12 mars 2026

Qui a tué mon père

d’Édouard Louis

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979-1041426621

Contrairement à ce que je pensais (je ne sais pas pourquoi) E. Louis a écrit ce livre sur son père avant ceux dans lesquels il parle de sa mère. Pour raconter, il se place à la période où lui est adulte et où son père est mort et il évoque ses souvenirs récents avec lui, puis plus anciens.

J'ai trouvé ce livre-ci plus douloureux que ceux sur sa mère. On sent tout du long une forte tension entre un incoercible besoin d'être aimé par cet homme, son propre amour pour lui, et la prudence que les rebuffades et déceptions passées lui ont appris à avoir. S'y ajoute aussi tout ce que l'adulte cultivé et sociologue qu'il est devenu sait maintenant sur l'oppression sociale de l'ouvrier que fut son père, et qui influence son regard. Les souvenirs sont cueillis comme ils se présentent. Ce n'est pas un récit forcément linéaire, plutôt une série de scénettes qui disent une enfance dans une famille pauvre où toutes les fins de mois sont problématiques, où la simple survie matérielle est une lutte, alors quand s'y ajoutent la vie sexuelle du couple, les rêves des adultes pas encore complètement résignés à y renoncer au profit d'une vie misérable, la fatigue, la santé incertaine, l'alcool, le désir d'être un peu heureux, de s'amuser eux aussi! les enfants, les charges incessantes et puis ce gamin différent, pas viril, dont on a honte devant les voisins mais qui réussit à l'école et s'envole dans les études... Son père a très vite compris comment il était. mais n'a jamais pu l'accepter tout à fait. Cependant, dans plusieurs anecdotes, on sent l'amour qu'il avait quand même pour lui. Ce livre sur son père est un livre extrêmement douloureux. Beaucoup d'amour, de haine, de non-dits et de désir contrarié de vivre. Et voilà l’accident. A l'usine, une lourde masse est tombée sur le dos de son père et l'a broyé. Il ne marchera plus et commence pour lui la chaîne des heures, jours, mois, de douleur. La misère encore pire, la dépendance, la fin de tout espoir. Et toujours ces sentiments auxquels on est livré, qu'on ne comprend pas, qu'on maîtrise encore moins. Le gamin efféminé a grandi. Il est devenu un transfuge de classe. Il vit à Paris. Il écrit des livres. Il raconte et il sait maintenant que la vie de ses parents ne devait rien au hasard et tout à la sociologie et même, à la politique. Le choix des nantis font ce que sont et deviennent les vies des "sans dents".

"Tu appartiens à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce."

Malgré les situations difficiles, il y avait une évidence et une simplicité des sentiments dans les livres sur sa mère qui s'opposent à la passion, les contradictions  et la violence des sentiments que l'on affronte ici. Quand les gens sont morts, on s'aperçoit parfois des choses qu'on aurait dû régler ou pacifier avec eux, accepter ou leur demander, et qu'on ne peut plus rattraper... mais ça ne s'est pas fait, pour diverses raisons, et une grande partie du vide que l'on ressent vient de là. C'est ce qui est arrivé.

« … la politique, c'est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre. »

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