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02 avril 2024

La vie sans fards

de Maryse Condé

****+


En hommage à Maryse Condé , morte aujourd’hui 2 avril 2024 à 90 ans.

Autobio

Dans cet ouvrage, Maryse Condé a entrepris de raconter sa vie depuis la fin de son adolescence jusqu'à ses débuts en littérature, plusieurs décennies plus tard. Car Maryse Condé n'est pas de ces auteurs qui vous expliquent que depuis leur plus tendre enfance, ils ont su qu'ils étaient écrivains. Elle, tout au contraire, vous dira plutôt qu'elle n'y a pas songé avant la quarantaine, et encore, par souci de gagner sa vie, bien que cela ne soit peut-être pas tout à fait exact.

"La principale raison qui explique que j'ai tant tardé à écrire, c'est que j'étais si occupée à vivre douloureusement que je n'avais de loisir pour rien d'autre ."

Toujours est-il qu'elle nous explique comment, française de Guadeloupe, fille de "grands nègres" (classe la plus aisée des noirs guadeloupéens), elle était venue finir ses études, en commençant par le lycée Fénelon à Paris. Héla pour elle, comme pour beaucoup de cette préhistoire de la contraception, celles-ci devait se terminer très vite et avant tout diplôme, pour cause de grossesse indésirée et abandon par le père. Commencèrent alors de nombreuses années d'une vie très difficile, au point que le gite et le couvert étaient loin d'être toujours assurés, un retour en Afrique, un mariage bancal avec Condé, le Guinéen, dont elle gardera toujours le nom mais pas toujours la compagnie, des difficultés, des hommes, des difficultés, des enfants, des difficultés, des déménagements plus précaires les uns que les autres d'un pays d'Afrique à l'autre, des difficultés... une vie rude et qui lui a assurément laissé le matériel pour des dizaines de romans.

Maryse Condé ne se raconte pas dans ses romans, mais ils sont truffés de scènes vécues et ré-adaptées au récit en cours. Son œuvre est nourrie de sa vie tumultueuse. Et son origine "Grand nègre" lui donne accès à des endroits parfois dangereux, mais toujours placés dans les sphères où les choses se jouent, ce qui rend ses récits d'autant plus intéressants ; et elle ne se gène pas pour donner les noms. On n'aura pas ici à s'épuiser à chercher qui peut se cacher derrière tel ou tel pseudo.

Ici, elle se raconte, et "Sans fard", assurément. Elle y tient. Elle ne se fait pas de cadeau et assume tout comme ça vient, comme c'est venu, en son temps, avec les preuves de son courage et de ses faiblesses, ou errements et les conséquences de tout cela. Quatre enfants et une vie internationale.

"Je n'étais pas seulement orpheline ; j'étais apatride, une SDF sans terre d'origine."

Une vie pour confirmer, que le racisme n'est pas le pire ennemi, il y a encore au-dessus de cette plaie, le sexisme qui fait que l'homme noir (comme le blanc) opprime sans vergogne la femme noire. Elle en connaîtra maints exemple, hélas. Et s'il faut faire un bilan, aucun des hommes de sa vie ne lui aura vraiment réussi (du moins dans la période ici décrite), pas plus ceux qu'elle a choisis que ceux qui se sont imposés à elle.

Et puis un jour, se sera un emploi dans un journal, de petits articles d'abord, puis plus longs, se faire un nom et une voix, et un jour, écrire un peu plus, à la maison, et alors...

"On aurait cru qu'un coup de lance m'avait été donné au flanc et que s'en échappait un flot bouillonnant, charroyant pêle-mêle souvenirs, rêves, impressions, sensation oubliées."

Pour qu'un jour, encore quelques décennies plus tard, en 2018, le Prix Nobel Alternatif, pas le vrai, mais celui qui ne vécut que brièvement mais dit quand même quelque chose de l'importance d'un écrivain, lui soit attribué.

Maintenant, dans ses interviews, Maryse Condé porte un œil un peu différent sur cette période et son appréciation peut avoir changé. Mais tout est juste. Ce livre était sa vie comme elle la voyait alors, et ses interviews, comme elle la voit maintenant. Une belle vie de femme. Si rude, pleine d'accrocs, de combats sanglants, de défaites abyssales et de triomphes éclatants.

978-2266238373



28 décembre 2020


La vie scélérate 
de Maryse Condé
****+


 C'est une saga familiale que Maryse Condé nous présente ici. Une belle grande saga, avec son patriarche fondateur, ses descendants divers et variés, leurs aventures et mésaventures, leurs richesses et pauvretés, qualités et vices. Ces ragoûts-là dépendent du savoir faire de la cuisinière. La sauce – contexte, Histoire avec une grande H, localisation intéressante et variée - sera-t-elle assez relevée, mais pas trop, au point de vous arracher la bouche ? Les ingrédients – personnages, caractères, complexités psychologiques- seront-ils assez fins et de qualité suffisante pour vous flatter le palais ? Le mode de cuisson -imprévus, coups du sort, paris risqués, perdus, gagnés- sera-t-il parfaitement maîtrisé par un chef talentueux ? Ici oui, tout est parfait et nous nous régalons du plat que nous sert Maryse Condé.
   
   D'abord, le récit est fait par une des descendantes, encore adolescente et un peu perdue comme on l'est à cet âge, surtout quand on a eu une enfance chaotique et une mère peu aimante, elle a éprouvé le besoin de retrouver et renforcer ses racines familiales, et, partant d'albums de photos, s'est lancée dans une recherche tout autant de compréhension que de faits. Elle mènera une vraie enquête, dépassant les silences volontaires ou non. L' honnêteté de la jeunesse, lui permet de voir mieux que d'autres, d'être moins soumises aux clichés et sa sensibilité non encore émoussée, de mieux sentir les êtres. Elle voit les qualités et les failles de celui que tout le monde prend pour un "sauvage" sans cœur. Car il y a dans cette famille des êtres durs, durs au mal, mais durs aux autres aussi (exploiteurs) mais elle voit également d'autres facettes de leurs vies, et nous les montre. Mais n’allez pas croire qu'elle nous brosse pour autant un monde en rose et bleu. On en est loin. Cependant, elle sent comme une dissolution des liens familiaux et sociétaux. Surpassés par les individualismes, notion moderne, les groupes-familles explosent, comme ont explosé les groupes "tribu" ou "village",
   "Il se préparait ce temps où personne ne saurait plus raconter le passé familial, faute de connaissances. Où les vivants n'apparaitraient plus au jour après d'interminables gestations de ventre en ventre pour se doter d'un capital génétique séculaire. Où le présent ne serait plus que le présent. Et l'individu que l'individu!"
   Notion rarement évoquée dans les romans.
   
   Aux tribulations habituelles de toute Saga familiale, s'ajoute le paramètre de la couleur de peau. Noirs, les Louis sont constamment confrontés au racisme, et y réagiront selon leur caractère et selon leur époque. Ils rencontreront d'autres racismes (celui qui frappe les asiatiques). L’aïeul, Albert s'entichera inconditionnellement de Marcus Garvey et en fera sa référence, suivront Nat Turner, Martin Luther King, Malcolm X, Mendela, les communistes, les rastas etc. au fil des générations.
   
   Si l'on retrouve plusieurs traits de l'histoire de l'auteur elle-même (pour ne rien dire de l'histoire de sa famille dont j'ignore tout), c'est étonnamment dans le personnage de Tecla. Je dis "étonnamment", car elle est loin d'avoir le beau rôle.
   
    Un roman vraiment très intéressant que je vous conseille.


978-2266115261