Petits travaux pour un palais
de László Krasznahorkai
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9782386690501
Je vous avais raconté comment j’avais pris six livres au hasard sur le seul critère de leur nombre de pages inférieur à 200, eh bien, moi qui ne suis pas comme les détectives de romans et qui crois aux coïncidences, j’en ai ainsi rencontré une : Sur ces six brefs romans, trois (ce n’est pas rien) étaient les récits de la folie d’un homme*. Peut-être même quatre si on compte un burn-out spectaculaire. Le plan en est toujours le même : mise en place du décor, époque, lieu, environnement, suivi de la description/narration des événements de la période de troubles, conclusion de l’affaire (asile ou réintégration dans la vie normale). Alors allons-y, celui-ci est mon troisième fou. Contrairement aux autres, le critère du nombre de pages n’avait pas été le seul, le fait qu’il soit l’œuvre du dernier Prix Nobel de littérature dont j’ignorais tout et sur lequel je voulais aussi me renseigner, a joué.
herman melvill, sans e final et qui ne se reconnaît pas le droit aux majuscules, les réservant à son illustre homonyme, «n’est qu’un bibliothécaire de petite taille, un peu bedonnant et souffrant d’un affaissement de l’arche interne du pied». A force de se voir faire des réflexions sur son nom, il s’est mis à s’intéresser à Melville, pas seulement pour son œuvre bien qu’il l’ait étudiée en détail, mais aussi et peut-être plus encore, pour sa vie quotidienne. Ainsi s’est-il aperçu qu’il n’habite pas très loin de l’endroit où l’écrivain habitait quand il était agent des douanes, et se met à faire le chemin qu’il faisait pour se rendre à son bureau de douanier. Un pur hasard le fait s’intéresser à Malcolm Lowry et ne voilà-t-il pas qu’il le trouve lui aussi traînant dans ce quartier !
« J’étais alors quasiment convaincu que ces parallèles n’étaient pas totalement fortuits, du moins dénués de sens ».
Ses marches sur leurs pistes se multiplient.
En tant que bibliothécaire, herman a la particularité de détester les lecteurs et son ambition suprême (comme de tous les bibliothécaires prétend-il et il m’est arrivé de le soupçonner) est de les empêcher de déranger et pire, emprunter les livres. Son grand projet est de bâtir la grande «Bibliothèque Eternellement Fermée». «Je me considère comme le petit ouvrier de ce Palais bibliothèque», d'où les "petits travaux" du titre. Il en a même déjà choisi le lieu, l’immeuble brutaliste d’AT&T à Manhattan (je suis bien sûr allée le voir sur le net).
En attendant, toutes ces recherches occupant son temps et sa conception de son métier n’aidant pas, herman se met à avoir des difficultés avec sa hiérarchie, quant à sa femme à laquelle il n’avait plus une minute d’attention à accorder, elle est partie et il trouve qu’elle a eu bien raison. Tout se désagrège subtilement. Il perd également la notion de temps.
«on était disons… mardi après-midi et j’étais toujours assis dans mon fauteuil, enfin, c’est ce qu’il me semble, mais naturellement on était toujours le fameux lundi, si vous voyez ce que je veux dire, ceci dit, vous pouvez aussi bien l’appeler jeudi, je n’ai jamais eu une très bonne mémoire».
Tout ce récit est rédigé pratiquement sans point. Nous suivons au fil de son cheminement erratique, la pensée de notre héros qui saute du coq à l’âne, de Melville à ses collègues, de sa femme à Malcolm Lowry, non sans discourir longuement sur l’œuvre révolutionnaire** de l'architecte Lebbeus Woods (qu’il m’a fait découvrir et merci à lui). On ne s’y perd pas du tout malgré cela et je n’ai eu aucun mal à suivre mon bibliothécaire dans ses dédales. Le problème se pose seulement quand on doit interrompre sa lecture. On n’est pas habitué à s’arrêter au milieu d’une phrase, mais on s’y fait.
László Krasznahorkai n'a pas eu son Nobel de Littérature à la FIFA, croyez-moi. Encore un 5 étoiles! J'ai été chanceuse dans cette pêche aux Gravillons.
* Histoire de la Littérature, Une journée dans l’autre pays et celui-ci.
** si révolutionnaire qu’elle a été très peu bâtie (un seul bâtiment, en fait).
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