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24 mars 2025

La Distinction

Librement inspiré du livre de Pierre Bourdieu

de Tiphaine Rivière

*****


Vous le savez tous, "La distinction" de Pierre Bourdieu est un ouvrage majeur et passionnant… mais c’est aussi un gros livre à la lecture difficile. Pour cette raison, beaucoup ne l’ont pas lu à part quelques devoirs scolaires rapides dans les meilleurs des cas. Cet album arrive à point et va beaucoup nous aider.

Alors, une étude de presque 700 pages transposée en 280 pages de gros dessins, vous vous doutez que vous allez lire une vulgarisation simplifiée, n’empêche que vous aurez les grandes lignes et que j’ai trouvé que l’esprit n’avait pas été trahi. Je conseille non seulement de lire cet ouvrage qui devrait se trouver dans toutes les bibliothèques publiques, mais aussi de l’offrir à vos jeunes, qu’ils fassent des études ou non. Ils comprendront mieux le monde dans lequel ils vivent, car ce qui fait l’objet de cette étude de 1979 perdure encore cinquante ans plus tard et si le monde a bien changé, ce dont on parle ici, est toujours là. Preuve que Bourdieu avait bien mis à jour un élément fondamental de notre mode de vie.

Tiphaine Rivière prend le parti de transposer l’action à notre époque. Notre héros est un jeune professeur de lycée qui, face à la difficulté qu’il y a aujourd’hui à faire classe en Terminale, entreprend de faire lire à ses élèves "La distinction" de Pierre Bourdieu. Ce texte est une révélation pour ces jeunes gens qui, peu enclins au départ à accorder leur attention, ne vont pas tarder à se sentir directement concernés par ce dont Bourdieu (et leur professeur) leur parle. Ils vont immédiatement faire rapprochements et comparaisons entre leurs vies, leurs familles, leurs mondes et les théories qu’ils découvrent. Ils prennent conscience de choses qu’ils ont toujours vécues et acceptées sans jamais les comprendre ni les remettre en cause alors qu’ils sont si fiers de leur libre arbitre. A partir de là, ils s’observent eux-mêmes et questionnent leurs motivations réelles. Ils observent et interrogent leurs familles. Leurs visions du monde changent.

Le graphisme noir et blanc, simplifié, vivant, m’a bien convenu. Le montage est passionnant. La mise en scène claire. C’est complètement accessible. C’est convaincant. Beaucoup vont découvrir des choses. Tout le monde va tout comprendre… et certains, une fois cet album terminé, poursuivront les recherches. Je conseille à 100 %.

978-2413081333

12 février 2025

Maus L'intégrale

de Art Spiegelman

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Une lecture INDISPENSABLE. La décision des écoles du comté de McMinn, à l'est du Tennessee, en 2022 de retirer Maus du programme m’a envoyée d’urgence chez mon libraire, et je ne suis pas seule, les ventes ont explosé à ce moment-là. Messieurs les censeurs, merci. Bien sûr, je connaissais ce titre depuis des années, je l'avais déjà vu, j'en avais déjà abondamment entendu parler, je l'avais même eu plusieurs fois en main, feuilleté, lu quelques pages, mais jamais, je l'avoue, je ne m'étais assise dans un fauteuil pour le lire du premier au dernier mot, du premier au dernier dessin. Quelle erreur! Je m'en veux. Ça ne suffit pas de connaître l'existence de ce livre, ni de savoir déjà bien des choses sur la Shoah, il faut lire ce livre. On ne peut pas s'en dispenser car il nous apporte quelque chose d'unique. Faites l'expérience, vous saurez ensuite pourquoi je vous dis ça avec une telle insistance.

Tout d'abord, il ne faut jamais perdre de vue que c'est une histoire vraie. Art Spiegelman a recueilli le récit de la Shoah auprès de son père qui l'a vécue en Pologne puis dans différents camps d'extermination. A ce moment-là, ils vivent tous deux aux USA, la mère d'Art est morte et ses relations avec son père au caractère difficile sont tout sauf aisées. Le lecteur ne peut s’empêcher de penser que ce sont peut-être justement ces défauts, opportunisme, obstination forcenée, égoïsme, qui ont permis au père de survivre là où des millions d'autres sont morts.

 Le récit, documenté par l'auteur comme un reportage, a été publié par épisodes dans un magazine pendant dix ans avant qu'ils soient réunis en un livre. Sous ses apparence de bande dessinée facile avec ses petites souris, c’est un vrai document qui m’a plus d’une fois fait penser à Hilsenrath .

Il a obtenu en 1992 un prix Pulitzer "spécial"", car ce prix n’est normalement pas attribué à une BD. C’est dire s’il a impressionné .

Pourquoi des souris ? Peut-être parce que les nazis soutenaient que les Juifs n’étaient pas humains, mais pas uniquement. Les Allemands sont des chats (je ne pense pas qu’Art Spiegelman déteste les chats, mais ils sont l’ennemi évident des souris) et les Polonais des cochons. Le père parle en faisant des fautes, ce qui rappelle en permanence qu’il est un exilé. Il part d’une situation aisée, jeune, quand son mariage le fait entrer dans la très riche famille de son épouse, lui qui est moins riche. La situation devient ensuite de plus en plus difficile jusqu’à l’abomination des camps d’extermination.

Le récit sans déclaration théorique se situe à hauteur de souris et de quotidien, de survie, où on a tellement de mal à s’en tirer qu’on n’est plus à considérer les choses dans leur ensemble. Mais le lecteur lui, a le recul et la vue d’ensemble. De même, il sait comment le Reich va finir.

Les Spiegelman racontent ce dont tant d’autres ne pourront jamais témoigner. Le récit est épouvantable et on sait en refermant ce livre qu’il n’y a pas d’innocents.

 Après la Libération, les Juifs n’ont généralement pas pu récupérer leurs biens en Pologne. Ceux qui réclamaient trop, on les a fait taire.

Beaucoup ont confirmé leur déni en tentant de nuire à sa publication dans leurs pays respectifs. Wikipédia précise "La traduction vers l'arabe, envisagée depuis longtemps, ne s'est pas encore concrétisée" . Les Russes quant à eux, égaux à eux-mêmes, l’ont édité mais la vente est interdite.

C’est un livre d’une tristesse infinie, mais on ne peut pas faire l’économie de sa lecture.

978-2081278028

13 novembre 2024

L’intelligence artificielle en 5 minutes par jour

de Stéphane d' Ascoli

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Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’IA sans jamais oser le demander, déjà parce qu’on ne sait pas au juste quelles questions poser et pour ne pas avoir l’air bête et à qui demander.

Ca m’intéresse, moi, l’Intelligence Artificielle. D’abord qu’est-ce que c’est ? Comment ça marche ? Et qu’est-ce qu’on peut en faire ? Le problème, c’est que je ne suis pas du tout scientifique. Donc, quand je dis que je n’y connais rien, c’est vraiment rien, et même pas vraiment ce que c’est. Où ça commence ? Où ça se trouve ? A quoi ça sert ? Qu’est-ce que ça peut faire ? Qu’est-ce que ça ne peut pas faire ? Est-ce qu’on sait quand on s’en sert ? Et quand les autres s’en servent ? Comment le sait-on ? Est-ce que je m’en suis déjà servie ? Ma curiosité était bien titillée par cet OINI (objet immatériel non identifié), alors quand je suis tombée par hasard sur cette promesse alléchante « en 5mn par jour » !! qui plus est pour un prix dérisoire (2€ en liseuse, 3,50€ en papier), j’ai tenté le coup. Comment résister ? Je trouverai toujours bien 5 minutes par jour à consacrer à cette exploration de monde inconnu.

Et je ne l’ai pas regretté. Est-ce que cet opuscule (160 pages) tient ses promesses ? Eh bien non, parce qu’il ne m’a jamais été possible de m’arrêter au bout des 5 minutes et que j’ai le plus souvent enchaîné plusieurs chapitres pour des lectures de 15 à 20 minutes. Et encore, je m’obligeais à m’arrêter, me disant que si j’absorbais trop de notions d’un coup, je les retiendrais mal. Mais pour le reste, oui. Il s’adresse aux complets néophytes sans connaissances particulières et leur permet de ne plus se sentir complètement perdus face à se monde qui s’installe autour de nous.

L’IA peut-elle écrire, faire de la musique, peindre ? Peut-elle rêver ? Comment Siri peut-elle nous répondre et nous obéir (ou nous surveiller)? Comment Netflix peut-il nous conseiller des programmes qu’on va aimer ? (Avant, je n’évaluais jamais mes visionnages, maintenant je le fais. Alors bien sûr, L’IA va ficher mes goûts dans la big data, mais quel est l’inconvénient pour moi ? Il y a des choses que je ne lui confierais pas, mais mes goûts en matière de séries télé, je veux bien, si j’y ai un vrai avantage).

Compétent, Stéphane d’Ascoli, doctorant au sein du Laboratoire de Physique de l'École Normale Supérieure et ayant déjà publié plusieurs ouvrages de vulgarisation, l’est à n’en pas douter, et il est aussi très habile à tout expliquer très simplement. J’ai l’impression d’avoir compris tout ce qu’il a dit. C’est une preuve. En 44 courts chapitres, il vous expliquera d’abord que oui, vous utilisez déjà l’IA. Il vous expliquera ce que les algorithmes font (et d’abord ce qu’est un algorithme) ce que les algorithmes donc, peuvent faire ou pas, comment ils fonctionnent et comment on les fabrique. Et ça, ça m’a vraiment éclairée. Dès qu’on aura fait une IA capable de discuter avec moi de tout sujet qu’on lui aura inculqué, j’en prends une ! Mon rêve ! (clin d’œil à l’excellent origine des larmes ) . Seule chose, cet ouvrage a déjà quatre ans et les choses vont vite en ce domaine, je me demande si l’auteur ne reverrait pas aujourd’hui un peu à la baisse (de durée) ses prévisions de développement. Juste une idée de quelqu’un qui n’y connaît rien, notez bien. En tout cas cet ouvrage vous apprendra bien des choses sur l'intelligence artificielle, étant bien entendu qu'il s'adresse à des lecteurs totalement débutants et qu'il reste au niveau 1 de la vulgarisation sur ce sujet.

Je suis contente d’avoir éclairé ma lanterne aussi simplement. Maintenant, j’ai les bases pour comprendre un peu ce que je vis en ce domaine, parce que de toute façon, on n’y échappera pas. Se demander si on est pour ou contre, c’est être complètement à côté de la plaque. La question n’a pas de sens, de toute façon, ça se fera. Il faut donc essayer de ne pas se laisser dépasser et profiter au contraire des avantages, parce que les inconvénients, eux, ils ne nous rateront pas..

978-2412059845



16 octobre 2024

Crayon noir - Samuel Paty, histoire d'un prof

Texte de Valérie Igounet

Dessins de Guy Le Besnerais 

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Une fois encore, la forme graphique a été choisie pour présenter un dossier extrêmement sérieux, précis et documenté. Cette fois, il s'agit du meurtre de Samuel Paty, professeur d'Histoire, par des fanatiques religieux le 16 octobre 2020. Cette date anniversaire, quatre ans plus tard, est le bon moment pour en parler.

Le choix de la forme graphique me parait être une excellente idée car elle permettra à de nombreuses personnes qui ne se seraient pas lancées dans la lecture d'un volume serré, d'avoir accès à tous les faits et leurs enchaînements. C'est par ailleurs, une totale réussite. Ce livre devrait se trouver dans toutes les bibliothèques et CDI pour le sérieux de son enquête et l'objectivité de sa narration.

Le graphisme est clair, dépouillé mais hyper réaliste et juste. J'ai aimé ces dessins. Les portraits sont frappants. Les couleurs sont en à plats. L'album commence par l'enterrement et les cérémonies d'hommage, les honneurs officiels, tout un pays horrifié derrière son cercueil. Ensuite, l’album reprend le film des évènements depuis le tout commencement, sans omettre le passé professionnel de l'excellent professeur motivé qu'était Samuel Paty.

On est juste après les massacres de Charlie Hebdo et le professeur entreprend de faire un cours sur la liberté de la presse dans une République.


Et on voit comment de petit mensonge en exagération et diffusion d' "informations" non vérifiées, on voit les gamins se donner de l'importance en répétant des versions de plus en plus intéressantes mais également de plus en plus éloignées de la réalité.

.. et les adultes qui s'en mêlent, mais hélas pour ne faire qu'amplifier et dramatiser et diffuser la désinformation et la haine. On n'est consterné de voir ça. Partir de si peu pour déclencher un tel torrent de haine, et finalement cet acte odieux. On a un sentiment d’impuissance face à un engrenage. Comme toujours, à part l'assassin final, personne n'aura rien fait, ou presque rien, et ne se reconnaît coupable que de pas grand chose: de s'être trompé ou plutôt d'avoir été trompé, d'avoir mal réagi, mais parce qu'on avait insulté sa religion (en fait non, alors, qu'est-ce que c'est que cette réponse?) etc. Toutes ces petites malveillances ordinaires mais terribles, participaient en fait d'un assassinat annoncé. On espère que c'est ainsi qu'ils seront jugés et on leur souhaite de réaliser un jour ce qu'il ont vraiment fait.

Les collégiens qui avaient alimenté la campagne de diffamation contre Samuel Paty et permis son assassinat ont été condamnés à des peines de prison avec sursis allant de 14 à 24 mois. Le procès des adultes est prévu pour fin 2024. Tiens! C'est bientôt. Quelles seront leurs peines?

Au vu de l’immobilisme de l’administration ou de la police qui étaient au courant de la situation et avait promis protection, la famille Paty a porté plainte contre l'Etat pour non assistance à personne en danger et non empêchement de crime. On attend.

Depuis le drame, un proviseur s'est trouvé pris dans une spirale similaire à celle qui a emporté S. Paty et a choisi de démissionner peu confiant en la protection qu'il pouvait espérer. Combien de proviseurs ou professeurs allons nous encore céder à l'obscurantisme, nous qui en manquons déjà? Je ne parle même pas de ceux qui, au vu de la situation, ne s'orienteront pas vers l'enseignement.

9782958292782



22 août 2024


Retour à Reims

de Didier Eribon

****+


Quatrième de couverture :

"Après la mort de son père, Didier Eribon retourne à Reims, sa ville natale, et retrouve son milieu d'origine, avec lequel il avait plus ou moins rompu trente ans auparavant. Il décide alors de se plonger dans son passé et de retracer l'histoire de sa famille. Évoquant le monde ouvrier de son enfance, restituant son ascension sociale, il mêle à chaque étape de ce récit intime et bouleversant les éléments d'une réflexion sur les classes, le système scolaire, la fabrication des identités, la sexualité, la politique, le vote, la démocratie...Réinscrivant ainsi les trajectoires individuelles dans les déterminismes collectifs, Didier Eribon s'interroge sur la multiplicité des formes de la domination et donc de la résistance. Un grand livre de sociologie et de théorie critique."

Je souligne ces derniers mots pour ceux qui sont plutôt à la recherche d’anecdotes.

Dans cet ouvrage, Didier Eribon se choisit lui-même comme objet d'étude en tant qu'élément social car il est parfaitement conscient qu’ "En réalité, je croyais choisir et j'étais choisi ou plutôt capté par ce qui m'attendait"

En revenant sur ses souvenirs d'enfance, il explique en quoi, homosexuel issu d'un milieu ouvrier homophobe, il a dû pour devenir le professeur d’université qu''il est maintenant, lutter contre tous (famille, milieu social, système scolaire (eh oui), système social dans son ensemble) pour faire des études, mais également pour accéder à une vie sexuelle qui lui convienne. Les deux éléments étant pourtant officiellement un droit indiscutable de chacun en France, il nous montre comment il est en réalité très difficile de les obtenir; et quand il dit "très difficile", il faut comprendre "presque impossible". Et pire même, que si par extraordinaire on parvient à obtenir les diplômes convoités, rien n'est fait pour autant car "un tel diplôme ne revêt pas la même valeur et n'offre pas les mêmes possibilités selon le capital social dont on dispose et selon le volume d'information nécessaire aux stratégies de reconversion du titre en débouché professionnel. dans ces situations, l'aide de la famille, les relations, les réseaux de connaissances etc., tout concourt à donner au diplôme sa véritable valeur sur le marché du travail." Comment se peut-il qu'il en soit ainsi alors que tout le discours officiel et conscient clame le contraire? C'est ce qu'il étudie et met en lumière.

Il ne considère pas ses souvenirs comme des anecdotes personnelles, bien qu'ils le soient aussi, mais comme des indices amenant à découvrir et mettre en lumière des mécanismes sociétaux. Et leur puissance ! C'est en cela que son livre n'est pas un énième épanchement sur le thème "ma vie est si intéressante, écoutez tous!" mais un vrai moment d'étude et d'amélioration de notre compréhension de notre vécu. Je dis "notre" parce qu'il est évident que la société est une et que nous y vivons tous et que ce qui s'y passe ne touche pas seulement certains de ses éléments et pas d'autres. C'est un tout et ce que nous observons avec ce livre ne concerne évidemment pas que les enfants issus de milieux pauvres ou les homosexuels. Il est important pour chacun d'avoir une vue claire de ce qui est autour de lui et de ce qui s'y passe. Didier Eribon développera d'ailleurs ses thèses dans un ouvrage suivant: "La société comme verdict" .

Quant à ce retour à Reims, comme c'est facile à deviner pour peu qu'on y songe un moment, il fut difficile à écrire. Didier Eribon l'avait entamé peu après la mort de son père mais "abandonné quelques semaines plus tard tant il m'avait paru impossible de poursuivre ce travail" . Un peu de temps ayant passé et fait son œuvre, il s'est un jour senti prêt à le reprendre. Non seulement prêt mais cela était devenu une nécessité. Il avait pris un recul suffisant. "Je savais qu'un tel projet _ écrire sur le retour _ ne peut se mener à bien qu'à travers la médiation, je devrais dire le filtre des références culturelles: littéraires, théoriques, politiques."

A lire.

Wodka l'a lu

9782081396005



17 juillet 2024

Le Couteau 

Réflexions suite à une tentative d'assassinat

de Salman Rushdie 

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Il y a presque 40 ans, des illuminés à la recherche de boucs émissaires et ayant mal lu un roman, ont décidé de condamner un écrivain à mort. On est restés sans voix. Ça avait l'air d'une histoire de fou, ou d'une blague. Mais ce n'en était pas une et ces gens qui croient qu'ils peuvent massacrer tous ceux qui disent un mot qui leur déplaît avaient bel et bien l'intention de passer à l'action. La vie de l'écrivain en a été changée, mais notre vie à nous tous, également. On était passés dans une ère où l'obscurantisme le plus opaque et le plus criminel pouvait sévir jusque dans les pays occidentaux. Et tout ce que certains (même des écrivains, Rushdie nous rappelle leurs noms) ont trouvé à dire, c'est que l'on n'aurait pas dû les contrarier! et qu'il fallait respecter leur sensibilité (!). Apparemment plus que la vie des athées. Heureusement, d'autres ont tenté de rappeler que nous étions au 21ème siècle, et leurs noms sont aussi cités*. J'ai décidé de lire et commenter ici un des romans de chacun d’eux, même si j'ai en même temps constaté que c'étaient des gens que j'avais déjà lus et aimés, et plus aucun livre de ceux du premier groupe.

Je rappelle cela pour le contexte historique car le 12 août 2022, un fanatique est finalement parvenu à poignarder Salman Rushdie, 75 ans, qui a frôlé la mort et qui après des mois de soins, gardera des séquelles de la lâche agression. Je considère que ce livre fait partie des soins. Pour dépasser ce traumatisme, il a fallu à l'écrivain, le déposer en ces pages et c'est ce qu'il a fait. Et fort bien fait.

« Je compris qu’il fallait que j’écrive ce livre que vous etes en train de lire avant de pouvoir passer à autre chose. Ecrire serait pour moi une façon de m’approprier cette histoire, de la prendre en charge, de la faire mienne, refusant d’être une simple victime. J’allais répondre à la violence par l’art. »

Nous n'avons donc pas là un roman, ni même une des ces horribles "autofiction", mais bel et bien un témoignage et un bilan de ce qui s'est passé. Cela prend 268 pages, c'est précis, humain, émouvant et intelligent. C'est profond et juste, comme l'est Rushdie, pour ce qui est de la réflexion et de l'analyse. C'est détaillé pour ce qui est des évènement et des soins.

C'est également, et de façon inattendue, une très belle histoire d'amour. Car Salman a sur le tard enfin rencontré la femme de sa vie! et cette terrible épreuve a projeté leur relation à un autre niveau, lui faisant atteindre ce qui normalement met des années, voire des décennies, à se construire. Ces écrivains, tout de même, semblent tous finir par trouver leur alter-ego!

De toute façon, que vous le lisiez ou non, il faut acheter ce livre et l’avoir dans votre bibliothèque, pour montrer qu’on ne se laissera pas museler. Et rappelons-le :

« Selon moi, la croyance privée de quelqu’un ne regarde personne d’autre que l’individu concerné. Je n’ai aucun problème avec la religion dès lors qu’elle occupe la sphère privée et ne cherche pas à imposer ses valeurs aux autres. Mais lorsque la religion devient politique, quand elle devient une arme, c’est l’affaire de tous en raison de son pouvoir de nuisance. (…) Quand les croyants estiment que leurs croyances doivent être imposées à ceux qui ne les partagent pas, ou quand ils pensent qu’il faut empêcher les non-croyants d’exprimer avec vigueur ou avec humour leur incroyance, il y a un problème. (…) Dans la vie privée, croyez ce que vous voulez. Mais dans le monde tumultueux de la politique et de la vie publique, aucune idée ne saurait être protégée et soustraite à la critique. »


* Paul Auster, Colum Mccann, Hanif Kureichi, Martin AmisOrhan Pamuk, Ian McEwan et j’en oublie peut-être. Dites-le moi.

978-2073033987



13 juillet 2024

 

"L 'eau et la terre" 

"Lendemains de cendres"

Séra

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Cette bande dessinée n'est pas de la fiction (malheureusement). Elle raconte les terribles années meurtrières que le Cambodge a connues et les massacres gigantesques qui y ont été perpétrés et que la justice a ensuite choisi d'ignorer, faute peut-être de pouvoir faire autrement, mais en tout cas, c'est ce qu'elle a fait.

Le premier volume, "L 'eau et la terre" commence le 17 Avril 1975, date à laquelle les Khmers Rouges ont décidé de vider toutes les villes du pays de leur population pour jeter celle-ci sur les routes, vers des campagnes utopiques où ils seront censés se rééduquer et participer aux travaux agricoles. Tous n'étaient bien sûr pas en état de quitter leur maison, on n'en tint pas compte. Toute rébellion -réelle ou incapacité d’obéir- était massacrée. Une espèce de folie meurtrière incompréhensible s'est emparée des Khmers Rouges soutenue par des discours idéologiques extrémistes et dénués de toute base. De plus en plus abstraits, de plus en plus meurtriers: servir le pays, écraser les ennemis du progrès, les rééduquer férocement, les faire taire, leur faire avouer leurs crimes, leur infliger des souffrances, les punir, les contraindre, les tuer... Un cauchemar sans limite. Sans espoir. Une horrible page de l'Histoire humaine. Quelque chose que je suis incapable de comprendre, qui m'oppresse et me fait peur car il rappelle qu'il n'y a pas de limite à ce que l'homme peut faire, dans le pire plus encore que dans le meilleur.



Le deuxième volume, "Lendemains de cendres" commence en 1979, et suit un jeune homme qui tente de fuir vers la Thaïlande. Au Cambodge la situation n'a fait qu'empirer. Le pays est dévasté. Les Khmers rouges ont tué tant de monde qu'ils en sont à se dévorer entre eux car leur folie meurtrière n'est pas assouvie et ne le sera clairement jamais, vu qu'elle ne mène à rien. Routes, déplacements de populations, camps, misère, famine, massacres, emprisonnements, torture, survie etc.


Quelle tristesse! Quel désespoir! Deux bandes dessinées documentaires pour dire ce qui est arrivé au Cambodge ces années-là. Pour témoigner. De très beaux dessins sombres pour montrer l'indicible et ne pas laisser le rond dans l'eau disparaître sans aucune trace dans le silence de l'Histoire. Ces vagues exterminatrices sont la marque des régimes totalitaires. Cela a existé, cela peut recommencer, ici ou ailleurs. Parfois des peuples entiers sont pris d'une folie meurtrière et sadique, généralement parée de grandes justifications théoriques et alors, l'Enfer est vraiment sur terre et il n'est que l’œuvre des Hommes.

Il y a un troisième album qui traite de cette page d’Histoire : « Impasse et rouge », mais je ne l’ai pas lu.

Des documents terribles, que Séra (de son vrai nom Phoussera Ing), Cambodgien né en 1961 et qui a quitté son pays pour la France en cette funeste année 1975, a bien fait de maintenir à la lumière, car il faut dire ces choses.

Un choc pour le lecteur. Une dévastation.


9782847897289          9782756006239

            


29 juin 2024

Americana 

(ou comment j'ai renoncé à mon rêve américain)

de Luke Healy

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Luke Healy, Irlandais, a toujours voulu vivre aux États Unis. Il a obtenu ou pas, selon les années des visas pour y passer des périodes d'études et son projet initial était de s'y installer et rejoindre la cohorte des Irlandais partis se faire une nouvelle vie "en Amérique". Mais Luke est un artiste. Plus précisément, il travaille dans la bande dessinée et on dirait que les USA ne recherchent pas particulièrement des immigrants dans cette branche, si bien qu'après plusieurs déceptions, il commence à envisager de renoncer à son projet, mais auparavant, il voudrait accomplir un dernier exploit: réussir le Pacific Crest Trail qui va du Mexique au Canada « en traversant 25 parc nationaux ».

"Le Pacific Trail traverse des déserts arides, des sommets enneigés, des forêts quasi tropicales et sillonne les Etats de Californie, d'Oregon et de Washington.   


Exploit sportif considérable alors que Luke n'est pas spécialement sportif, exploit humain personnel car il s'y engage seul et que c'est seul qu'il devra affronter ces heures, jours et semaines de marche difficile, ces nuits sous la tente, ces bivouacs sous la pluie et les éventuels coups durs (comme la visite d’un ours). Luke n'est même pas un campeur expérimenté. Il finit de nombreuses nuits sous une tente effondrée car nous sommes avant l'invention des tentes-parapluies et il s'avère que notre randonneur ne sait même pas fixer une tente correctement. Au début, il n'est même pas un très bon marcheur. En clair, notre héros manque d’entraînement, "Il n'y a pas de déserts en Irlande".

Sur le chemin du trail, on rencontre assez souvent d'autres randonneurs avec lesquels on discute, on échange des informations, des conseils, d'autant que certains n'en sont pas à leur premier passage, on se lie d'amitié. Des groupes se forment mais ils sont éphémères car c'est une marche que chacun doit faire à son rythme. Luke est lent, de toute façon, il ne peut rester longtemps avec aucun groupe. Tous échangent néanmoins camaraderie, solidarité, partage et soutien mutuel bien que chacun se doive d'être autonome. Ils se retrouveront plus loin ou non. Peut-être à l'occasion d'une halte dans une bourgade, McDo, motel... Beaucoup abandonneront à un moment où à un autre du parcours, que cela soit prévu ou non. Pour Luke, je vous laisse le découvrir vous même.

Voici le départ: "Une centaine de personnes seulement parviennent chaque année à boucler le PCT*. Entre le kilométrage monstrueux et la fenêtre météo extrêmement réduite, ce trek est impitoyable. Je triture encore mon sac à dos comme si je n'avais pas passé les deux derniers jours à vérifier son contenu. Au nord, je devine l'étendue du désert derrière les collines environnantes. Cette langue de terre américaine sera mon foyer pour les cinq prochains mois. Le compte à rebours a déjà commencé, mieux vaut ne pas y penser." D'autant que dans cinq mois, son visa aussi arrivera à expiration et que, parcours terminé ou non, réussi ou non, il devra quitter les USA sans aucune prolongation possible.

Mi-pages de lecture, mi-bande dessinée comme on le voit ici :

avec un dessin et un choix graphique parfaitement adaptés et un personnage (l'auteur) que j'ai trouvé particulièrement attachant, « Americana » est toujours agréable à lire et constitue un vraiment excellent récit de trail, une expérience de vie, l’occasion d’un bilan et un tournant dans la vie du narrateur tant il est vrai que la marche y est propice, alors 4000 km, vous pensez !

978-2203211933



14 juin 2024

La vie secrète des animaux
de  Peter Wohlleben
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Peter Wohlleben est forestier depuis plus de vingt ans en Allemagne, où il dirige une forêt écologique. J'ai audio-lu cet ouvrage dont il existe aussi une version papier. Je l'ai trouvé au hasard d'une fouille dans les bacs de l’audiothèque et choisi pour agrémenter de longues heures de route. Ce n'était pas trop mal choisi. L'ouvrage est composé de chapitres assez brefs et abordant des sujets précis et des questions que, je pense, tout le monde s'est posées un jour ou l'autre, et il fait le point sur l'état des connaissances scientifiques sur le sujet.

Si presque plus personne ne pense (ou du moins ne soutient) que les animaux ne ressentent pas la douleur (à part les pécheurs ou dans les abattoirs), les discussions restent ouvertes concernant les sentiments et le degré de complexité de ceux-ci. Par exemple, puisque les animaux sentent le douleur, la craignent-ils? Ont-ils peur à l'avance? Dans ce cas, il faut admettre qu'il y a compréhension de la situation à un degré d'abstraction qui permet une projection dans le futur. Ont-ils des tactiques d'évitement? Et donc peuvent-ils faire preuve de ruse? Peuvent-ils mentir pour arriver à leurs fins? Le font-ils consciemment? Comme l'oiseau qui fait semblant d'être blessé pour que le prédateur le suive, s'éloignant ainsi du nid menacé, ou inconsciemment comme ses papillons dont les taches font passer leurs ailes pour une grosse tête dont les ocelles seraient les yeux. Ces animaux, de l’insecte au primate, ressentent-ils l'injustice? Se vexent-ils? (Ma chienne se vexe assez facilement, il n'y a aucun doute là-dessus). Bref, cet ouvrage examine ce que l'on est de plus en plus obligés d’accorder aux animaux d'accès aux sentiments et à la réflexion. Chacun de ces sentiments jusqu'ici prétendument strictement humains, fera l'objet d'un chapitre et pour chaque chapitre, Peter Wohlleben  fera état d'anecdotes qu'il a vécues ou dont il a eu connaissance ainsi que des expériences et conclusions scientifiques en leur état actuel. Certains de ces chapitres n'apprendront pas grand chose de neuf à ceux qui, comme moi, s'intéressent déjà aux animaux depuis longtemps, mais ils leur fourniront au moins des éléments objectifs toujours utiles dans une discussion. Un chapitre particulièrement marquant traite des sentiments d'empathie et de compassion (même si à mon avis, ce second terme est un peu inapproprié) éprouvés par les bêtes. De nombreuses  expériences ont été faites par des scientifiques, démontrant abondamment que certains animaux en étaient pourvus alors que les scientifiques n'en avaient aucune.

En conclusion, je conseille cet ouvrage qui trouvera bien le moyen d'étonner à un moment ou à un autre, même les connaisseurs et qui est par ailleurs tout à fait accessible aux néophytes dès l'adolescence. Grâce à la façon de raconter et à la multitude d'anecdotes, la lecture est plaisante et jamais rébarbative, grâce aux données scientifiques, il vous évitera de confondre savoir et croire et vous donnera toutes les connaissances de base et tous les arguments nécessaires pour vous-mêmes ou dans une discussion.


‎ 978-2352047377



09 juin 2024

Les couleurs de nos souvenirs

Michel Pastoureau

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Voici au format poche et sans aucune illustration ni couleur, sauf celles de la couverture, un livre qui nous parle des couleurs... et à vrai dire, cela ne pose aucun problème. Nous savons bien ce que rouge, bleu ou jaune veut dire et pour les nuances, eh bien, justement, on en parle.

« l’absence d’images en couleur gêne-t-elle le lecteur ? Je ne le crois pas.Je pense au contraire que les couleurs sont d’abord des concepts, des idées, des catégories intellectuelles. Ensuite, ce sont des mots, c’est à dire des étiquettes capricieuses qui varient dans le temps et dans l’espace et qui souvent prennent leurs distances avec la réalité. Pour parler des couleurs, nous sommes prisonniers de ces mots. Enfin - mais enfin seulement – les couleurs sont des matières, des lumières, des perceptions, des sensations. »

Vous allez en apprendre beaucoup sur les couleurs et sur leur histoire, et plus encore sur Michel Pastoureau, car peut-être que, comme moi, vous avez été trompés par le titre. "Les couleurs de nos souvenirs" avez-vous lu et vous avez eu quelques réminiscences et vous avez pensé que l'on allait vous dire comment les couleurs entrent, restent, se déforment ou non dans nos souvenirs. Et c'est vrai qu'on va vous dire tout ça, mais pas dans VOS souvenirs, dans ceux de Michel Pastoureau. Le "nous" du titre était un "nous" de majesté. Lisez plutôt "Les couleurs de mes souvenirs". L'auteur explore son passé sous l'angle des couleurs qui très jeune, l'ont fasciné et préoccupé,

« C’est vers cet âge-là, celui de mes 13 ans, que je pris réellement conscience de mon hypersensibilité chromatique .»

Aussi les anecdotes lui viennent-elles facilement et nombreuses, et si on ne peut pas ne pas voir le plaisir qu'il prend à parler de lui, on reste quand même intéressé par le nombre des histoires et leur renouvellement perpétuel. A nous ensuite de nous débrouiller pour faire le parallèle avec les nôtres, de souvenirs. Nous y apprenons quelle couleur il déteste (le violet) et quelle est sa couleur préférée, (le vert) alors que pour ma part je me demande encore comment on peut avoir des couleurs préférées ou détestées, je les aime toutes. Mais bon, d'accord, c'est noté. Vert qu'il tient à considérer comme une couleur de premier plan au même titre que le rouge, le bleu ou le jaune. Il ne dit pas ici très clairement s'il nie les notions de couleurs primaires et secondaires, mais en tout cas, cela ne détermine pas pour lui la place d'une couleur. Pour M. Pastoureau, il y a "six couleurs de base (blanc, rouge, noir, vert, jaune, bleu) et cinq couleurs du second rang (violet, orangé, rose, gris, brun) - le reste n'étant formé que de nuances et de nuances de nuances-, on obtient un total de onze couleurs". (p.213).

C'est vrai que ça étonne au début. Tous ceux qui s'intéressent aux couleurs avaient bien remarqué que le vert, répertorié couleur secondaire, avait quand même bien une place particulière. Ce n'est pas une complémentaire comme les autres. On ne peut pas le nier. De son côté, le placement du noir et du blanc au rang de couleurs, lui, ne m'a pas étonnée du tout parce qu'en fait, même si tout le monde aime bien répéter comme des perroquets que "le noir et le blanc ne sont pas des couleurs", la vérité c'est que je n'ai jamais vraiment compris ce qu'ils voulaient dire. par là. Qu’ils ne sont pas dans le prisme de Newton ? Est-ce que cela veut dire ne pas être une couleur ? Que désignait-on par le mot couleur avant la découverte d’Isaac ? Ou alors, on joue sur le mot « couleur », non ? Ainsi mon dictionnaire ne me dit-il pas que c’est une couleur, mais que c’est une « teinte ».

C'est pour ce genre de considérations, plus toutes les anecdotes vivantes, l’Histoire avec un grand H, les sources montrées, les piques contre les adversaires (les sociologues!) et ce mélange d'arguments fondés et de subjectivité que l'ouvrage captive son lecteur qui va le dévorer d'un bout à l'autre sans le moindre ennui. On s'y cherche, on s'y trouve, on s'y reconnaît, ou non, on admet, on conteste, bref, on entre complètement dans ce livre peut-être à cause de son défaut même qui est d'être trop personnel, eh bien nous aussi, on y entre personnellement et on compare avec NOS souvenirs. Pour conclure, c’est un bon ouvrage de vulgarisation, particulièrement abordable sans être simpliste , très plaisant à lire et je lirai d’autres ouvrages de l’auteur.

On notera en clin d’œil que le dernier chapitre s’intitule « Qu’est-ce que la couleur ? » Il était temps de se poser la question, en effet ! Ah mais non, on ne fait qu’y répondre depuis le début.


978-2757854471


09 mai 2024

Queer theory, une histoire graphique

de Meg-John Barker et Jules Scheele

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Alors je le dis tout de suite, comme ça ce sera fait et on n'y reviendra plus: Je déteste la couverture que je trouve racoleuse et sans rapport avec le contenu. Mauvais choix de dessin à mon avis. La couverture originale est bien meilleure. C'est dit. Tournons-la vite.

"Queer: est-ce une identité de genre? une orientation sexuelle? un mouvement politique? une théorie académique?" 

J'ai vu passer cet ouvrage sur internet, je ne me souviens plus où et si la blogueuse se reconnaît, qu'elle me fasse signe, ça me ferait plaisir d'échanger nos liens. J'ai vu que c'était un document-graphique, je m'étais dit: "ça doit être plus simple et moins ennuyeux qu'un ouvrage classique", et comme je n'arrivais pas à savoir clairement ce que "queer" signifiait et que je n’arrêtais pas de rencontrer ce mot, j'ai pensé qu'il serait sans doute judicieux de me documenter un peu. Moins ennuyeux, sûrement, ça l'a été et tant mieux parce que je n'aurais pas lu tout cela en texte rédigé. Plus simple, non. Car il s'avère que la "théorie queer" est beaucoup de choses, mais en tout cas, pas simple.

J'ai lu ce livre d'un bout à l'autre sans en omettre une ligne ou un dessin, c'est dire qu'il m'a intéressée, mais je dois dire que j'ai failli le refermer et le rendre à la bibli dès la première page, en me disant que j'allais plutôt essayer de trouver l'ouvrage de quelqu'un qui veut bien expliquer et essayer de définir.

Mais j'ai surmonté ce mouvement de mauvaise humeur et me suis lancée dans ma lecture, et j'ai bien fait, parce qu'arrivée à la fin, si je relis cette première page, elle ne m'étonne plus et ne me dérange plus non plus, et à la question de départ, je répondrais: "Tout cela". Ne jamais oublier que le mantra de base de la théorie Queer, c'est "Non binaire". Donc, il faut arrêter de diviser les choses en deux camps, ce qu'elles sont et ce qu'elles ne sont pas. Quel que soit l'objet de la réflexion, il faut élargir sa conception à toutes les nuances que l'on peut trouver dans l'éventail. Il ne faut pas obligatoirement qu'une porte soit ouverte ou fermée, elle peut être ouverte à n'importe lequel des 180°, elle peut être juste poussée, enclenchée, fermée à clef, munie de différents degrés de verrouillages, et ces situations ne sont pas identiques.

Pour lire cet ouvrage, j'ai dû abandonner très vite mon mode de lecture habituel de gauche à droite, de haut en bas. Chaque page comprend un ou plusieurs dessins entourés de textes et de bulles. Je me suis mise à attaquer la page par le dessin central puis à élargir par les phylactères et les cartouches d'abord, pour finir par lire le texte supplémentaire s'il y en avait un, ce qui était le plus souvent le cas. Cette tactique m'a donné toute satisfaction. C'est une lecture qui de toute façon sera assez longue car il y a 175 pages et beaucoup d’idées et de notion nouvelles pour moi et, il faut bien le dire, qui donnent énormément à réfléchir.

J'ai ainsi pu découvrir que c'est au 19ème siècle que la sexualité a cessé d’être quelque chose que l'on fait pour devenir quelque chose que l'on est, eh bien, dans la théorie Queer, elle est toujours faire, pas être.

Et encore :

"Personne n'aurait à faire son coming out si l'hétérosexualité n'était pas la norme". On ferait mieux de s'interroger sur l'ordre social et le pouvoir qui s'appuie sur l'hétérosexualité et, pour tout dire en a besoin, et la présente donc comme une "évidence naturelle" sans toutefois interroger plus avant ce fait. Le monde qui s'organiserait autour d'une conception non binaire ne pourrait pas être le même.


Poursuivant sa conception non binaire et mouvante, la théorie Queer s'est de façon inattendue, heurtée au féminisme (comment être féministe si les notions d'homme et de femme sont contestées) et de même aux trans-genres. Mais de ce "heurt" non binaire naît forcément une vision enrichie et non sclérosée des choses...

Alors, simple? A partir du moment où vous vous référez aux pensées de Michel Foucault, Derrida, Lacan, G. Rubin, J. Butler, et que vous en faites la base de vos réflexions, votre théorie ou votre livre, ne peut pas être simple, ni facile . Il va falloir faire un effort, mais ce n'est pas un gros mot.


"Il faut toujours se demander ce qui est fermé et ce qui est ouvert par un discours donné" (Foucault)

Bref, je ne peux pas évoquer tous les points soulevés car ils sont nombreux. Vraiment, vous devriez aller muscler vos petites cellules grises là-dessus. Le sujet est riche et captivant. Cet ouvrage est une bonne façon d'ouvrir beaucoup de nouvelles portes…

Vous serez convaincu ou pas, mais c’est très intéressant en tout cas.

Et souvenez-vous : "Queer = faire, pas être"

9782348078453



22 février 2024

Ils abusent grave 

Du féminisme et des sciences humaines

de Erell Hannah

Illustrations Fred Cham

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240 pages

Nous avions les BD classiques, dans un format d'environ 50 pages, puis sont venus les romans graphiques avec leurs plus de 200 pages et il va maintenant falloir inventer un nouveau mot pour les essais graphiques, ces vraies études sérieuses et documentées, faites par des scientifiques compétents et alignant les faits réels, les études et les chiffres et soutenant leurs thèses, mais en bande dessinée. Dans un domaine tout à fait différent, j'avais lu avec beaucoup d’intérêt le "Le Monde sans fin" de Blain et Jancovici et c'est avec un intérêt égal que j'ai dévoré le "Ils abusent grave" de Hannah et Cham que je vous conseille vivement. C'est la couverture qui m'a attirée. Cette réponse angélique que vous vous êtes déjà attirée mille fois quand vous essayez de parler un peu de l'oppression des femmes. Le pire étant que ceux qui vous disent ça sont de bonne foi. Ils pensent combien ils sont gentils avec leur épouse, leurs filles, leurs mères... et se sentent sincèrement totalement innocents. Ils ne pensent pas à combien ils gagnent de plus que leur collègues-femmes de même niveau, ils n'ont pas admis qu'ils ont été promus à la place d'une autre qui aurait dû l'être, qu'ils ont les postes de commandements (parce que les hommes sont meilleurs pour l'autorité), qu'ils sont servis les premiers à table et plus copieusement etc.

Erell Hannah, diplômée de sociologie et de psychologie, a voulu disséquer ici les mécanismes profondément ancrés dans nos sociétés et qui font qu'une moitié de l'humanité exploite plus ou moins férocement l'autre moitié et que cette seconde moitié accepte généralement et même participe à cette exploitation, alors que les rares qui tentent d'y échapper se heurtent à des difficultés quasi insurmontables. Tout cela démarre dès le plus jeune âge, par l'inculcation du fait que les garçons sont plus capables et plus intelligents que les filles, que leur intelligence est de qualité supérieure à celle des filles car plus apte à s'élever à la théorie et à la conception d'idées alors que les rares filles intelligentes disposaient d'une intelligence pratique et non conceptuelle comme la leur, ainsi que de sensibilité, bien sûr (bah voyons). C'était les savants (hommes) qui avaient établi ce fait. Etabli? Montrez-nous donc ça, ont fini par dire quelques femmes après un certain nombre de siècles.

Seront aussi examinés :

- ce qu'il en est de la violence masculine envers les femmes, comment elle s'exerce, comment elle est perçue, par les victimes et par la société.

- les réponses sociales, policières et judiciaires à cette violence globalement bien acceptée, mais de moins en moins, c'est vrai (mais on n'en est pas encore à l'égalité).

- Un monde macho sous couvert de science et même dans des milieux qui se croient libérés voire libertaires comme dans le domaine des arts.

- Examen des travaux de trois femmes scientifiques ayant étudié le sujet à différentes époques : Leta Hollingworth, Andrea Dworkin et Linda Silverman.


- Brutal ou plus sournois, le rapport de domination est partout, dans la sphère publique comme dans la sphère privée. Le célibat serait-il le seul garant de la liberté? 

Erell Hannah répond à un certain nombre de "Pourquoi?". Fred Cham illustre avec un grand naturel. Cet album se dévore. Une étude (pas une charge) vraiment bien menée et passionnante et cette révélation que nous sommes tous encore porteurs de parts de cette oppression sournoise (même moi - je me suis prise en flagrant délit il y a peu) alors, lisons cet album, prêtons-le, offrons-le, aux garçons comme aux filles, pour que les choses évoluent et que plus personnes ne tombe innocemment dans le panneau. Changeons le monde.


978-2019466138



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