L'usure d'un monde
Une traversée de l'Iran
de François-Henri Désérable
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Il y a soixante treize ans, Nicolas Bouvier traversait l'Iran et en rapportait un livre de voyage intitulé "L'usage du monde". Chef d’œuvre des livres de voyage, le titre exprimait une époque qui voyait le monde comme un cadeau qui s’offrait à elle et qu'elle allait tenter d'utiliser au mieux.
L'us(ag)e est devenu l'us(ur)e, traduisant notre actuelle désillusion. Ce qui n'a pas empêché F.H. Désérable de se lancer soixante dix ans après, sur les traces de Bouvier et de son dessinateur Vernet, pour faire le même périple et nous le raconter. Deserable aime bien suivre des traces, Romain Gary dans "Un certain M. Piekielny", Danton dans "Tu montreras ma tête au peuple", Évariste Galois dans "Evariste", Granado et Guevara dans "Chagrin d'un chant inachevé"... et c'est de ce dernier titre que nous sommes le plus proche, puisque nous y retrouvons le déplacement sur les lieux et l'expédition aventureuse sur les pas. C'est que F.H. Désérable a pris goût aux voyages : "vous en faites une règle de vie à laquelle vous n'allez plus déroger : passer la moitié de vos jours dans ce monde à le voir, et l'autre à l'écrire."
Pour ce qui est de ce voyage-ci, il ne faut pas oublier qu'il est paru en 2023. Ainsi peut-on y lire "Et s'il paraît improbable d'imaginer Israël ou les Etats Unis engager les hostilités, tout l'enjeu est de le faire croire à la population pour la maintenir dans un état de péril imminent." Comme quoi, improbable n'est pas impossible et les trois ans de plus que les mollahs avaient eu pour écraser les Iraniens avaient été ravageurs. Ce livre était optimiste, cela frappe aujourd'hui où tout se révèle si sombre "Combien de temps faudra-t-il aux Iraniens pour se débarrasser de la République islamique ? On peut prendre des paris : un mois, deux mois, avant la fin de l'année ? On peut se perdre en conjectures. On peut aussi être honnête et dire la vérité. Et la vérité, c'est que personne n'en sait rien."
L'auteur est aussi intéressé par les lieux géographiques, les vestiges historiques, que par le peuple iranien et les autres voyageurs. Il visite tout, regarde tout, photographie et s'imprègne. Il nous le restitue dans une langue belle, précise sans cesser d'être poétique. On lit son témoignage et il nous émeut, la gorge se serre souvent "Ils m'ont condamné à mort. S'il te plait, ne dis rien à maman."
Et puis, il faut rentrer car soudain, les signes sont clairs, ça va mal tourner pour lui aussi...
"Femmes, vie, liberté
trois noms qu'à la façon d'Eluard il faudrait écrire encore et encore, partout, tout le temps."
Ecoutez :
Baraye - Shervin Hajipour
https://youtu.be/BKo6DqTU7M8

