu car il fait partie de ceux que je ne recherche pas. 4 étoiles cependant, car le talent du dessinateur est incontestable et l'histoire très bien construite.

978-2205072730