10 janvier 2023

Le goûter du lion 

de Ito Ogawa

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"Le goûter du lion" est ma première lecture de cette auteure et je la termine avec l'intention de lire d'autres titres pour m'assurer de la nature de ce que produit Ito Ogawa. Le sujet ne fait pas partie des plus traités car ce thème central et frontal de la fin de vie est de ceux qu'auteurs et lecteurs préfèrent habituellement éviter. Les chausse-trappes sont nombreuses, ne pas être sordide mais être réaliste, ne pas être sinistre mais éviter le pathos, éviter à la fois le superficiel et le voyeurisme. Ne générer ni neurasthénie, ni désespoir. Parler à tous en ne heurtant personne dans ce haut-lieu de farouches convictions intimes inébranlables. Atteindre la profondeur, tout en restant dans le cadre plaisant d'une œuvre romanesque. Ito Ogawa ne s'en est pas trop mal sortie. Tout en n'esquivant pas les détails de la dégradation physique, le roman reste dans un pur domaine de fiction. On ne croit pas qu'une île comme celle-ci existe, nous savons que l'homme n'a toujours pas réussi à mettre sur pied une résidence de la mort douce dans le luxe et le confort maximum. Ni même le simple droit à mourir dans la dignité.

"Beaucoup rêvent de passer les derniers jours de leur vie à la maison du Lion. Ma mère na pas eu cette chance."

Il faut le prendre comme un conte, pas comme un récit. Comme tout conte, il se rit des invraisemblances et il y a des leçons à en tirer.

La narratrice, n'a que 33 ans mais elle est atteinte d'un cancer et, après des mois de lutte difficile et de soins pénibles, elle est arrivée au stade où tout est joué et où il ne reste plus qu'à se laisser aller vers l’inéluctable fin. Elle a vendu ce qu'elle possédait, tourné le dos au monde et est parvenue à se faire accepter à la Résidence du Lion où les règles du monde extérieur n'ont plus cours et où chacun peut même choisir de venir sous un pseudonyme s'il le désire. Ainsi est-elle accueillie par Madonna, la directrice. Les résidents sont très peu nombreux et peuvent occuper leurs dernières semaines à ce que bon leur semble. Le lieu est idyllique. Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

Accostant à cette île, elle franchit une ultime étape, après avoir pleuré une dernière fois sur sa jeunesse injustement fauchée, sur les mois de tortures médicales qui ne l'ont pas sauvée, elle prend possession d'une chambre luxueuse récemment redevenue disponible et accepte sa condition. "Tandis que je rêvassais en balançant mes jambes, câlinée par le souffle du vent, j'ai soudain pensé que j'allais vivre en étant sincère avec moi-même. J'allais devoir me montrer franche à partir de maintenant. M'accepter telle que j'étais, reconnaître ma part de laideur, ma part d'immaturité. Faire preuve d’honnêteté. Il était temps à présent d’arrêter de me préoccuper des infirmières et des gens qui m'entouraient, de faire semblant de ne pas avoir mal quand je souffrais, et d'affirmer avec un sourire que tout allait bien quand ce n'était pas le cas. C'était ce qu'on pourrait appeler une révélation divine."

"Pendant que mon regard errait sur la mer, j'ai réalisé que j'avais fini par dépasser mes limites, après avoir longtemps vécu sur le fil du rasoir. Mon corps avait poussé des cris d'alarme. Il n'avait pas arrêté de me prévenir du danger. Mais j'avais ignoré cette voix et je n'avais pas changé ma façon de vivre. Résultat? J'avais gagné un cancer de stade 4. Peut-être que j'étais trop têtue, à vouloir en faire toujours plus, toujours trop.

 Mais ma vie n'était pas encore terminée.

Je n'avais plus besoin de dire oui à tout ou de tout aimer désormais."

Quand les douleurs apparaîtront, la chimie s'en chargera, quand les incapacités les plus élémentaires s'imposeront, un personnel hyper compétent et bienveillant y remédiera avec efficacité et douceur. L'ambiance est calme et même gaie. Ainsi, chaque dimanche a lieu la "cérémonie" du goûter.

"Le goûter n'est pas un repas essentiel pour le corps, mais il enrichit notre existence. Le goûter est une nourriture pour le cœur, une récompense pour la vie."

Chaque résident peut, par écrit demander que lui soit confectionné un dessert le plus semblable possible à celui qui dans sa vie, lui a laissé le souvenir du plus grand plaisir. Il expliquera dans sa lettre les circonstances dans lesquelles il a mangé ce dessert et cette missive sera lue aux résident rassemblés tandis qu'on leur servira le goûter en question. C'est un tirage au sort qui désigne le dessert de la semaine (bien que l'à propos avec lequel ces choix surviennent amènent le lecteur à en douter). C'est une coutume raffinée de la Résidence du Lion, qui illustre son humanité mais qui m'a aussi troublée par son sadisme discret. Ainsi, il arrive que le dessert élu soit celui du résident qui vient de s'éteindre ou d'un malheureux qui sera encore là, et présent, mais incapable de manger quoi que ce soit.

Au fil des semaines, Shizuko fera le bilan de sa vie où l'amour ne semble avoir tenu aucune place. Nous découvrons son existence extrêmement solitaire du fait qu'elle a rompu avec son père (sa seule famille) quand ce dernier s'est remarié, et a toujours refusé de rencontrer sa belle-mère. Elle considère pourtant que sa vie fut réussie (Elle le dit). Sur l'île du Lion, elle aura un ultime coup de cœur pour un viticulteur voisin... Elle connaîtra enfin l'amour de la petite chienne Rokka laissée par une résidente précédente, et qui s'est entichée d'elle. L'attachement est réciproque et sera un grand réconfort pour elles deux. Vers la fin, des choses de sa vie restées en suspens, seront réglées, lui permettant un départ plus serein.

Ça n'est pas un livre déprimant, mais c'est un livre grave, qui touche avec délicatesse à ce sujet sensible qui nous concerne tous.

9782809715989



4 commentaires:

  1. Je n'ai lu que La librairie Tsubaki de cette auteure, et j'ai beaucoup aimé, j'y ai trouvé de la délicatesse, et une manière à la fois simple et profonde d'aborder les choses...

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    1. Pour moi, c'était mon premier livre de cette auteure. Pareil : simplicité et une certaine profondeur

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  2. Le roman est dans ma PAL, j'espère le lire cette année. Toujours est-il que ta chronique me donne envie de m'y mettre.

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    1. Oui, c'est à lire. Ce n'est pas stressant, ni plombant et en même temps, ça n'évite pas le fond du problème et c'est sans mièvrerie. (Mais très japonais, quand même)

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