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09 septembre 2026

Et devant moi le monde

de Joyce Maynard

*****

978-2264055422   

Joyce Maynard est une écrivaine et chroniqueuse nord-américaine qui après une longue correspondance avec J.D Salinger, a vécu avec lui pendant neuf mois avant d'être brusquement fichue à la porte alors qu'elle était encore très férocement mentalement dépendante de lui. Elle avait dix-huit ans quand le New-York Times a publié sa longue chronique sur les jeunes de sa génération. Cet article a été un succès et était accompagné d'une photo d'elle. Salinger a été ...?? Je ne sais, séduit ? Intéressé ? Bref, il n'a pas hésité à lui écrire et a entamé avec elle une longue correspondance dont il est peu a peu ressorti qu'ils étaient des âmes-sœurs malgré la nette différence d'âge (Salinger avait 53 ans) et finalement, il lui a fait quitter ses contacts dans la presse et même l'université pour venir vivre auprès de lui. Ce qu'elle a accepté avec enthousiasme. C'est cette période qu'elle raconte, jusqu'au moment où neuf mois plus tard, à la plage, il lui a annoncé qu'il serait mieux qu'elle parte devant pour faire sa valise et qu'elle ne soit plus là quand lui-même rentrerait. 

Elle raconte aussi ce que fut sa vie après jusqu'à l'âge mûr où elle parvint enfin à jeter un regard sur cette expérience, à la dire, à la surmonter. Elle n'accuse même pas violemment Salinger, elle raconte, plutôt. Elle était consentante et même follement amoureuse, et ne se libère de l'emprise que deux décennies plus tard. Elle rédige son autobio et découvre à cette occasion qu'elle est loin d'avoir été un cas unique, ce qui lui remet tout à fait les pieds sur terre. Jusque-là elle croyait toujours à un amour réciproque et exceptionnel, pas à un schéma répétitif chez le monsieur.

Si Joyce Maynard publiait ce livre aujourd'hui, gageons qu'il recevrait un tout autre accueil que celui qui fut le sien à sa sortie en 1998 où il a soulevé une véritable levée de boucliers, un déferlement de haine et d'injures, tout le monde se précipitant pour défendre l'idole incritiquable qu'était J.D Salinger, fleuron de la littérature nord-américaine. « Défense de gratter la dorure sur l'idole » Rares ont été ceux, et à vrai dire, plutôt celles, qui l'ont défendue. Chapeau à cette occasion à Joyce Carol Oates.

« Ce livre parle de la vie d'une femme , ainsi que de la honte et du secret. Mais (…) nombre de gens ont estimé que , dans la mesure où mon histoire englobait celle d'un grand homme qui exige qu'on ne parle pas de lui, je lui devais de garder le silence. » (C'est commode, il faut l'avouer).

On l'a accusée d'avoir voulu utiliser son histoire avec Salinger comme étant son seul moyen de se faire valoir. Certains lui ont même contesté le titre d'écrivain alors que c'est de cela qu'elle a toujours vécu.

La polémique a fait flamber les ventes, ce dont Maynard ne pouvait que se réjouir, mais lui a fermé d'innombrables portes (magazines, journaux, éditeurs, conférences...) Beaucoup ont fait tout ce qu'ils ont pu pour détruire sa carrière et l'effacer. (Fallait vraiment pas toucher à la dorure). Heureusement pour elle, les USA ne sont pas le monde et son livre a connu des traductions dans 16 langues différentes et les ventes qui vont avec, sans compter les lecteurs anglophones du monde entier que le scandale avait alertés.

Et en France où il n'a paru qu'en 2011 (c'est long quand même)? En France, ça a été plus sournois. Personne ne l'a agressée et plusieurs, femmes et hommes, l'ont défendue et jugé son livre intéressant – ce qu'il est vraiment. (En particulier Christiane Besse et Florence Noiville), mais souvenons-nous quand même que d'autres ont pudiquement détourné les yeux, comme F. Beigbeder qui a préféré continuer à cultiver le mythe et à clamer haut et fort son amour/admiration pour le Maître sans jamais avoir manifesté qu'il ait lu, vu, su, entendu parler de « Et devant moi le monde ». Maynard a alors dit de lui « il se prosterne devant l’autel de Salinger, il ramasse les petites miettes. »

Et pan ! Dans l’œil !

 504 pages

24 mars 2026

Une éducation orientale

de Charles Berberian

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978-2203273610

Sans doute plutôt moyen-orientale. 

Comme nous prévient la quatrième de couverture, "Il n'est sans doute pas facile de se définir lorsqu'on est né à Bagdad d'une mère d'origine grecque et d'un père arménien, et qu'on a grandi à Beyrouth jusqu'à l'âge de 10 ans, juste avant que n'éclate la guerre civile au Liban."

En effet, aussi, plutôt que de se définir, Charles Berberian a-t-il choisi de se raconter.

Paris, le confinement, il est dessinateur et il travaille sur l’illustration d’un livre. Le confinement lui donne beaucoup de temps pour travailler tranquillement mais fait également remonter des souvenirs d’enfance, d’autres confinements, quand enfant, à Beyrouth, les débuts chaotiques de la guerre civile obligeaient toute la famille à se réfugier dans un couloir au centre de l’appartement et à ne pas en bouger.

Il nous raconte ainsi sa vie dans une famille aisée et unie mais constamment bouleversée par la situation instable et inflammable du pays. Il s’est toujours vu comme un dessinateur et sa vocation n’a pas été contrecarrée mais autour de lui, c’est le chaos, l’incertitude et les déménagement incessants.


Le récit n’est pas linéaire mais fait des bonds au fil des souvenirs des années 70, 2005 et actuellement, avec des comparaisons. C’est un témoignage. Nous pouvons essayer de comprendre la complexe évolution politique de la région à travers cette histoire mais le focus est plutôt familial.

J’ai aimé les portraits affectueux de sa grand-mère chez qui il a vécu six ans de son enfance (guerre oblige) et de son grand frère Alain Berberian qui deviendra lui, réalisateur et scénariste, et la façon qu’a cette famille de s’adapter à tout sans perdre son temps à se plaindre ou à haïr.

Du point de vue graphique, ce que j’ai adoré, c’est que, loin de chercher l’homogénéité, l’auteur a, au fil de son inspiration, utilisé un tas de techniques graphiques différentes. Cela donne une belle liberté d’expression. Vraiment, j’ai apprécié ça.

16 mars 2026

Périclès l'Athénien

de Rex Warner

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Trouvé dans une boîte à livres.

Je ne m'intéresse pas particulièrement à Périclès, ni même à l'Antiquité, mais on ne sait jamais à quel hameçon je suis capable de mordre. Je peux tomber par hasard sur un documentaire sur les bigorneaux et rester scotchée 1 heure et demie. Il n'y a pas très longtemps, j'ai déjà lu une biographie d’Aristote (très intéressante, d'ailleurs). Me voilà encore remontée une bonne cinquantaine d'années en arrière et passée du scientifique à l'homme d’État, mais on reste à Athènes. De Périclès, je ne savais à peu près rien. Vous me disiez son nom et je vous répondais « le siècle de Périclès » en espérant que vous ne vous apercevriez pas que je vous livrais ainsi la totalité de mes connaissances sur le sujet. Mais aujourd'hui, il en va tout autrement et je vous attends de pied ferme si vous voulez discuter de l’«âge d’or» de la démocratie athénienne.

… ce qui n'arrive quand même pas tous les jours, je le reconnais.

Donc voilà : l'auteur, Rex Warner, citoyen britannique, hautement qualifié (carrière universitaire, Directeur de l'Institut britannique à Athènes, traducteur d' Euripide, Plutarque et Xénophon), auteur de plusieurs romans historiques, entreprend de nous raconter la vie de Périclès, telle qu'aurait pu le faire le philosophe Anaxagore de Clazomènes devenu son ami. Il nous parle donc de lui avec familiarité. Il l'admire énormément mais il le connaît depuis son adolescence et vit dans son entourage. Il est donc bien placé pour nous livrer des renseignements de première main, précis set documentés, dans un style facile à lire. La première moitié de l'ouvrage est une biographie de Périclès depuis son jeune âge jusqu'à sa mort puis Anaxagore reprend tous les événements importants, guerres, victoires, défaites, traités etc. en les analysant en détails et en donnant tous les tenants et aboutissants. C'est un peu technique et très passionnant.

Cet ouvrage que j'ai trouvé est l'édition de 1964 (198 pages) avec les pages non encore découpées qu'il faut séparer au coupe-papier ! Quelle bouffée de nostalgie ! Mais que ceux que ma chronique mettrait en appétit se rassurent, il y a eu une réédition en 2019, et j'en conseille la lecture à tous ceux qui aiment se cultiver sans s’ennuyer. Toutefois l'éditeur se laisse emporter par son désir de vendre quand il évoque un ouvrage au niveau des « Mémoires d'Hadrien » de Marguerite Yourcenar, littérairement, on en est loin.


20 février 2026

Les derniers jours d'Emmanuel Kant

de Thomas De Quincey

979-8491672943

En 2021 il a été publié une nouvelle édition de ce texte que j’ai moi-même lu dans une édition antérieure mais devenue introuvable sauf soldeurs (978-2842050603). Il est cependant possible que l’édition que j’ai lue comporte des éléments supplémentaires : de nombreuses notes mais aussi une courte analyse du texte par son traducteur Jean-Paul Mourlon, une non moins brève biographie de Thomas de De Quincey. (A noter à ce sujet qu'elle diffère sur certains points de celle donnée sur Wikipedia.) On ne doit pas les trouver dans l’édition 2021 car ce n’est pas le même traducteur. Marcel Schwob a remplacé J-P Mourlon. Et comme pour une fois, je trouve la Quatrième de couverture intéressante, je vous la livre:

«De Quincey considère que jamais l’intelligence humaine ne s’éleva au point qu’elle atteignit en Emmanuel Kant. Et pourtant l’intelligence humaine, même à ce point, n’est pas divine. Non seulement elle est mortelle mais, chose affreuse, elle peut décroître, vieillir, se décrépir. Et peut-être de Quincey éprouve-t-il encore plus d’affection pour cette suprême lueur, au moment où elle vacille. Il suit ses palpitations. Il note l’heure où Kant cessa de pouvoir créer des idées générales et ordonna faussement les faits de la nature. Il marque la minute où sa mémoire défaillit. Il inscrit la seconde où sa faculté de reconnaissance s’éteignit. Et parallèlement il peint les tableaux successifs de sa déchéance physique, jusqu’à l’agonie, jusqu’aux soubresauts du râle, jusqu’à la dernière étincelle de conscience, jusqu’au hoquet final. »

Il y a également eu d’autres éditions, y compris numériques, je ne vais pas les lister. Toujours est-il que c’est encore une fois la curiosité qui m’a fait ramasser ce livre dont je trouvais le titre étonnant. J’ignorais tout de cet opus et ne savais pas grand chose (j’en rougis) de Thomas De Quincey. Je me suis renseignée depuis et donc, je résume : Écrivain anglais né en 1785. Vie de bohème pauvre à Londres, s’est adonné à la drogue toute sa vie, ce qui lui valut d’être toujours plus ou moins dans la misère. Mort à Edimbourg en 1859.

« Les derniers jours d'Emmanuel Kant » est une biographie romancée du grand philosophe, limitée à la fin de sa vie. De Quincey s’est appuyé sur des témoignages et les notes de souvenirs laissées par le secrétaire de Kant : M. Wasianski. Après une courte introduction dans laquelle il nous explique en toute modestie que seuls des imbéciles pourraient ne pas s’intéresser au texte qui va suivre, de Quincey nous annonce qu’il va maintenant parler comme s’il était Wasianski, pour nous permettre d’accompagner le philosophe de Konigsberg au plus près. Le récit débute alors que le vieux philosophe âgé est encore en pleine possession de ses moyens, pour que nous puissions constater les évolutions, détériorations et pertes dans différents domaines de sa vie quotidienne agréable et de toute façon casanière. «Ce fut une existence remarquable moins par ses incidents que par la pureté et la dignité philosophique de sa teneur journalière.»

Il va vraiment jusqu’à son dernier souffle.

A l’intérêt que l’on peut avoir pour la fin d’une célébrité, philosophe de surcroît, -Comment accueillera-t-il la mort ? – s’ajoute celui que l’on peut avoir pour toute fin de vie. On a envie d’en savoir plus sur ce mystère final vers lequel nous allons tous. Pour ma part, ce court récit m’a passionnée même dans ses descriptions des manies pointilleuses que Kant, comme de nombreux vieillards, s’est mis à développer. Cela nous fait toucher l’humaine condition et je me sens généralement la plus grande indulgence pour ce genre de choses, et aussi, de la curiosité. Un peu comme on dit des saillies des enfants «Mais où va-t-il chercher tout ça ?». Toujours est-il que Kant, qui avait de l’argent, a joui d’une fin de vie confortable, entouré d’amis et employés zélés qui savaient qu’ils seraient récompensés de leur bienveillance à son égard. J’en suis contente pour lui. Les funérailles furent grandioses.





04 février 2026

Monique s'évade

d' Edouard Louis

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979-1041426652

Résumé des épisodes précédents : Ayant eu, un peu par hasard, "Combats et métamorphoses d'une femme" pour première lecture de cet auteur, j'avais eu la surprise d’être intéressée puis séduite par ce court récit et parfaitement senti à quel point il était un élément d'une œuvre plus large regroupant et articulant à ce jour 7 titres. C'est en considérant l'ensemble, que l'on peut en saisir l’intérêt et la richesse. J'avais donc décidé de les lire tous, dans l'ordre de leur parution. C'était oublier un peu vite que je les lis surtout dans l'ordre où je peux les emprunter à la bibliothèque et que donc, tout comme je n'avais pas commencé avec le numéro un mais le quatre, j’enchaîne avec le six ! En fait, ce n'est pas très important. La notoriété d'Edouard Louis est suffisante pour que chacun, connaisse la trajectoire globale : différence homosexuelle dès l'enfance, évasion par les études, dangers de la vie homosexuelle adulte, regards sur les vies de sa mère (deux fois), son père, son frère. Donc, après avoir lu comment sa mère avait réussi à mettre un terme à un mariage mortifère, nous apprenons qu'elle est hélas retombée dans une relation non moins toxique. Ce phénomène n'est pas rare, malheureusement. Son fils s'en doutait peut-être, mais sans vraiment le savoir.

"Une nuit, j’ai reçu un appel de ma mère. Elle me disait au téléphone que l’homme avec qui elle vivait était ivre et qu’il l’insultait. Cela faisait plusieurs années que la même scène se reproduisait : cet homme buvait et une fois sous l’influence de l’alcool il l’attaquait avec des mots d’une violence extrême. Elle qui avait quitté mon père quelques années plus tôt pour échapper à l’enfermement domestique se retrouvait à nouveau piégée. Elle me l’avait caché pour ne pas "m’inquiéter" mais cette nuit-là était celle de trop.

Je lui ai conseillé de partir, sans attendre. Mais comment vivre, et où, sans argent, sans diplômes, sans permis de conduire, parce qu’on a passé sa vie à élever des enfants et à subir la brutalité masculine ?

Ce livre est le récit d’une évasion."

Le récit présente les mêmes qualités que le précédent : des mots simples et justes, ni langue de bois, ni déni, ni simplification, ni embellissement, ni dissimulation, ni jugement. Un récit à hauteur d'homme qui amène toujours une réflexion sociologique ou politique et surtout, ce que je préfère, je crois : le pragmatisme. Quand Edouard Louis parle de liberté, il ne part pas dans de belles envolées philosophiques sur ce qu'est un esprit vraiment libre, non. Il parle d'un emploi, d'un salaire, d'un logement, d'un espace à soi, de temps à soi. Mais également, parce qu'il est un écrivain, il parle de ce que d'autres écrivains en ont dit. Ici, il évoque particulièrement Virginia Woolf, "Une chambre à soi"

"Woolf avait compris cent ans plus tôt que la liberté n'est pas d'abord un enjeu esthétique et symbolique mais un enjeu matériel et pratique. Que la liberté a un prix."

Je continue mes lectures.

128 p



21 décembre 2025

Combats et métamorphoses d'une femme

d’Édouard Louis

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978-2757894729


Quatrième de couverture de l’auteur lui-même :

« Pendant une grande partie de sa vie ma mère a vécu dans la pauvreté et la nécessité, à l’écart de tout, écrasée et parfois même humiliée par la violence masculine. Son existence semblait délimitée pour toujours par cette double domination, la domination de classe et celle liée à sa condition de femme. Pourtant, un jour, à quarante-cinq ans, elle s’est révoltée contre cette vie, elle a fui et petit à petit elle a constitué sa liberté. Ce livre est l’histoire de cette métamorphose. »

Si je vous disais que je n’avais encore jamais lu Edouard Louis ? Je me disais que je le lirais sans doute un jour, mais qu’il n’y avait pas urgence. Je ne me précipite pas sur les auto-récits car en général, je les apprécie peu. Si bien que je n’ai même pas lu « En finir avec Eddy Bellegueule » malgré tout le battage dont il a bénéficié. Mais j’ai suffisamment entendu parler du personnage pour ne pas être totalement perdue dans ce récit sur sa mère. A vrai dire, je ne m’attendais pas à être emballée… mais je l’ai été.

L’histoire de cette métamorphose donc, Edouard Louis choisit de la raconter sous forme de brèves scènes qu’il pioche dans son souvenir, dans une chronologie pas très stricte. Il raconte le souvenir de manière vivante et immédiate, très agréable à lire pour le lecteur, puis lui ajoute son interprétation de l’époque (il était enfant) et/ou son interprétation actuelle. Il voit tout sous les prismes multiples, personnels, sociaux en terme de riches/pauvreté, et de domination de genre. On voit que dans ces deux domaines, il est, de fait, « hors gabarit » : issu d’un milieu très pauvre, il accède à l’aisance, et il n’a jamais convenu aux classements hommes/femmes. Ce qui m’a séduite dans ce livre, c’est justement cet automatisme à chaque souvenir, de reculer d’un pas et de comprendre ce qui se joue vraiment derrière l’anecdotique et avec quelles règles. Il aborde ainsi d’assez nombreux problèmes. Il ne cherche jamais à se donner le beau rôle, ni à sa mère d’ailleurs : il se contente de livrer son souvenir puis de l’analyser. Il ne prétend évidemment jamais à l’exhaustivité. Il dit. à hauteur de gamin, puis de jeune, puis d’adulte et toujours, il essaie de comprendre au-delà des relations individuelles immédiates. On ne peut pas le lire sans penser à Didier Eribon. A croire que les histoires individuelles n’existent pas. Nous sommes le fruit du déterminisme social. Quoi qu’il nous soit arrivé, c’est arrivé aussi à d’autres que nous.

Cependant, l’effet obtenu reste optimiste parce qu’en même temps que l’auteur montre le conditionnement qui appuie sur la tête des défavorisés, il montre qu’on peut s’en sortir; et aussi parce que globalement sa personnalité est positive.

A la suite de ce premier essai, j’ai décidé de lire les autres livres d’Édouard Louis, dans l’ordre:

En finir avec Eddy Bellegueule

Histoire de la violence

Qui a tué mon père

Combats et métamorphoses d'une femme

Changer : méthode

Monique s'évade

L'effondrement

(et ce qui tombe drôlement bien, c’est que plusieurs, à commencer par celui-ci, sont des Gravillons.)  

 128 pages   



08 novembre 2025

Aristote

de Tassos Apostolidis

Dessins : Alecos Papadatos

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978-2505082965

Voilà une excellente manière de vous cultiver sans vous ennuyer et, si vous avez des ados, de les cultiver sans les ennuyer. Autant il m’est arrivé de me plaindre du manque de précision de certaines biographies en bande dessinée, autant ce ne sera pas le cas ici. Au contraire ! C'est parfait. Il faut dire que nous en avons tout de même pour 216 pages et que le texte a été rédigé par quelqu'un qui maîtrise tout à fait le sujet.

Les auteurs se sont intéressés et nous ont intéressés à tout ce qui a fait la vie d'Aristote, histoire, œuvres et vie de famille inclus. Nous suivons donc ici le philosophe, depuis son arrivée comme élève dans l'école de Platon auprès de qui il va rester vingt ans, jusqu'à sa mort, en passant par sa rencontre avec Alexandre le Grand dont il sera le précepteur, la création de sa propre école. Dès son jeune âge, il se fait remarquer par son insatiable appétit de savoir à une époque où les mêmes savants étudiaient aussi bien et en même temps, la physique, la géographie, la biologie, l'anatomie ou la botanique que la philosophie.



Aristote était un pragmatique. Pour lui, la connaissance naît de l'observation qui permettra des remarques sur lesquelles s'appuieront les théories. Ainsi Aristote ne se cantonne-t-il pas aux grandes idées, il sait que la pratique compte et quand il va créer son lycée, il s'intéressera non seulement au contenu de son enseignement mais aussi à la façon dont il le transmettra et la façon dont son lycée fonctionnera.

Fidèle à sa méthode, c'est sur cette base vécue qu'il élaborera ses théories pédagogiques et même ses conseils politiques pour un système d'enseignements ouvert à tous ceux qui désirent apprendre.

L'ouvrage est par ailleurs éclairé de cartes géographiques simplifiées mais claires, permettant de comprendre un peu les tenants et aboutissants des luttes entre Athéniens, Macédoniens, Perses etc. qui ont constamment modelé la vie du savant.

Le dessin, en pages bicolores, est vivant et expressif et non dénué de pointes d'humour qui allègent le cours que nous prenons dans ce livre. Ils montrent aussi, à l'arrière plan, la façon de vivre et les objets du quotidien de cette époque.

Ouvrage hautement recommandable !

Pour résumer :


25 octobre 2025

Dali

Texte de Julie Birmant

Dessins de Clément Oubrerie

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978-2205202762 & 978-2205206210


Tome 1 - Avant Gala

J'avais emprunté cette bande dessinée parce que sachant peu de choses de la biographie de Salvador Dali, j'espérais en sortir moins ignorante. De ce point de vue, j'ai été déçue par ce premier volume qui ne dépasse pas ce que tout le monde sait sur Dali . On n'aura pas de détails supplémentaires. Par exemple : le déjà excentrique Salvador débarque de Figueras à l'école des Beaux Arts de Madrid où il ne connaît personne et d'entrée de jeu, rencontre une bande de trois amis qui se trouvent être Bunuel, Pepín Bello et Federico García Lorca qui l’intègrent immédiatement à leur petit groupe. Bon. C'est bien réducteur mais admettons. Ensuite, peu de choses précises. A chaque fois qu'une précision serait utile, on glisse dans le fantasme, ce qui peut se comprendre avec Dali mais moins avec une biographie. On sent néanmoins que, s'il leur cède volontiers, l'original artiste ne maîtrise pas non plus forcément ses extravagances. Bref, la période madrilène et estudiantine s’achève et nous voilà partis pour Paris, mais ce sera pour le tome 2.


Tome 2 - Gala

Dans le tome 2, Salvador est un jeune adulte, son originalité revendiquée ne parvient plus à cacher totalement les déséquilibres mentaux. Un psychiatre saurait sûrement mettre une étiquette sur leurs différentes manifestations mais ce n'est pas mon cas. En tout cas, Un chien Andalou est écrit, tourné et présenté. Dali rencontre les Surréalistes et a sa première exposition à Paris. Il est toujours puceau et s'il voit du sexe partout et aime choquer avec ses mots et ses représentations, il cache en réalité une vraie panique face aux femmes et une impuissance presque complète. Ce tome deux est un peu moins avare en renseignements biographiques mais sans atteindre à une grande précision. Par exemple, dans le cas de sa première expo, aucune précision sur les œuvres exposées. Pas davantage sur ce qu'il peint à ce moment-là. Idem pour le reste de sa vie. On dirait que Salvador a bien réussi à brouiller les pistes et à se cacher derrière ses mises en scène. Il gambade, saute sur le devant de la scène puis, toujours prêt à s'enfuir, il disparaît. Pusillanime et velléitaire, il n'assume rien. On le croit ici, il est ailleurs. Ajoutez à cela hallucinations et "faux souvenirs"... Mais moi, ce qui m'aurait intéressée, c'est Dali-Peintre et là... pas grand chose.

Je n'ai pas grand reproche à faire au dessin, il y a même des moments où il m'a plu. L'interprétation de Clément Oubrerie a des qualités indéniables. Je salue le travail.

Comme ce tome deux ne va pas plus loin que le laborieux dépucelage du héros (merci Gala), il est très possible que vienne un tome 3, mais très possible aussi que je ne le lise pas. On verra. Mais j'aimerais quand même en apprendre un peu plus sur la genèse de ses œuvres les plus marquantes...

05 août 2025

Le Magicien

de Colm Tóibín

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978-2246828259

Bien que romancée, ce qui permet d'assister à des scènes, de lire des dialogues et d'avoir entre les mains un récit extrêmement vivant et captivant, c'est bien une biographie que nous avons là, et une excellente. Elle retrace en détail et avec beaucoup de finesse psychologique, la vie du Prix Nobel de littérature que fut Thomas Mann. Elle est reconnue pour être exacte à part peut-être quelques erreurs de date (j’en ai relevé une) mais ne tirant pas à conséquence. C’est en tout cas une excellente façon de faire connaissance avec ce maître de la littérature allemande. Pour tout vous dire, une fois ce livre lu, je me suis enfin décidée à lire « La montagne magique » sur laquelle je lorgnais depuis des années sans me décider. Et j’ai eu raison car maintenant, le retrouver tous les jours est un vrai plaisir et non pas la lecture difficile que je craignais. Bref, aujourd’hui, je parle du Magicien. D’abord, pour information, pas seulement inspiré par le titre de son chef-d'œuvre, le titre vient du surnom attribué à Thomas Mann car, non content d’être un magicien des mots et des phrases, c’était aussi un père de famille qui aimait amuser ses enfants de ses tours de prestidigitation. Ils furent les premiers à l’appeler ainsi.

Nous allons donc suivre Thomas Mann de son enfance privilégiée de fils de notable (père sénateur) à sa mort, riche mais expatrié en Suisse, après une vie bien remplie qui connut deux guerres mondiales auxquelles ils fut même mêlé. Le T. Mann qui démarra la guerre de 14, non enrôlé mais acquis aux idées de son empereur, était bien différent de celui qui mourut à 80 ans, en 1955 en refusant de retourner vivre dans une Allemagne où il ne voyait plus que des complices d’un crime contre l’humanité.

Il obtint le Prix Nobel de littérature en 1929 ; il avait alors 54 ans et il ne bouda pas son plaisir, jouissant pleinement de son succès et de sa richesse. On doit avouer qu’il était plutôt snob et n’avait aucune pensée pour les démunis. Il ne voyait ni la misère autour de lui, ni les mouvements de contestation qui s’amplifiaient. Fin explorateur de l’individu, les faits de société lui échappaient eux, totalement. Cela lui sera reproché. Mais à cette époque, il donnait de nombreuses conférences partout, qui plaisaient beaucoup et il était enchanté de la vie qu’il menait. C’était une période durant laquelle il ne vit même pas monter le nazisme, lui dont l’épouse était d’origine juive. Mais quand il le vit enfin, il opta immédiatement pour un refus complet. Position dont il ne varia jamais et qui entraînera sa fuite en Suisse puis aux USA avec sa famille. A ce moment-là, les États Unis n’avaient pas encore déclaré la guerre à l’Allemagne et il était même loin d’être sûr qu’ils le feraient. L’opinion publique y était plutôt hostile, ainsi qu’à l’accueil des réfugiés. C’est dire. Mais finalement, cela se fit et Thomas Mann (envisagé par les Américains comme pouvant devenir numéro 1 après l’écrasement du nazisme) pensait que « L’Allemagne devait impérativement être vaincue et forcée à reconnaître ses crimes. Ceux qui avaient occupé le moindre poste de responsabilité allaient devoir etre jugés. Le pays lui-même était déjà en ruine »

A ce moment-là T. Mann ne s’y sentait plus chez lui. Il ne voulut jamais s’y réinstaller. Il ne pouvait oublier que tous ceux qu’il y voyait avaient bon gré, mal gré participé à tout cela et il ne pouvait plus s’y sentir à l’aise. Les USA le fatiguaient aussi, le vent ayant tourné avec la mort de Roosevelt, et c’est en Suisse que le Magicien a finalement choisi de finir ses jours avec ce qui restait de sa famille.

Je m’aperçois avec surprise que j’ai résumé sa vie à très grand traits sans évoquer du tout son homosexualité refoulée. Pourtant, impossible de comprendre son œuvre sans avoir cela à l’esprit. Toibin en parle très bien.

Conclusion : La courte biographie que je viens de vous tracer ne vous dispense pas de lire « Le Magicien » de Colm Tóibín car ce n’en est que le large canevas vidé de sa chair. Ce livre vous offre bien plus, une ambiance, des scènes, des dialogues qui vous permettent de vivre une période hautement historique en compagnie de tous ces personnages pendant les quelques jours que durera votre lecture, et d’en garder un souvenir satisfait. 600 pages qui se lisent avec facilité et sans ennui. Une totale réussite selon moi.


   
608p

19 juin 2025

L'intranquille monsieur Pessoa

de Nicolas Barral

*****

978-2205206142


De Fernando Pessoa, je savais peu de choses : qu’il était portugais, que c’était un poète et un romancier. C’est léger. Aussi, quand j’ai vu cette biographie sous forme de roman graphique, je l’ai prise sans trop hésiter. Une bonne façon de combler mes lacunes. Je ne connaissais pas du tout l’auteur : Nicolas Barral, qui a tout fait ici, texte et dessins et ce, me semble-t-il pour la première fois. Si je ne me trompe pas, dans ses parutions précédentes, il n’était qu’illustrateur. Il a travaillé très sérieusement, comme l’atteste la bibliographie conséquente fournie en fin d’ouvrage, mais arrivé là, vous n’aurez de toute façon aucun doute à ce sujet. Les cinq étoiles que je lui colle aujourd’hui, attestent d’une biographie dessinée particulièrement fine, intelligente et réussie.

Nous commençons avec le personnage de Simão Cerdeira, jeune journaliste lisboète débutant en plaçant des piges dans différents journaux. Il rêve bien sûr de littérature, mais déjà, il doit assurer sa subsistance et un emploi de journaliste le comblerait. Parallèlement, Fernando Pessoa, pas si vieux mais rongé par son alcoolisme, va mal. Très. La rumeur se répand dans les milieux littéraires qu’il ne survivra plus longtemps avec son foie détruit par la cirrhose. Homme étrange et solitaire, aux positions politiques parfois douteuses, Pessoa est néanmoins un homme de lettres dont le talent est unanimement reconnu, aussi, dans les rédactions, commence-t-on à préparer des nécrologies à la hauteur du personnage. C’est la tâche qui est confiée à Cerdeira. Conscient que son avenir se joue là-dessus, et par ailleurs, réellement admiratif du talent de Pessoa, le jeune journaliste va mener une enquête très complète, lire ses œuvres, rencontrer le plus possible de personnes l’ayant connu de près aux différents moments de sa vie. 



C’est tout ce travail d’enquête que nous allons suivre. Parallèlement, nous allons suivre le Poète lui-même, depuis le dernier avertissement de son médecin jusqu’à son dernier souffle, et découvrir un homme qui a choisi de vivre seul, dans son monde intérieur. Contentant à bon compte son peu de besoin de compagnie par son passage quotidien chez son barbier voisin et sans doute quelques cafés pour les bavardages… C’est que Pessoa, on ne sera pas surpris de l’apprendre, a une vie intérieure très intense, et même, pourrait-on dire, très peuplée. Depuis toujours, il écrit sous plusieurs pseudonymes, refusant farouchement d’admettre que ces alias n’existent pas, il affirme toujours qu’il les connaît, les fréquente et n’est que leur porte parole. Ils lui ont remis leurs notes ou leurs manuscrits, il en a une malle pleine, à charge pour lui de les mettre en forme et les diffuser. Il ne variera jamais de cette version si bien qu’il est difficile de savoir exactement quelle conscience il avait lui-même de la chose. On pense à Antoine Volodine, et à ses multiples alias, la confusion des identités en moins. C’est ça être un poète et pas seulement un romancier.

Donc, richement documenté, présenté de façon extrêmement vivante, finement vu et intelligemment montré, j’ai adoré cette biographie qui montre tout, ne juge rien, et accompagne le poète de façon si humaine. Le dessin quant à lui, m’a enchantée. Quel talent ! Quelle union heureuse des couleurs (collaboration de Marie Barral), des angles de vue, des éclairages ! Cette BD est une totale réussite. Bravo.



22 février 2025

 Fuck America

Edgar Hilsenrath

*****


Un bouquin assez déjanté qui ne parle pas de la Shoah tout en ne parlant que de cela.

Je m’explique.

Ce roman est d’inspiration nettement autobiographique. Il s’attache à la période durant laquelle Bronsk… euh, Hilsenrath vécut ou plutôt survécut à New York et nous raconte comment cela se passa. 

Mais reprenons.

Le livre commence par un échange de lettres entre le père de Bronsky et le Consul Général des Etats-Unis. Nous sommes à Berlin en 1939 et le premier demande très poliment au second de lui accorder des visas d’immigration. 

"Très cher Monsieur le Consul Général 

Depuis hier, ils brûlent nos synagogues Les nazis ont détruit mon magasin, pillé mon bureau, chassé mes enfants de l’école, mis le feu à mon appartement, violé ma femme, écrasé mes testicules, saisi ma fortune et clôturé mon compte bancaire. (…) Seriez-vous en mesure, très cher Monsieur le Consul Général, de me procurer sous trois jours des visas d’immigration pour les Etats-Unis?"

A quoi le  Très cher Consul Général répond non moins poliment :

"Renvoyez-moi les formulaires de demande et veuillez attendre treize ans" car eh oui, hélas, il y a une forte demande et donc des délais à respecter.

Le ton est donné: nous allons parler avec légèreté de choses lourdes. Vous savez bien, cette fameuse politesse du désespoir… eh bien elle joue ici à fond et le résultat m’a semblé très convaincant.

Après cet échange de lettres, nous quittons le vieux continent et faisons un saut de quelques années dans le futur car Jakob Bronsky a survécu. Il est à New York, dans une misère noire. Il vit dans un meublé du quartier juif et n’est pas du tout désespéré car il a décidé qu’il ne se souvenait de rien. Seulement, il est incapable de produire correctement le moindre travail salarié et a donc du mal à survivre entre petits larcins, et boulots de dépannage de quelques jours ou heures dont la seule constante est qu’on ne le rembauchera pas. Il fréquente une cafétéria juive misérable et crasseuse où il retrouve quelques connaissances de tous âges, aussi pauvres que lui ou presque et assez tolérants à son égard. Ils savent. Ses deux préoccupations majeures sont sa nourriture et sa sexualité, les deux étant très difficiles à assurer un minimum. Vient bientôt s’ajouter une troisième préoccupation qui égalera bientôt les deux autres: écrire. Jakob sent qu’il est un écrivain ("non publié", comme il a l’honnêteté de toujours préciser) et c’est pourquoi, ainsi que pour apprivoiser et remettre en ordre ce passé dont il se souviendra peut-être à cette occasion, il va écrire sur sa vie. Ses compagnons de cafétéria lui proposent aussitôt un titre: "Le branleur" (allez savoir ce qui leur fait dire ça…) En tout cas, le premier chapitre n’est pas encore écrit que le titre fait l’unanimité, et même auprès de Bronsky qui l’accepte volontiers. A partir de maintenant, il subviendra à ses modestes besoins dans le but de se rendre capable d’écrire un chapitre de plus. L’évidence vitale est devenue l’écriture de ce livre, le premier. Il l’écrit à New York, en allemand -ce qui ne simplifie rien pour une éventuelle publication- tout en poursuivant son existence chaotique. Et c’est cela qui nous est raconté par un Jakob Bronsky dont la perpétuelle gentillesse n’a d’égale que sa perpétuelle distance aux choses et dont on ne sait pas trop si ses mensonges sont volontaires ou non.

Un livre que j’ai lu d’une traite et qui pour moi, parle de la vie et de la création littéraire, deux des sujets les plus passionnants qui soient. 


"- Et la guerre a rattrapé la famille Bronsky. Y compris Jakob Bronsky. Et quand la guerre a été finie il y a eu, tout d’un coup, deux Jakob Bronsky"

"- Comment ça, il y a eu deux Jakob Bronsky? "

"- Il y en a eu deux", je dis " Le premier Jakob Bronsky, mort avec les six millions, et l’autre Jakob Bronsky, celui qui a survécu aux six millions."

(p. 250)


Wodka l'a lu aussi.


978-2370551177


22 août 2024


Retour à Reims

de Didier Eribon

****+


Quatrième de couverture :

"Après la mort de son père, Didier Eribon retourne à Reims, sa ville natale, et retrouve son milieu d'origine, avec lequel il avait plus ou moins rompu trente ans auparavant. Il décide alors de se plonger dans son passé et de retracer l'histoire de sa famille. Évoquant le monde ouvrier de son enfance, restituant son ascension sociale, il mêle à chaque étape de ce récit intime et bouleversant les éléments d'une réflexion sur les classes, le système scolaire, la fabrication des identités, la sexualité, la politique, le vote, la démocratie...Réinscrivant ainsi les trajectoires individuelles dans les déterminismes collectifs, Didier Eribon s'interroge sur la multiplicité des formes de la domination et donc de la résistance. Un grand livre de sociologie et de théorie critique."

Je souligne ces derniers mots pour ceux qui sont plutôt à la recherche d’anecdotes.

Dans cet ouvrage, Didier Eribon se choisit lui-même comme objet d'étude en tant qu'élément social car il est parfaitement conscient qu’ "En réalité, je croyais choisir et j'étais choisi ou plutôt capté par ce qui m'attendait"

En revenant sur ses souvenirs d'enfance, il explique en quoi, homosexuel issu d'un milieu ouvrier homophobe, il a dû pour devenir le professeur d’université qu''il est maintenant, lutter contre tous (famille, milieu social, système scolaire (eh oui), système social dans son ensemble) pour faire des études, mais également pour accéder à une vie sexuelle qui lui convienne. Les deux éléments étant pourtant officiellement un droit indiscutable de chacun en France, il nous montre comment il est en réalité très difficile de les obtenir; et quand il dit "très difficile", il faut comprendre "presque impossible". Et pire même, que si par extraordinaire on parvient à obtenir les diplômes convoités, rien n'est fait pour autant car "un tel diplôme ne revêt pas la même valeur et n'offre pas les mêmes possibilités selon le capital social dont on dispose et selon le volume d'information nécessaire aux stratégies de reconversion du titre en débouché professionnel. dans ces situations, l'aide de la famille, les relations, les réseaux de connaissances etc., tout concourt à donner au diplôme sa véritable valeur sur le marché du travail." Comment se peut-il qu'il en soit ainsi alors que tout le discours officiel et conscient clame le contraire? C'est ce qu'il étudie et met en lumière.

Il ne considère pas ses souvenirs comme des anecdotes personnelles, bien qu'ils le soient aussi, mais comme des indices amenant à découvrir et mettre en lumière des mécanismes sociétaux. Et leur puissance ! C'est en cela que son livre n'est pas un énième épanchement sur le thème "ma vie est si intéressante, écoutez tous!" mais un vrai moment d'étude et d'amélioration de notre compréhension de notre vécu. Je dis "notre" parce qu'il est évident que la société est une et que nous y vivons tous et que ce qui s'y passe ne touche pas seulement certains de ses éléments et pas d'autres. C'est un tout et ce que nous observons avec ce livre ne concerne évidemment pas que les enfants issus de milieux pauvres ou les homosexuels. Il est important pour chacun d'avoir une vue claire de ce qui est autour de lui et de ce qui s'y passe. Didier Eribon développera d'ailleurs ses thèses dans un ouvrage suivant: "La société comme verdict" .

Quant à ce retour à Reims, comme c'est facile à deviner pour peu qu'on y songe un moment, il fut difficile à écrire. Didier Eribon l'avait entamé peu après la mort de son père mais "abandonné quelques semaines plus tard tant il m'avait paru impossible de poursuivre ce travail" . Un peu de temps ayant passé et fait son œuvre, il s'est un jour senti prêt à le reprendre. Non seulement prêt mais cela était devenu une nécessité. Il avait pris un recul suffisant. "Je savais qu'un tel projet _ écrire sur le retour _ ne peut se mener à bien qu'à travers la médiation, je devrais dire le filtre des références culturelles: littéraires, théoriques, politiques."

A lire.

Wodka l'a lu

9782081396005



17 juillet 2024

Le Couteau 

Réflexions suite à une tentative d'assassinat

de Salman Rushdie 

*****


Il y a presque 40 ans, des illuminés à la recherche de boucs émissaires et ayant mal lu un roman, ont décidé de condamner un écrivain à mort. On est restés sans voix. Ça avait l'air d'une histoire de fou, ou d'une blague. Mais ce n'en était pas une et ces gens qui croient qu'ils peuvent massacrer tous ceux qui disent un mot qui leur déplaît avaient bel et bien l'intention de passer à l'action. La vie de l'écrivain en a été changée, mais notre vie à nous tous, également. On était passés dans une ère où l'obscurantisme le plus opaque et le plus criminel pouvait sévir jusque dans les pays occidentaux. Et tout ce que certains (même des écrivains, Rushdie nous rappelle leurs noms) ont trouvé à dire, c'est que l'on n'aurait pas dû les contrarier! et qu'il fallait respecter leur sensibilité (!). Apparemment plus que la vie des athées. Heureusement, d'autres ont tenté de rappeler que nous étions au 21ème siècle, et leurs noms sont aussi cités*. J'ai décidé de lire et commenter ici un des romans de chacun d’eux, même si j'ai en même temps constaté que c'étaient des gens que j'avais déjà lus et aimés, et plus aucun livre de ceux du premier groupe.

Je rappelle cela pour le contexte historique car le 12 août 2022, un fanatique est finalement parvenu à poignarder Salman Rushdie, 75 ans, qui a frôlé la mort et qui après des mois de soins, gardera des séquelles de la lâche agression. Je considère que ce livre fait partie des soins. Pour dépasser ce traumatisme, il a fallu à l'écrivain, le déposer en ces pages et c'est ce qu'il a fait. Et fort bien fait.

« Je compris qu’il fallait que j’écrive ce livre que vous etes en train de lire avant de pouvoir passer à autre chose. Ecrire serait pour moi une façon de m’approprier cette histoire, de la prendre en charge, de la faire mienne, refusant d’être une simple victime. J’allais répondre à la violence par l’art. »

Nous n'avons donc pas là un roman, ni même une des ces horribles "autofiction", mais bel et bien un témoignage et un bilan de ce qui s'est passé. Cela prend 268 pages, c'est précis, humain, émouvant et intelligent. C'est profond et juste, comme l'est Rushdie, pour ce qui est de la réflexion et de l'analyse. C'est détaillé pour ce qui est des évènement et des soins.

C'est également, et de façon inattendue, une très belle histoire d'amour. Car Salman a sur le tard enfin rencontré la femme de sa vie! et cette terrible épreuve a projeté leur relation à un autre niveau, lui faisant atteindre ce qui normalement met des années, voire des décennies, à se construire. Ces écrivains, tout de même, semblent tous finir par trouver leur alter-ego!

De toute façon, que vous le lisiez ou non, il faut acheter ce livre et l’avoir dans votre bibliothèque, pour montrer qu’on ne se laissera pas museler. Et rappelons-le :

« Selon moi, la croyance privée de quelqu’un ne regarde personne d’autre que l’individu concerné. Je n’ai aucun problème avec la religion dès lors qu’elle occupe la sphère privée et ne cherche pas à imposer ses valeurs aux autres. Mais lorsque la religion devient politique, quand elle devient une arme, c’est l’affaire de tous en raison de son pouvoir de nuisance. (…) Quand les croyants estiment que leurs croyances doivent être imposées à ceux qui ne les partagent pas, ou quand ils pensent qu’il faut empêcher les non-croyants d’exprimer avec vigueur ou avec humour leur incroyance, il y a un problème. (…) Dans la vie privée, croyez ce que vous voulez. Mais dans le monde tumultueux de la politique et de la vie publique, aucune idée ne saurait être protégée et soustraite à la critique. »


* Paul Auster, Colum Mccann, Hanif Kureichi, Martin AmisOrhan Pamuk, Ian McEwan et j’en oublie peut-être. Dites-le moi.

978-2073033987