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05 octobre 2024

  La Route 

de Cormac McCarthy

et Manu Larcenet

*****


C'était en 2006 que Cormac McCarthy avait publié "La route", 2008 en français, et, par chance, je l'avais lue tout de suite. Cela avait été un vrai choc, une fascination. Pour une fois, un roman post apocalyptique me parlait vraiment, non pas tant qu'il soit plus ou moins réaliste que tous les autres, cela tenait plutôt à l'ambiance et à sa focalisation sur les questions réellement essentielles: deux personnages dont l'un entièrement dévoué à l'autre plus faible, un monde vide, plus aucune plante ni animal mais encore quelques rares humains qui errent et peinent énormément à se nourrir. Et parce que l'humain a survécu, ne serait-ce qu'un peu, les grandes problématiques sont toujours là: le bien, le mal, l'abnégation, les limites repoussées de l'instinct de survie, le juste et l’injuste, les éthiques individuelles réduites à l'os, la cruauté, la générosité, le carnage et le don de soi. McCarthy avait su dire tout ça, Pas vraiment en le disant d’ailleurs, plutôt en le montrant à travers ce qu’il faisait vivre à ses héros et en théorisant tout de même un peu dans ce que le père disait au fils. La transmission, réduite à l’ultra strict nécessaire, puisqu’il ne reste rien du monde. Et tout de même, pour eux du moins mais pas pour tous, dans ce presque rien qui reste, pas juste l’instinct de survie, mais une éthique, une morale… Passionnant et poignant. Ce roman est un chef d’œuvre.

Je n'avais pas été la seule à être envoûtée, en 2007, le prix Pulitzer de la fiction lui avait été attribué. Nous avons été très nombreux à le lire et à succomber et chacun se demandait, "Et moi, qu'est-ce que j'aurais fait?" et tous voulaient savoir comment tout cela allait se terminer et après quelles mésaventures et choix cornéliens. Un film en avait été tiré avec Vigo Mortensen dans le rôle du père. D’après les photos, il me semble convenir pour ce rôle, mais je n'ai pas voulu le voir parce que je ne voulais pas qu'on touche à l'expérience que j'avais eue avec le roman. Pour la même raison, je ne me suis pas précipitée pour lire l'adaptation que Manu Larcenet en avait fait en bande dessinée, mais à force de la voir mise en avant à la bibli, il a bien fallu que je cède, et finalement, je l'ai lue. 

J'estime que Manu Larcenet a réussi ce challenge extrêmement difficile. Il a produit une vraie œuvre graphique. Il a su rendre par le dessin, les personnages, le décor, l'ambiance, et quinze ans après cette lecture si marquante qu'elle me semble ne remonter qu'à bien moins, j'ai retrouvé la majeure partie de ce qui fait "La route". Le dessin est parfait, tant pour les personnages que pour tous les choix de décors. Quant à l’œuvre elle-même, je ne l'ai jamais jugée trahie. Rien que cela, c'est une grande réussite. Et cette bande dessinée mettra l’œuvre de McCarthy à la portée de certains qui ne liraient pas le roman.

978-2205208153

07 septembre 2024

 L'oreille interne 

de Robert Silverberg

***


Quatrième de couverture:

"David Selig, Juif new-yorkais d'une quarantaine d'années, se considère comme un raté. Il est pourtant télépathe et pourrait profiter de ce don pour faire fortune, conquérir - et garder ! - les plus belles femmes... Mais non, rien à faire, il estime être un monstre tout juste bon à faire le nègre sur des devoirs d'étudiants, incapable de réussir sa vie. La dernière preuve en date : ce talent qu'il déteste tant, mais qui est finalement son seul lien avec le reste de l'humanité, est en train de le quitter ! Apeuré à l'idée de se retrouver seul avec lui-même, Selig nous conte sa misérable existence."

Ce qu'i faut savoir en ce qui concerne ce roman, c'est qu'en dehors du fait que le narrateur est télépathe, il n'y a rien qui le rattache au domaine de la Science Fiction ou de la fantasy. Il n'est pas mauvais non plus de savoir qu'il n'y a ni aventures, ni suspens, ni même action. Nous dirons que c'est un roman psychologique. Nous suivons le personnage principal qui nous raconte comment à la suite d'on ne sait quel caprice de la génétique, il est né avec un don supposé ne pas exister: il lit dans les pensées des humains proches de lui aussi clairement qu'il les voit de ses yeux. Tout de suite, il a le réflexe de dissimuler son don. D’abord, pour ne pas être jugé « différent » et rejeté par ses camarades, puis plus tard, de crainte de devenir cobaye pour scientifiques. 

On pense tout de suite que c'est un sacré avantage, et c'en est un, effectivement, mais passé l'insouciance de l'enfance, notre télépathe opte pour une vision dépressive du monde et de sa "différence" et loin d'utiliser son don au mieux de ses besoins ou désirs, il sombre dans l'auto-apitoiement de l’homme inadapté car différent et refuse d'en tirer partie. Il végète ainsi dans une vie qui lui assure juste les revenus nécessaires à sa survie à New-York (il se fait payer par des étudiants pour leur faire leurs devoirs même les plus ardus en leur garantissant au moins un B). David est très cultivé et Silverberg voit là l'occasion de nous refiler quelques uns de ses propres devoirs de fac (Kafka, Euripide etc.) in extenso. Personnellement, je les ai lus sans déplaisir (je suis du genre que tout intéresse), mais franchement, ça n'avait rien à faire dans un roman de SF. Ça n'avait aucun rapport avec le reste et on ne peut pas dire que ça ne ralentissait pas le rythme déjà bien pépère.

Nous voyons notre David Selig qui après avoir passé la première partie de sa vie à médire du don inespéré qui lui était échu, va passer le moment que nous lisons avec lui à constater avec terreur et regret son affaiblissement, puis le reste de sa vie à regretter sa disparition. Et nous, on pense à tout ce qu’il aurait pu faire… Soupir.

Bref, notre télépathe aurait mieux fait de mieux saisir les vertus du carpe diem.

Donc, ce roman de la première période Silverberg est plutôt un roman psychologique qu'un roman de SF. Il n'est d'ailleurs pas désagréable à lire. Tout cela est plutôt bien vu et bien raconté. Le style est séduisant Franchement, je l'ai lu sans déplaisir, mais il y a quand même tromperie sur la marchandise



978-2070319374

24 juin 2024

Le problème à trois corps

de Cixin Liu

***+


Je me suis lancée dans la lecture de ce roman de science fiction parce que la série était sur Netflix et je ne veux pas regarder la vidéo avant d’avoir lu le roman dont elle est inspirée. Ce "problème" est le premier volume d’une trilogie* mais je peux dire dès maintenant que je n’irai pas plus loin et voici pourquoi :

Tout d’abord une quatrième de couverture bien intrigante, qui vous donne envie d’aller voir tout cela de plus près : En pleine Révolution Culturelle, le pouvoir chinois construit une base militaire secrète destinée à abriter un programme de recherches de potentielles civilisations extra-terrestres. Ye Wenjie, une jeune astrophysicienne en cours de «rééducation» parvient à envoyer dans l’espace un message contenant des informations sur la civilisation humaine. Le signal est intercepté par les Trisolariens qui s’apprêtent à abandonner leur planète mère, située à quatre années lumières de la terre et menacée d’un effondrement gravitationnel provoqué par les mouvements chaotiques des trois soleils de son système. En raison de la distance, Ye Wenjie met près de huit ans à recevoir la réponse des Trisolariens. Elle tient désormais entre ses mains rien de moins que le destin des l’espèce humaine.

Trente-huit ans plus tard, alors qu’une étrange vague de suicides frappe la communauté scientifique internationale, l’éminent chercheur en nanotechnologies Wang Miao est témoin de phénomènes paranormaux qui bouleversent ses convictions d’homme rationnel. Parmi eux, une inexplicable suite de nombres qui défile sur sa rétine, tel un angoissant compte à rebours…

Avouez qu’il y a de quoi avoir envie d’y jeter un œil. Malheureusement, j’ai assez rapidement déchanté. Après un démarrage tonitruant avec une scène très violente de la Révolution Culturelle, les choses s’embrouillent quelque peu. D’abord, le style n’est ni beau, ni habile. Impossible pour moi de savoir si cela tient à l’art de Liu Cixin ou à la traduction, mais disons que c’est une écriture fonctionnelle. Le problème majeur qui se pose très rapidement au lecteur, c’est celui des personnages : une avalanche de noms chinois pas évidents à reconnaître pour nous, a tenté de me submerger et y serait parvenue sans aucun doute si je ne m’étais pas rapidement mise à prendre des notes : nom, prénom, fonction. J’en ai bientôt eu une assez longue liste vers laquelle je me suis souvent tournée pour savoir de qui on me parlait. Ensuite vient le problème des ambitions scientifiques. L’action est sans cesse ralentie par de grandes tartines d’explications physiques, astronomiques, mathématiques etc. longues de plusieurs pages, vraiment. Ces explications ne riment à rien. Elle lassent le lecteur, coupent toute action et ne prouvent rien au final parce justement, ce n’est pas réel. Et puis bon, les ambitions scientifiques ont intérêt à être modestes quand sur la même ligne, on parle d’une ligne infinie et qu’on donne sa longueur (fin p. 393).

En ce qui concerne la valeur psychologique, ce n’est pas mieux. Les relations de Ye Wenjie avec sa fille me plongent dans un abîme de perplexité (je verrai que la série a essayé de rattraper le coup sans vraiment y parvenir). Je ne développe pas pour ne pas divulgâcher mais quand même, on n’y comprend rien. Par ailleurs, la plupart des personnages, même importants comme Wang Miao n’ont aucune vie en dehors du déroulé de l’histoire. Ce qui explique sans doute que la version filmée n’ait tenu aucun compte du roman dans ce domaine et ait joyeusement redistribué les rôles, n’hésitant pas à supprimer et créer. La pointilleuse parité qui règne maintenant sur les productions nous vaut aussi une éventail scrupuleux des genres et couleurs de peau parmi les protagonistes alors que les personnages d’origines sont tous chinois et majoritairement mâles.

Vous l’avez sans doute senti venir, tout cela se termine un peu dans le flou, d’autant qu’il y a une suite pour dans quelques siècles mais même cette première partie reste en suspens. J’ai vraiment dû m’entêter pour aller au bout, au point qu’à 5 ou 6 pages de la fin, j’ai failli refermer le livre pour ne jamais le rouvrir. Mais comme il y avait quand même eu une scène surprenante et inventive (« la cithare de mort »), je lui devais ça. Ce passage sur le Canal de Panama est un vrai morceau de bravoure et pourrait justifier la lecture du roman. Le problème de ce roman, c’est vraiment l’écriture, la lourdeur, le manque de rythme, les longueurs… cependant l’histoire en elle-même n’est pas mauvaise et aurait pu être mieux servie pour nous offrir un livre captivant. Je me demande si les versions en série vidéo ou en bande dessinées sauront corriger les défauts.

Je me demande comment la série de Netflix a géré tout cela. Pour l’instant je n’ai regardé que 3 épisodes sur 8 ce qui correspond environ à la page 300 et quelques du livre qui en comporte 512 (quand je vous disais que le début s’enlise dans les longueurs. La vidéo à dégraissé). Il reste donc 5 épisodes de la série pour les 200 et quelques dernières pages, à moins qu’ils n’aient regroupé les 3 volumes de la trilogie sous le titre du premier... Je reviendrai peut-être compléter ici quand je les aurai vus (si je vais jusqu’au bout parce que ce n’est pas enthousiasmant non plus).

Je suis revenue, donc bilan: Ce n'est pas emballant non plus en vidéo mais tout de même, ça prend un peu de rythme sur la fin. Cependant, je pense que s'il y a d'autres saisons, je ne m'y intéresserai tout de même pas. Juste noté une péripétie qui m'a fortement rappelé "Mars attacks", résultat: j'ai failli rire à un moment dramatique...


Trilogie:

Le Problème à trois corps

La Forêt sombre

La Mort immortelle



978-2330181055

‎ 512 pages


23 janvier 2024

Panorama 

de Lilia Hassaine

*****


Dystopie d'un futur à la date non précisée.

Lilia Hassaine imagine d'appliquer purement et simplement dans les faits le fameux dilemme de la sécurité et de la liberté individuelle (qui est d'ailleurs un pléonasme, alors disons, de la liberté). La société, police, voisins, proches, collègues etc. peuvent vous protéger et assurer votre sécurité, mais encore faut-il pour cela qu'ils sachent que vous êtes agressé. L'agresseur de son côté, le plus souvent, n'agira pas à la vue de tous mais choisira au contraire un lieu clos ou retiré. Jusqu'à votre propre maison comme en témoignent les féminicides et la pédocriminalité. Aussi la société a-t-elle décidé de rendre absolument tous les lieux, jusqu'à même votre chambre à coucher visibles de tous en permanence. Elle a choisi de faire vivre ses citoyens dans des aquariums où rien ne peut se passer à l'abri des regards. Ceux qui refusent cette ingérence, vont vivre à l'extérieur de la cité, dans des zones non surveillées où les murs sont autorisés et où la vie privée est respectée, mais attention, la police ne surveille carrément plus ces zones, estimant que les citoyens qui veulent être protégés n'ont qu’à aller vivre dans la zone ouverte. Non seulement les citoyens des zones non protégées ont une vie plus dangereuse, mais ils sont également socialement déconsidérés car la plupart ne s'y trouvent pas par choix, mais parce qu'il n'ont pas les moyens de se payer les maisons de verre..

Les années passent ainsi, pour eux la criminalité à disparu, mais un beau jour, c'est toute une famille qui a purement et simplement disparu, et ce, dans le quartier le plus huppé et donc le plus surveillé ! Il est impossible qu'ils soient bonnement partis, on les aurait vu s'en aller, impossible qu'ils aient été enlevés, on aurait également forcement vu leurs agresseurs et pourtant, un beau matin, ils ne sont plus là et personne n'a la moindre explication à fournir.

Hélène, commissaire, vivant elle-même dans la zone surveillée et rencontrant de gros problèmes de couple avec un conjoint peinant à s’adapter à une vie si exposée, est chargée de l'enquête. Assistée de son adjoint Nico, elle va chercher partout, interroger tout le monde, envisager toutes les hypothèses (mais lesquelles face à un évènement tout simplement impossible?) pour tenter de comprendre ce qui sest passé et retrouver les trois disparus. Nous la suivrons dans cette étrange enquête, en apprenant à chaque page un peu plus cette société qui a choisi la sécurité, mais à quel prix? Une société du "tout visible" est-elle même possible ? L’homme peut-il se départir de sa part d’ombre ?

Et nous, quel choix sommes-nous en train de faire?

Un livre assez captivant parce que bien sûr, on essaie de deviner avant Hélène ce qui s'est passé. Je n'ai pas réussi mais je m'en veux. Si j'avais pris le temps d'un examen plus logique de la situation, j'aurais deviné. Bref, j'ai passé un très bon moment et j'ai trouvé l'hypothèse de départ (intimité – sécurité) très intéressante à voir développer. Je conseille vivement.

Ingannmic et Keisha l'ont lu aussi.

978-2073035059



18 janvier 2024

Le livre du grand secret 

de Serge Brussolo

****


Ce court roman de 150 pages environ, nous raconte la vie de Purcell Forbes, dit Puck au moment où nous le rencontrons car il n'a alors que onze ans. Puck grandit entre une mère abusive et frustrée et un père raté. Son grand-père paternel par contre, est tout ce qu'il y a de plus flamboyant, mais, comme ses parents et lui ne se supportent pas, Puck ne le voit que deux semaines par an et encore, le grand-père doit il imposer cette obligation de la façon la pus vigoureuse qui soit. Le fameux grand-père, Darian Forbes est une ancienne star de l'édition car ses romans d'aventures, anticipation, et surtout espionnage ont tous  été de super best sellers. Et puis, les temps ont changé, sa prose ne se vend plus. Il s'est également mis à soutenir des thèses surnaturelles que l'état voyait d'un mauvais œil, et il s’est retiré dans un région reculée (personne ne sait laquelle), désigné sous le nom d'Alaska parce qu'il y fait très froid et qu'elle est sous la neige, mais qui n'est très probablement pas en Alaska. Il est sous la protection, ou sous la menace? de services spéciaux... Ou c'est ce qu'il imagine. Toujours est-il que tous les ans, un hélicoptère et deux gros bras viennent chercher Puck pour deux semaines...

Le grand-père et l'enfant s'entendent bien, mais parfois, Puck se demande si sa mère a raison de dire que le vieux, paranoïaque et complotiste, a perdu la boule. Mais c'est vrai qu'il raconte de drôles d'histoires et qu'il ne s’explique pas clairement quand l’enfant essaie d’en savoir plus. En tout cas, depuis sa petite enfance, Darian Forbes consacre ces deux semaines à éduquer Puck à toutes les techniques du camouflage et de la survie non pas contre une fin du monde, mais contre les services secrets...

Mais le secret s’avérera encore plus énorme que le lecteur le plus avisé n'aura su le soupçonner.

Et il est à votre disposition, si vous le voulez.

Tout le savoir-faire de Brussolo et encore une histoire hyper originale qui comblera le lecteur curieux. Emparez-vous du Livre!!


978-2080677204

04 décembre 2023

Le syndrome du scaphandrier 

de Serge Brussolo

****


Quand j'ai envie ou besoin de me débrancher de mon quotidien ou, plus largement de la réalité, il n'est pas rare que je me tourne vers Serge Brussolo. Les univers qu'il a créés sont très nombreux et variés, du récit médiéval à celui de science fiction, du polar familial aux aventures aux pôles, de la jungle urbaine à la fantasy, mais toujours, il a le chic pour nous y faire accrocher dès les premières pages et ne plus nous libérer avant le point final. C'est ce que j'attendais de lui en ouvrant ce roman et, comme d'habitude, il l'a fait.

Ici, pas d'aventures spatiales, de fusées ni d'extra-terrestres, mais simplement David, Rêveur de son état. Nous sommes dans un futur non précisé, dans un monde qui a l'air d'être la terre, mais où les gens vivent pourtant bien différemment de nous. Parmi ces gens, il y a les "chasseurs de rêves", et c'est l'un d'eux que nous allons suivre de bout en bout. Les gens comme David, ont un don inné qui est de plonger dans des sommeils très profonds qui durent plusieurs jours, et dont ils reviennent avec un "trésor" qu'ils auront eu le plus grand mal à conquérir au fil d'aventures extrêmes qui différent d'un rêveur à l'autre. Une fois qu'ils ont réussi à saisir ce trésor, quel qu'il soit, ils doivent remonter au plus vite sans le lâcher car c'est leur butin. Une fois revenus dans le monde réel, le butin aura changé d'apparence pour devenir ce qui est considéré comme une œuvre d'art et à ce titre, recherché et acheté. Cette œuvre d’art sera d'autant plus grande matériellement et belle, que le rêve aura été riche et profond. Ces œuvres sont collectionnées, exposées dans des musées etc. et c'est de cela que vivent les rêveurs. Bien chichement d'ailleurs, même si d'autres en tirent meilleur profit.

Mais s'il est mal payé, l'état de Chasseur de rêve n'en est pas moins incertain et dangereux, un peu comme celui des plongeurs sous-marins auxquels ils empruntent d'ailleurs du vocabulaire. La "plongée" peut mal se passer, il peut y avoir des accidents de remontée ou des maladies des profondeurs comme le "syndrome du scaphandrier"…  et justement, depuis quelque temps, David a de plus en plus de difficultés à opérer...

Suivez David dans cette période délicate.

Un roman pas exactement "trépidant", mais une histoire si intéressante, si originale (au moins un auteur qui a de l'imagination!) et si bien racontée que les pages se tournent toutes seules.

‎ 978-2070415632

MOIS BRUSSOLO



14 novembre 2023

Et toujours les forêts  

de Sandrine Collette

***


On rencontre assez souvent le nom de Sandrine Collette quand on se promène dans les bibliothèques, les librairies ou sur les blogs de lectrices/teurs. Plusieurs prix lui avaient été décernés, et il se trouvait que je n'avais encore jamais lu un seul de ses ouvrages. C'est qu'il me semblait qu'ils n'étaient pas dans le genre qui a le plus de chances de me plaire. Mais bon, il faut bien que je me tienne au courant, et donc que je tente une fois. Le dernier, avec son histoire de fin du monde était plus dans mon créneau. J'adore "La route" avec lequel certains ont comparé "Et toujours les Forêts" (bien abusivement, je n'allais pas tarder à m'en apercevoir) et "L'odyssée du vagabond".

Le plus simple, pour ce qui est du synopsis, est que je vous cite la quatrième de couverture : "Corentin, personne n’en voulait. De foyer en foyer, son enfance est une errance. Jusqu’au jour où sa mère l’abandonne à Augustine, l’une des vieilles du hameau. Au creux de la vallée des Forêts, ce territoire hostile où habite l’aïeule, une vie recommence.

À la grande ville où le propulsent ses études, Corentin plonge sans retenue dans les lumières et la fête permanente. Autour de lui, le monde brûle. La chaleur n’en finit pas d’assécher la terre. Les ruisseaux de son enfance ont tari depuis longtemps. Quelque chose se prépare.

La nuit où tout implose, Corentin survit miraculeusement, caché au fond des catacombes. Revenu à la surface dans un univers dévasté, il est seul. Guidé par l’espoir insensé de retrouver la vieille Augustine, Corentin prend le long chemin des Forêts. Une quête éperdue, arrachée à ses entrailles, avec pour obsession la renaissance d’un monde désert, et la certitude que rien ne s’arrête jamais complètement."

Ce qui frappe tout de suite, et je vois maintenant que c’est visible dès cette quatrième de couverture, c'est le problème de cadrage. Que devons-nous lire? Un récit post-apocalyptique ou l’histoire d’un enfant mal-aimé ? Il aurait fallu choisir et non nous livrer les deux à la suite l’un de l’autre, et ne s’emboîtant pas particulièrement.  La problématique n'est même pas "comment tout à pété?" question à laquelle l'auteur ne tente même pas de répondre, mais donc "que se passe-t-il après?" et pas seulement pour notre héros, mais bien pour le genre humain qui a quasiment disparu, alors les dizaines de pages du début nous racontant en détail la petite enfance de Corentin, ne nous apportent rien, ne nous éclairent même pas sur son caractère qui ne sera d'ailleurs pas un élément moteur du récit parce que son rôle va surtout être de subir, et si c'est pour lui donner une certaine profondeur psychologique, il n'en fera jamais preuve. C'est quand même un homme simple, pour ne pas dire primaire, et pas spécialement attachant malgré son enfance difficile. Une fois le livre terminé, on a vraiment du mal à rattacher ce début à la Dickens, qui raconte même la jeunesse de la mère indigne, avec la suite du roman; et bien plus de mal encore à en voir l’intérêt. Au contraire, cela nuit à la cohésion et à la densité du récit qui aurait dû être un bloc dense et percutant filant vers son but, ce dont on est loin.

Donc, après cette longue première partie, survient la cataclysme, aucune idée duquel d'ailleurs. On ne sait même pas avec certitude si c'est une guerre mondiale, un phénomène naturel (on sait que l'écologie allait mal, mais est-ce cela qui a tué tout le monde et tout détruit? Comment ?) ou un accident mais ce qui est clair, c'est que le monde est détruit. Clair, pas tant que cela, car commencent alors les invraisemblances: un monde ou tout est détruit mais où on va trouver des maisons et des magasins intacts, par exemple. Il faut imaginer des bâtiments rasés ou non? Brûlés ou non? Encore des rues ou seulement des décombres? Un monde où le soleil ne brille plus, caché derrière une pollution non précisée,  mais où Corentin, qui décide de retrouver sa grand-mère dans les forêts du titre, va parvenir à s'orienter, à trouver sa route (y a-t-il des panneaux?) et à marc/her pendant des centaines de kilomètres sans se perdre, pour rejoindre une grand-mère, déjà bien vieille quand il l'avait quittée et qui elle aussi aura survécu (comment?) parmi les millions de morts, comme aura survécu et sera retrouvée la seule femme que Corentin ait aimée. Toutes les deux indemnes avec aucun autre survivant aux alentours. Mouif... Bonjour la vraisemblance. Quant à la vie animale, seule sera évoquée celle pouvant jouer un rôle pour l'homme (quelques chiens et loups...) malgré l'évidence des insectes et animaux souterrains (puisque les survivants étaient en sous sol lors du cataclysme).

Quant à notre gentil héros, n'être plus que deux loin de toute autre vie humaine et que l'un ne trouve rien de mieux à faire que de violer l'autre à répétition! Ça, pour ajouter de la profondeur psychologique, ça en ajoute. Par contre, ça tue quelque peu l’empathie du lecteur.

Bien sûr, il y aura encore quelques autres survivants et, comme Corentin vient de le démontrer, ils n'auront pas tardé à devenir voleurs, violeurs, tueurs et sadiques. Mais pour moi, arrivée là, tout le monde pouvait bien mourir, cela m'était égal.

Je ne m'explique pas le Grand Prix RTL-Lire 2020 et le  Prix du livre France Bleu-Page des libraires. A quel titre? Et pour quelles qualités? Cela m'a échappé. Pour moi, c'est un roman très moyen, sans trouvailles (tout ce qui est dans ce livre a déjà été vu ailleurs), plein d’invraisemblances, et de construction bancale. Lisible, mais sans que ce soit indispensable.

978-2253241928 

Violette et Enna l'ont lu 



30 juillet 2023

L'Odyssée du Vagabond 

de Luke Rhinehart

*****

Ca y est! ILS l'ont fait! A l'horreur et à l'incrédulité générale, après une énième campagne de gesticulations, Américains et Russes se sont mutuellement bombardés atomiquement. Cela dépasse l'entendement. En quelques heures, les métropoles sont détruites, des millions de morts, l'Europe rasée au passage, le cauchemar ultime est devenu réalité et notre civilisation a pris fin malgré quelques soubresauts et même si la quasi totalité des survivants ne peut l'envisager et encore moins l'admettre. L'armée continue à mobiliser et à réquisitionner, on organise des camps de réfugiés mais la vérité est que tout le monde est réfugié, qu'on meurt aussi bien dans ces camps qu'à l’extérieur et qu'une bonne part des derniers décès est due au fait que les gens s'entretuent. Une théorie court qu’à ce jeu-là, les Américains se seront décimés avant les autres car ils sont tous armés… L'humain tient à être égal à lui-même jusqu'au bout et le bout, on y arrive.

Au moment où les premières bombes ont explosé, Neil, skipper expérimenté et ami de Franck, propriétaire du bateau, ramenait justement au port son trimaran haut de gamme en vue d'un départ imminent en croisière. Ils devaient prendre une autre amie, Jeanne, avec sa fille et son jeune fils mais sans son mari. Jim, le fils de Franck, est déjà à bord. Ils veulent s'empresser de prendre le large devant l'avancée du nuage toxique, mais parvenir tous à bord n'est déjà pas une mince affaire.

Luke Rhinehart étant redevenu à la mode depuis quelques années, on vient de rééditer "L'odyssée du vagabond" dans une nouvelle traduction. La quatrième de couverture actuelle, avec cette moderne perte du sens des mots à laquelle je ne m'habitue pas, parle d'holocauste. Le mot ne convient pas. Mais bref, que vous lisiez l'ancienne ou la nouvelle version, vous aurez entre les mains une uchronie remarquable et parfaitement menée. Ce n'était pas facile vu l'ampleur du sujet.

Sous la plume de L. Rhinehart, on assiste avec beaucoup de vraisemblance à l'évolution de la situation, de la sidération incrédule du départ à la prise de conscience progressive mais avec toujours un coup de retard par les survivants de l'ampleur de la perte et de l’évolution la plus probable. C'est au-delà de ce que leur esprit (et le nôtre) veut bien concevoir. L'auteur mène cela avec une maîtrise absolue du récit qui fait progresser la situation avec logique et justesse tant sur le plan de la psychologie des personnages (tant individuelle qu'en foule) que sur l'évolution objective de la situation. C'était loin d'être garanti et c'est vraiment réussi, même si la fin... mais bon.

978-2373056549



30 avril 2023

Nous autres 

Evgueni Zamiatine

*****


Ecrit en 1920, ce roman de science fiction n'a été publié en Russie qu'en 1988. C'est dire qu'il y a rencontré de la résistance. Il était cependant disponible à l'étranger en anglais depuis 1924 et en français depuis 1929 mais à partir de cette traduction, pas du texte original. Quant à l'auteur lui-même, il plaisait si peu à Staline qu'il dut s'exiler en 1931, et c'est à Paris qu'il vint. Il y mourut six ans plus tard, il n'avait que 53 ans. Son roman, premier dans la chronologie, allait ouvrir la voie à ceux de Aldous Huxley (1932), Ayn Rand (1938) et George Orwell (1948), sans parler des multiples suivants.

Situé dans un futur assez lointain, ce récit nous est fait par un homme nommé D-503. Il tient une sorte de journal de ce qui lui arrive dans lequel il s'astreint à ne rien dissimuler, ni des faits, ni de ses pensées même quand il ne les comprend pas. Dès le début, D-503 nous dit qu'il n'est pas vraiment un individu mais plutôt partie heureuse du groupe humain, ainsi peut-il aussi bien dire "nous" que "je", car il est surtout un élément du Grand Tout qu'est la société parfaite instituée par le Guide, à peine contesté par de rares "terroristes". "La liberté et le crime sont aussi intimement liés que, si vous voulez, le mouvement d'un avion et sa vitesse. Si la vitesse de l'avion est nulle, il reste immobile, et si la liberté de l'homme est nulle, il ne commet pas de crime. C'est clair. Le seul moyen de délivrer l'homme du crime est de le délivrer de la liberté. Et à peine venons nous de l'en délivrer (à peine est bien le mot quand on songe à l'âge du monde), que quelques misérables esprits arriérés..."

D-503 n'est pourtant pas un modeste boulon, il est le créateur de L'Intégral, LE grand projet en cours, à savoir un vaisseau spatial qui ira apporter le bonheur imposé aux malheureux extra-terrestres encore dans l'ignorance. C'est le projet majeur du moment. Pourtant, la Terre elle-même n'est pas totalement conquise, il reste une vaste zone sauvage, que l'on devine derrière le Mur Vert et où nul ne va jamais ni ne sait ce qui s'y passe. On n'en est d'ailleurs pas curieux, plutôt dégoûté.

Après nous avoir montré comment tout cela fonctionne bien, voilà que D-503 rencontre une femme et que son métabolisme s'en trouve perturbé. De plus en plus perturbé d'ailleurs car elle lui donne d'autres occasions de rapprochement. Comment tout cela va-t-il finir?

Le récit est rendu un peu confus par le fait que, complètement déstabilisé par les sentiments qui l'assaillent et dont il ne soupçonnait même pas la possibilité, D-503 perd un peu pied et confond parfois, rêve, fantasme et réalité. Au lecteur de suivre. Cela m'a rendu la lecture de ce roman moins agréable qu'elle n'aurait dû mais il n'en reste pas moins que nous avons là une pièce indispensable pour tout amateur de SF littéraire. Son rôle historique est majeur. On ne peut pas ne pas le lire si on veut parler science fiction.


"Les deux habitants du Paradis se virent proposer un choix: le bonheur sans liberté ou la liberté sans bonheur, pas d'autre solution. Ces idiots-là ont choisi la liberté et, naturellement, ils ont soupiré après des chaînes pendant des siècles. Voilà en quoi consistait la misère humaine: on aspirait aux chaînes. Nous venons de trouver la façon de rendre le bonheur au monde... Vous allez voir. Le vieux dieu et nous, nous sommes à la même table, côte à côte. Oui, nous avons aidé Dieu à vaincre définitivement le Diable; c'est le Diable qui avait poussé les hommes à violer la défense divine et à goûter à cette liberté maudite; c'est lui, le serpent rusé. Mais nous l'avons écrasé d'un petit coup de talon: "crac". Et le Paradis est revenu, nous sommes redevenus simples et innocents comme Adam et Eve. Toute cette complication autour du bien et du mal a disparu: tout est très simple, paradisiaque, enfantin."

9782070286485


11 février 2023

Pollution 

de Tom Connan

*****


Quatrième de couverture :

"David, jeune diplômé au chômage partiel, décide de quitter un Paris sous covid, pour faire une expérience de woofing dans le Cotentin. Sur place l'attendent Alex, le fils du fermier et Iris, une autre woofeuse, addict des réseaux sociaux. Tous les trois ont pour mission de s'occuper de la ferme jusqu'au retour des parents d'Alex. Alors qu'en quittant son studio parisien, David pensait fuir la pollution et l'épidémie, son séjour bucolique vire au drame, après la mort suspecte de plusieurs vaches..."

Ce roman porte hyper bien son titre parce que la pollution, on va la rencontrer, sans arrêt, et sous diverses formes. Comme si elle était la marque de notre époque, et peut-être l'est-elle, et comme si elle arrivait au stade où elle prenait le dessus sur nous, favorisée par le déni de tous.

Première fois que je lis Tom Connan, et pas la dernière, soyez-en sûrs. J'ai pris ce roman à la bibliothèque parce que je connais bien la région dont il est question et que j'avais envie de voir ce qu'il en disait. Je n'attendais pas grand chose et je n'étais même pas très sûre de mon choix, mais j'avais à peine fini de le lire que je l'ai acheté pour en garder un exemplaire dans ma bibliothèque. C'est dire s'il m'a convaincue. J'ai particulièrement aimé ce que j'aime également chez Virginie Despentes, à savoir une excellente saisie du monde actuel et de son fonctionnement réel. Ils ne sont pas si nombreux ceux qui connaissent et savent parler du monde de l'hyper connexion, même si nous le vivons tous à un degré plus ou moins fort. Peu d'écrivains l'évoquent et ce n'est peut-être pas plus mal, on lirait sans doute sous leurs plumes une peinture complètement à côté de la plaque. Ici, tout au contraire, on est pile dedans. "On vivait dans un monde bizarre où des boîtes privées, dont les finalités purement commerciales ne faisaient aucun mystère, en savaient plus sur l'humanité que la totalité des états réunis. Les gouvernements n'arrivaient même pas à anticiper les lits nécessaires pour pouvoir absorber l'épidémie en cours, en revanche, les GAFA connaissaient mes goûts politiques, mes affinités sexuelles, mes peurs, mes désirs professionnels et, bien sûr, toutes mes allées et venues. Mais cet invraisemblable transfert de pouvoir ne choquait pas grand monde à la surface de la terre."

C'est presque un polar, un thriller du moins, passionnant de bout en bout et le lecteur se demande constamment comment tout cela va tourner. L'écriture est vive, nette et efficace mais surtout, les personnages, jamais caricaturés mais dont au contraire les beautés, failles et contradictions sont révélées ont tous une réelle profondeur humaine. Aucun manichéisme (ce que je craignais un peu) dans ce récit, mais au contraire une vraie empathie pour les gens. Beaucoup de choses bien vues. On est juste après les premiers confinements. L'étau s'est un peu desserré, laissant apparaître des gens encore traumatisés et incrédules (et à ce propos. T. Connan en a très bien observé les manifestations) : "Depuis le Covid, on était facilement dégoûté du corps des autres et on ressentait tout contact physique non sollicité comme une véritable agression."

C'est presque de la SF et de l'uchronie car l'histoire commence après le premier confinement (c'est vrai qu'on avait l'impression d'être dans un film de SF) et va jusqu'en mars 2024. Le livre quant à lui, est paru en décembre 2021.

Le narrateur est bien monsieur tout le monde (jeune) Il tente de mener sa barque au mieux. Il a des scrupules mais écoute surtout son intérêt, comme la plupart des gens, quoi. "Je n'étais pas très à l'aise avec l'idée de gagner ma vie de cette façon, mais le contexte..." Mais on le voit exercer plusieurs métiers tout au long du roman et cette concession-là, il la fait à chaque fois. Ils ont d'ailleurs tous des métiers plus ou moins bien payés selon les moments, sans stabilité et surtout, qui ne produisent pas du réel. Ils sont "dans l'évènementiel", conseiller, influenceuse, coach, etc. Ils vendent de l'influence ou des objets inutiles et de faible qualité à des gens qui n'en ont aucun besoin... Notre narrateur est plutôt sympathique et crédible, mais pas admirable. Un homme jeune qui se cherche "J'essayais toujours de voir la réalité qui se cachait derrière les phénomènes matériels, comme pour en retirer le voile trompeur. Il n'y avait souvent rien à découvrir, mais c'était bien plus plaisant de voir le monde à travers des représentations qu'en accès direct." dans une époque très difficile.

"On avait tué Dieu au XIXème, puis l'amour au XXème, le XXIème siècle était en train d'abolir le travail, avec d'ailleurs un certain succès, car bientôt les softwares les plus divers seraient en mesure de satisfaire l'ensemble de nos besoins. Mais qu'allions nous faire, nous, les humains, pendant que la galaxie Amazon et l'armée Apple viendrait tout nous offrir sur un plateau en échange de quelques abonnements à 9,99€ par mois? Une fois la série livrée, le cours en ligne distribué, le grille-pain réceptionné et la housse de couette déposée sur le paillasson, de quoi seraient composées nos modestes journées? D'autant qu'avec le revenu universel, le complexe technico-social voulait vraiment s'occuper de tout. Qu'étions-nous en train de fabriquer à l'échelle planétaire, sinon une grande nurserie, au passage réservée à la crème de la crème des pays occidentaux ou a minima occidentalisés? "

A lire.

9782226464835


29 septembre 2022

Chien 51  

de Laurent Gaudé

*****


Quatrième de couverture :

"C’est dans une salle sombre, au troisième étage d’une boîte de nuit fréquentée du quartier RedQ, que Zem Sparak passe la plupart de ses nuits. Là, grâce aux visions que lui procure la technologie Okios, aussi addictive que l’opium, il peut enfin retrouver l’Athènes de sa jeunesse. Mais il y a bien longtemps que son pays n’existe plus. Désormais expatrié, Zem n’est plus qu’un vulgaire “chien”, un policier déclassé fouillant la zone 3 de Magnapole sous les pluies acides et la chaleur écrasante.

Un matin, dans ce quartier abandonné à sa misère, un corps retrouvé ouvert le long du sternum va rompre le renoncement dans lequel Zem s’est depuis longtemps retranché. Placé sous la tutelle d’une ambitieuse inspectrice de la zone 2, il se lance dans une longue investi­gation. Quelque part, il le sait, une vérité subsiste. Mais partout, chez GoldTex, puissant consortium qui assujettit les pays en faillite, règnent le cynisme et la violence. Pourtant, bien avant que tout ne meure, Zem a connu en Grèce l’urgence de la révolte et l’espérance d’un avenir sans compromis. Il a aimé. Et trahi.

Sous les ciels en furie d’une mégalopole privatisée, “Chien 51” se fait l’écho de notre monde inquiétant, à la fois menaçant et menacé. Mais ce roman abrite aussi le souvenir ardent de ce qui fut, à transmettre pour demain, comme un dernier rempart à notre postmodernité."


Nous sommes dans un futur de quelques décennies. Zem Sparak, notre personnage principal, la cinquantaine, est né en Grèce. Il a connu la Grèce telle que nous la connaissons actuellement ou presque. Le presque, c'est que les consortiums internationaux sont devenus tellement puissants qu'ils n'ont plus besoin de se cacher pour dicter leur loi aux états.  Goldtex a racheté donc  la Grèce ruinée, "le territoire, mais aussi ses habitants". Mi-citoyens mi-salariés, ils sont devenus les cilariés de Goldtex et vivent "un monde privatisé où il n'y a plus de nationalités".  Ils sont de moins en moins nombreux, comme Zem, à avoir connu et à se souvenir des pays d'autrefois, et ces souvenirs sont tous traumatisants car, comme on s'en doute, le passage, le rachat, ne s'est pas fait sans beaucoup  de violence.

Zem, homme dur, à demi détruit, se ressourçant dans les paradis artificiels,  est une sorte d'inspecteur de la criminelle affecté à la zone 3, terrains vagues où la pluie est jaune et huileuse et que les tempêtes ravagent régulièrement, la zone la plus misérable et dangereuse. Mais Sparak aussi est dangereux. Il a ses parts d'ombre qu'il essaie de racheter en se consacrant à la traque des assassins de pauvres. 

"Chien 51" est de la science-fiction, mais c'est aussi un roman policier sur fond de campagne électorale. On a retrouvé dans la zone 3, le cadavre d'un homme éventré et aux organes arrachés.  Cela ne serait pas absolument remarquable dans cette zone si la victime n'était pas un habitant de la zone 2 bien plus bourgeoise et qui est protégée par un dôme. Or, comme on s'en doute, il n'est pas dans les habitudes des habitants de la zone 2 d'aller se promener en zone 3. Que faisait-il là? Voilà de plus que l'autopsie révèle que c'était un "greffé", or les greffes d'organes, grosses valeurs de ce monde qui vise l'immortalité de quelques-uns et la très grandes mortalité de beaucoup d'autres,  ne sont distribuées qu'à une rare élite. Un registre des heureux récipiendaires est strictement et très officiellement tenu, or cet homme n'y figure pas, ce qui est absolument impossible.  Qui est cet homme ?

Un roman captivant et profond aussi, qui parle de la dérive de notre monde, de ce qui le meut vraiment  et de ce qui, finalement, a de la valeur pour l'homme. Qui montre a contrario, comment il se détruit en permanence et détruit son univers. Notre univers. Comment, dans la logique folle qui s'emballe, logique de l'argent, le malheur est aussi universel qu'individuel.

978-2330168339


09 septembre 2022

Fatherland

de Robert Harris

****+


Initialement traduit sous le titre "Le Sous-marin noir"

On ne peut pas lire ce roman de Robert Harris sans penser à Philip Kerr, sauf que Bernie Gunther, le héros de Kerr est censé évoluer dans le troisième Reich alors que Xavier March, celui de Harris, évolue en 1964 car nous avons ici une uchronie basée sur le postulat qu'Hitler a gagné la guerre et que toute l'Europe est maintenant à lui. Le régime nazi est installé partout, avec toutes les joyeusetés qui le caractérisent. Il contrôle bien sûr jusqu'à l'intimité des gens. On ne sait pas ce que sont devenus les Juifs d'Europe. On ne les voit plus. Ils ont dû être déplacés vers l'Est...

March est un policier qui croit encore à son rôle. Il a fait la guerre dans un sous-marin, il a risqué sa vie mais sous les flots. Il a peu vu ce qui se passait à l’extérieur, puis il a repris la vie civile dans la Kripo. Il est là pour protéger. Dans son uniforme noir d'officier SS il voit bien qu'il effraie tout le monde et il utilise cette crainte pour mener à bien ses enquêtes sans trop se poser de questions. Sur le plan personnel, il est divorcé et a un jeune fils qui se détourne de plus en plus de lui car le gamin est maintenant entré dans les Jeunesses Hitlériennes où il est de bon ton de surveiller et dénoncer ses parents. Il ne trouve pas son père assez nazi. Il n'a sans doute pas complètement tort et dans l'entourage de March, d'autres le soupçonnent aussi.

Ce matin-là, March est appelé par erreur bien qu'il ne soit pas de service, pour un corps découvert dans le fleuve. N'ayant pas de vie privée, il accepte d'y aller pour laisser son collègue et ami en famille. Il découvrira ensuite que loin d'être n'importe qui, cet homme était un ponte nazi de la première heure. Il a participé à la Conférence de Wannsee. Rappelons que cette réunion s'était tenue en 1942 dans le but d'organiser et mettre en œuvre la "solution finale de la question juive". Tout cela était dirigé par Heydrich. Or Heydrich est toujours aux manettes en 64, alors qu'un rapprochement s'opère avec les USA. Ayant obtenu les victoires militaires, le Reich désire maintenant nettoyer un peu son image. On tente de mettre un terme à la guerre froide (qui cette fois oppose le Reich aux USA) et la visite officielle de J. Kennedy est imminente. Heydrich voudrait bien qu'on ne remette pas les projecteurs sur cet épisode de son action. On tente donc de dessaisir March de son enquête mais comme vous vous en doutez bien, celui-ci, qui n'a aucune idée de ce dans quoi il a mis le pied, ne veut rien entendre et il va de découverte nauséabonde en découverte plus puante encore.

"Imaginez une vie consacrée à démasquer des criminels et insensiblement vous découvrez que les vrais assassins sont ceux pour qui vous travailler. Vous faites quoi?"

(Ceci dit, on est déjà un peu incrédules devant ceux qui disaient en 45 qu'on n'était pas au courant, alors en 64... Mais là, c'est une fiction.)

Pour qu'une uchronie soit bonne, il faut à la fois qu'elle s'enracine dans un socle réel solide et qu'elle ouvre des développements plausibles. Ce roman est une vraie réussite. Le thriller est haletant et tordu à souhait. Il y a des assassins et des meurtres (plusieurs millions en fait), de la haine et de l'amour, des amis et des traîtres, des rebondissements vraiment inattendus... C'est la première fois que je lis Robert Harris et c'est pour admirer sa maîtrise et son savoir-faire

 Ce roman est aussi à rapprocher du "Maître du haut château" de P.K. Dick, la grande originalité étant que le héros soit un officier SS en activité.

978-2266071178


27 juillet 2022

Quand le dormeur s'éveillera 

d'Herbert George Wells

*****

Vive la littérature d'Aventure !

Pour bien profiter de Wells, il faut tout prendre au premier degré, retrouver son âme d'enfant, et se lancer dans l'aventure. Quand il vous raconte une guerre contre les Martiens, il faut vous imaginer tranquillement chez vous avec soudain, des Martiens qui attaquent. Que feriez-Vous ? Vous ne savez pas ? Eh bien, regardez ce que son héros a fait et vibrez avec lui. Utilisez la même méthode quelle que soit l'aventure et vous vivrez des moments passionnants, à diverses époques, avec divers monstres, face à de nombreux dangers et des plus variés. Abandonnez l'introspection nombriliste, jouez le jeu et impliquez vous, lancez-vous, prenez des risques, vivez les plus étranges aventures. Démonstration d'aujourd'hui : "Et si vous étiez le Maître du Monde".

Point d’extraterrestre ici, un homme, comme beaucoup d'hommes de cette fin du 19ème siècle. La trentaine, réduit au désespoir car il ne peut trouver le sommeil depuis six jours ! Une telle insomnie a de quoi rendre fou, et c'est ce qui arrive. Voilà notre homme épuisé envisageant sérieusement de se jeter dans un abîme de la montagne proche, où il est monté. Un peintre qui y faisait sa promenade, le trouve dans cet état et, comprenant le sérieux de la situation, refuse de le laisser seul et l'emmène chez lui. Là, il l'installe dans un fauteuil, lui sert un verre et le laisse un moment, et quand il revient, notre désespéré dort à poing fermé. Il apparaît bientôt qu'il dort même trop. Beaucoup trop, sans qu'il soit possible de le réveiller. Le corps médical s'intéresse à son cas, mais sans résultat, et finit par emporter notre Dormeur, qui ne rouvrira les yeux que... 200 ans plus tard.

Evidemment, le monde a bien changé, et il lui faudra découvrir toutes ces nouveautés, d'autant qu'il les voit avec des yeux d'homme du 19ème siècle. Cette situation permet à H.G. Wells de se livrer à un de ses jeux préférés : l'anticipation et la prospective. Il se passionnait pour ces extrapolations sur ce que le monde pouvait ou non devenir. Il adorait les mettre en situation, les faire jouer sous divers angles, pour voir se qui se passerait alors, les conséquences...

Ici, nous découvrons un monde où l'exploitation de l'homme par l'homme s'est encore accrue. Une classe dirigeante vit dans le luxe, sans contact avec le "peuple", qu'elle exploite de façon éhontée. Comme toujours, une sorte de religion ou de mythologie est bien utile dans ces cas-là, et c'est la légende du Dormeur qui, inconscient depuis deux cents ans, s'occupera (enfin!) du Peuple quand il s'éveillera. C'est bien pratique pour la classe dominante à qui l'on ne réclame rien jusque là. Et pourquoi ce Dormeur, parce que son cas médical est tout à fait exceptionnel d'une part et que, de l'autre, diverses circonstances font qu'il est devenu depuis le 19ème siècle, l'homme le plus riche du monde, le quasi propriétaire de la terre, pour tout dire. Wells montre, à cette occasion sa parfaite connaissance des leviers du pouvoir et des liens qui le lient aux puissances d'argent.

"D’un bout à l’autre de l’Empire britannique et de l’Amérique, le droit de propriété de Graham était à peine déguisé ; Congrès et Parlements étaient, en pratique, considérés comme des vestiges antiques, des curiosités. Même dans les deux empires de Russie et d’Allemagne, l’influence de sa richesse avait un poids énorme."

Dans bien d'autres domaines sociétaux également, la vue de Wells avait été particulièrement perspicace et clairvoyante : l'évolution des langues et du langage, les progrès techniques et leurs répercutions sociétales

"Après que le téléphone, le cinématographe et le phonographe eurent remplacé le journal, le livre, le maître d’école et l’alphabet, – vivre en dehors du champ des câbles électriques eût été vivre en sauvage isolé. À la campagne, il n’y avait ni ressources, ni moyens de se vêtir ou de se nourrir (selon les conceptions raffinées du temps), ni médecins capables dans un cas urgent, ni société, ni occupation utile d’aucune sorte. "

L'Education, également, autre passion de Wells, "– À quoi servirait de les gaver ? Cela ne fait que des malheureux et des mécontents. Nous les amusons. Et, même en l’état actuel… il y a du mécontentement, de l’agitation." La dictature favorise largement l'inculture.

Etc. Les supputations sur l'avenir d'un homme comme H.G. Wells, très intelligent et particulièrement à l'écoute de son époque tant du point de vue scientifique que politique, ne pouvaient être que dignes d’intérêt. Il y a eu quelques couac, mais la plupart se sont révélées très justes, et bien vues.

On se doute que l'arrivée dans cette société inique et figée, d'un homme habité par les grands espoirs du début de l'ère industrielle, encore mu par le "sentimentalisme primitif, de l’antique foi dans la justice" va faire des vagues, et de très grosses même, compte tenu du fait qu'il n'est rien moins que le Maître du Monde...

"Car, dans les derniers jours de cette vie antérieure, si loin maintenant dans le passé, la conception d’une humanité libre et égale était devenue pour lui une hypothèse très réalisable. Avec une conviction téméraire, il avait espéré, comme en vérité toute l’époque à laquelle il avait appartenu l’espérait, que le sacrifice du grand nombre au petit nombre cesserait quelque jour ; que le moment était proche où tout enfant né d’une femme aurait une chance équitable et assurée de bonheur. Après deux cents ans, la même espérance, toujours trompée, faisait entendre, à travers la Cité, son cri passionné. Après deux cents ans, il le constatait, le paupérisme, le travail sans espoir, toutes les misères de jadis, plus grandes que jamais, avaient crû avec la Cité, et pris des proportions gigantesques."

Alors, seule tache sur ce très beau roman, le racisme de Wells qui y apparaît dans la deuxième moitié. Un de ses rares défauts. Il faut dire qu'il était quasi unanimement partagé dans l'Angleterre coloniale de l'époque. Raciste absolument, mais contradictoirement, le héros dit : "Mon siècle était un siècle de rêves… de commencements, un siècle de nobles aspirations. Dans le monde entier nous avions mis fin à l’esclavage ; dans le monde entier, nous avions répandu le désir de voir cesser la guerre, le désir que tous, hommes et femmes, pussent vivre noblement dans la paix et la liberté… c’est là ce que nous espérions jadis." On le voit donc mettre l'abolition de l'esclavage au premier rang des progrès humains. Tout espoir n'est donc pas perdu, Wells n'était peut-être pas loin de briser ce carcan victorien comme il a brisé les autres, et d'évoluer.

9791027801558




23 juillet 2022

L'Homme qui pouvait accomplir des miracles

de H.G. Wells

***

Cette nouvelle nous conte l'aventure d'un homme, qui, comme le titre l'indique dès l'abord, pouvait faire des miracles. Mais il ne le savait pas encore, d'ailleurs, pour tout dire, c'est en soutenant haut et ferme devant ses compagnons de comptoir que les miracles étaient impossibles, qu'il se prouva le contraire. Alors que ses amis de pub qui, l'instant d'avant soutenaient leur réalité, ne crurent pas un instant qu'il venait d'en accomplir un et lui reprochèrent fort son mauvais tour... Ainsi va le monde, et l'humour de Wells.

Chassé de la taverne, notre faiseur de miracles teste ses capacités en des expériences de plus en plus ambitieuses, mais sans jamais prendre le temps de réfléchir à ce qui se passe et moins encore aux possibles conséquences de ses actes. D'abord timoré dans ses expériences, il ne tardera pas à ne plus y mettre la moindre limite mais... où tout cela nous mène-t-il ?

Vous le saurez en lisant cette nouvelle plus distrayante que philosophique, qui date de 1898, période où H.G. Wells fournit beaucoup de nouvelles à divers magazines. Elles n'étaient pas toutes d'une profondeur révolutionnaire, tout en prêtant tout de même à réflexion. L'originalité est ici moins totale que souvent avec Wells. Les contes de vœux omnipotents sont vieux comme le monde, mais ils sont généralement limités à trois, ici, le pouvoir est illimité et on ne parle pas de magie, mais de miracle...

Et vous? Jusqu'où iriez-vous si vous pouviez faire tout ce que vous voulez? Moi, je


PS : Un film a été tiré de cette nouvelle en 1936 , Wells en rédigea les dialogues.

978-2956766254