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22 février 2025

 Fuck America

Edgar Hilsenrath

*****


Un bouquin assez déjanté qui ne parle pas de la Shoah tout en ne parlant que de cela.

Je m’explique.

Ce roman est d’inspiration nettement autobiographique. Il s’attache à la période durant laquelle Bronsk… euh, Hilsenrath vécut ou plutôt survécut à New York et nous raconte comment cela se passa. 

Mais reprenons.

Le livre commence par un échange de lettres entre le père de Bronsky et le Consul Général des Etats-Unis. Nous sommes à Berlin en 1939 et le premier demande très poliment au second de lui accorder des visas d’immigration. 

"Très cher Monsieur le Consul Général 

Depuis hier, ils brûlent nos synagogues Les nazis ont détruit mon magasin, pillé mon bureau, chassé mes enfants de l’école, mis le feu à mon appartement, violé ma femme, écrasé mes testicules, saisi ma fortune et clôturé mon compte bancaire. (…) Seriez-vous en mesure, très cher Monsieur le Consul Général, de me procurer sous trois jours des visas d’immigration pour les Etats-Unis?"

A quoi le  Très cher Consul Général répond non moins poliment :

"Renvoyez-moi les formulaires de demande et veuillez attendre treize ans" car eh oui, hélas, il y a une forte demande et donc des délais à respecter.

Le ton est donné: nous allons parler avec légèreté de choses lourdes. Vous savez bien, cette fameuse politesse du désespoir… eh bien elle joue ici à fond et le résultat m’a semblé très convaincant.

Après cet échange de lettres, nous quittons le vieux continent et faisons un saut de quelques années dans le futur car Jakob Bronsky a survécu. Il est à New York, dans une misère noire. Il vit dans un meublé du quartier juif et n’est pas du tout désespéré car il a décidé qu’il ne se souvenait de rien. Seulement, il est incapable de produire correctement le moindre travail salarié et a donc du mal à survivre entre petits larcins, et boulots de dépannage de quelques jours ou heures dont la seule constante est qu’on ne le rembauchera pas. Il fréquente une cafétéria juive misérable et crasseuse où il retrouve quelques connaissances de tous âges, aussi pauvres que lui ou presque et assez tolérants à son égard. Ils savent. Ses deux préoccupations majeures sont sa nourriture et sa sexualité, les deux étant très difficiles à assurer un minimum. Vient bientôt s’ajouter une troisième préoccupation qui égalera bientôt les deux autres: écrire. Jakob sent qu’il est un écrivain ("non publié", comme il a l’honnêteté de toujours préciser) et c’est pourquoi, ainsi que pour apprivoiser et remettre en ordre ce passé dont il se souviendra peut-être à cette occasion, il va écrire sur sa vie. Ses compagnons de cafétéria lui proposent aussitôt un titre: "Le branleur" (allez savoir ce qui leur fait dire ça…) En tout cas, le premier chapitre n’est pas encore écrit que le titre fait l’unanimité, et même auprès de Bronsky qui l’accepte volontiers. A partir de maintenant, il subviendra à ses modestes besoins dans le but de se rendre capable d’écrire un chapitre de plus. L’évidence vitale est devenue l’écriture de ce livre, le premier. Il l’écrit à New York, en allemand -ce qui ne simplifie rien pour une éventuelle publication- tout en poursuivant son existence chaotique. Et c’est cela qui nous est raconté par un Jakob Bronsky dont la perpétuelle gentillesse n’a d’égale que sa perpétuelle distance aux choses et dont on ne sait pas trop si ses mensonges sont volontaires ou non.

Un livre que j’ai lu d’une traite et qui pour moi, parle de la vie et de la création littéraire, deux des sujets les plus passionnants qui soient. 


"- Et la guerre a rattrapé la famille Bronsky. Y compris Jakob Bronsky. Et quand la guerre a été finie il y a eu, tout d’un coup, deux Jakob Bronsky"

"- Comment ça, il y a eu deux Jakob Bronsky? "

"- Il y en a eu deux", je dis " Le premier Jakob Bronsky, mort avec les six millions, et l’autre Jakob Bronsky, celui qui a survécu aux six millions."

(p. 250)


Wodka l'a lu aussi.


978-2370551177


16 décembre 2021

 Nuit 

d'Edgar Hilsenrath 

 *****


L'asile de nuit * 

 Edgar Hilsenrath est né à Leipzig en 1926. En 1938, il fuit en Roumanie pour échapper aux persécutions nazies. En 1941, il est déporté en Ukraine. À la Libération, il émigre  en Palestine, en France,  puis aux États-Unis où il restera 25 ans. Installé à Berlin depuis 1975, il est mort en 2018, à 92 ans.

 Dans "Fuck America", Edgar Hilsenrath nous présentait son double littéraire Jakob Bronsky, à New-York, en train d'écrire un livre alors élégamment intitulé « Le branleur » et qui devait en fait être celui-ci, enfin traduit sous le titre "Nuit", car ce "Nacht" fut son premier livre.  Hilsenrath mit 12 ans à l'écrire. Il est la conséquence de ce qu'il a vécu dans le ghetto de Mogilev-Podolsk en Roumanie qui deviendra Prokov dans ce roman, et comme il nous l'avait dit: "il y a eu deux Jakob Bronsky. Le premier Jakob Bronsky, mort avec les six millions, et l’autre Jakob Bronsky, celui qui a survécu aux six millions." Ici, on comprend pourquoi.

 Bronsky est devenu Ranek. Enfin, schématiquement parlant, bien sûr.

Nous sommes en 1941, les Allemands ont envahi une partie de la Roumanie qui a elle-même expulsé les Juifs dans cette zone coincée contre le fleuve. Ici, ni barbelés, ni miradors (bien que sur le pont les soldats tirent sur ceux qui essaient de passer), c'est inutile, si un Juif sort du ghetto, n'importe qui peut le tuer à tout moment et ne s'en privera pas ; il ne trouvera nulle part d'asile. 

Prokov, qui leur a été attribué comme ghetto a été lourdement bombardé et rares sont les bâtiments encore debout. Insuffisants en tout cas pour abriter les arrivages constants de nouveaux expulsés. Aussi tout abri est-il pris d'assaut et occupé par une foule qui s'y entasse et en défend l'entrée car la nuit, soldats ukrainiens, roumains et milice juive (!) ratissent les rues, ramassent les sans-abris qui de leur côté tentent désespérément de se cacher, et les déportent sans ménagement vers les camps de travail et la mort.

 D'autre part bien sûr, tout manque dans ce ghetto peuplé de gens à qui l'on a tout arraché pour les parquer dans une ville presque rasée. Les gens tombent comme des mouches. Les morts que plus personne n'a la force de ramasser, traînent dans la rue, écrasés par les quelques charrettes passant encore sur la chaussée, piétinés par les survivants sur les trottoirs. La cause la plus fréquente du décès est la mort de faim mais il y a aussi le typhus, et autres maladies ainsi que les rixes et assassinats car la loi de la jungle reprend le dessus, bien qu'étonnamment pas totalement ; et l'on se retrouve dans un étrange mélange de respect des règles anciennes et de force brutale. Tout est possible.

« Il n'y a pas d'explication.

- Tu as raison. Plus rien ne s'explique. »

Nous suivons Ranek, homme jeune qui tente âprement de survivre dans le ghetto. Rapidement, comme tous, il est devenu capable de tout, et non seulement capable, mais il est souvent passé à l'acte. On le craint car il est encore fort et on sait sa détermination à survivre. Pourtant, au départ, Ranek aurait pu rentrer dans la milice juive et se mettre ainsi à l'abri de tout et ça, il l'a refusé. 

Il faut surtout savoir que nous avons ici une œuvre littéraire (et de première grandeur) et pas un documentaire. Hilsenrath a transposé les choses. Il a volontairement donné dans une sorte d'hyperréalisme qui a tué le réalisme. On lit les pires horreurs comme on les lit dans "La route" de Cormac McCarthy. Elles sont à la fois poignantes et irréelles. C'est une "traduction" des choses. Ça nous les fait voir avec une totale réalité et en même temps on sait que ça ne s'est pas vraiment passé comme cela. Ces évènements sont sans doute arrivés, mais pas "comme cela". J'ai été frappée par le fait que cela colle parfaitement avec les illustrations de couvertures de Henning Wagenbreth: tout y est mais cela ne ressemble pas vraiment à l'objet réel, que cependant l'on reconnaît parfaitement au premier coup d’œil. Le récit d' Hilsenrath, c'est exactement pareil. Et la littérature, avec un grand L, c'est cela justement : transposer, phagocyter, assimiler la réalité.

Edgar Hilsenrath a fait avec "Nuit" un travail admirable mais qui ne collait pas avec la vision consensuelle de l'holocauste, on ne le lui a pas pardonné. Il a eu beaucoup de mal à se faire éditer et la parution a suscité de tels remous que son éditeur allemand a renoncé à le rééditer alors que la première édition (1964) avait été épuisée (et boycottée) en six mois. Une édition suivra aux Etats-Unis en 66, favorablement accueillie puis suivie d'autres romans d'Hilsenrath. Mais il a fallu attendre jusqu'à 2012 pour que "Nuit" soit traduit en français!! 

Ce livre est GRAND. N'ayez pas peur. Lisez-le.


* C'était le premier titre choisi par Hilsenrath pour ce livre.

978-2370550279