01 juillet 2021

Du lait aigre-doux 

de Nuruddin Farah

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1er volume de la trilogie 

Somalie, Soyaan n’a pas trente ans mais il est en train d’agoniser dans l’humble demeure de sa mère. On ne sait quel est son mal et même, on en sous-estime la gravité jusqu’à l’issue fatale. Son frère jumeau, Loyaan, est accouru auprès de lui alors qu’ils ne se sont pas vus depuis un certain temps, chacun pris par sa propre existence. Soyaan a fait des études et depuis des années il est "le Conseiller Economique à la Présidence, directement responsable devant le Général et n’ayant de comptes à rendre qu’à lui." ; Loyaan lui, qui voulait être médecin, n’est que dentiste dans un pays (comme même sa mère le remarque) où tout va mal sauf les dents.

Mais il faut savoir que quand on parle de "Présidence", on parle en fait d’une dictature effrénée usant quotidiennement de la violence, des enlèvements, de la torture et des exécutions sommaires. Il faut savoir encore que Soyaan, s’était peu à peu détourné de ce pouvoir inique pour se livrer à des actes de résistance dans un groupuscule pour lequel il rédigeait des "mémorandums" bien peu diffusés d’ailleurs ; et là, comme partout et toujours, qui dit groupuscule, dit scission et mouchard.

De tout cela, Loyaan ne sait rien, il ne le découvrira que lorsque son frère mourra dans ses bras en répétant son nom. Loyaan aurait voulu faire pratiquer une autopsie pour comprendre les causes de cette mort étrange et inexplicable mais cela est impossible, refusé à grands cris tant par sa mère, exigeante incarnation de toutes les superstitions, religions et croyances réactionnaires du pays, que par son père, homme ignoble, entièrement soumis au plus offrant, à savoir le pouvoir en place. A ce moment, l’hypothèse d’un empoissonnement semble d’ailleurs tellement absurde à Loyaan qu’il se laisse convaincre de renoncer à l’examen. Ce n’est que plus tard qu’il en apprendra plus sur la vie de son jumeau et se demandera si le Général l'a fait tuer.

Pire, dès l’enterrement, le pouvoir déclare Soyaan "Propriété d’Etat", le qualifie de héros, donne son nom à des rues, se glorifie de toutes ses actions, détruisant définitivement tout ce que le défunt aurait pu entreprendre contre lui. Qui témoignera du contraire? La dictature ne prend pas que les corps, elle vole aussi les âmes, les histoires et l’Histoire.

Nous nous sommes tous demandé au moins une fois ce que nous aurions fait si nous avions été des civils français pendant l'Occupation. Même si je ne pense pas qu'ils soient nombreux ceux qui ce verraient bien en collabo, la question reste poignante: Résistant ou profil bas?

C’est exactement face à ce dilemme que se trouve Loyaan, homme sans envergure mais honnête, il n’est pas particulièrement héroïque. Va-t-il prendre les risques énormes de l’insoumission alors qu’il ne voit autour de lui qu’opposants torturés ou "disparus" dans une population misérable qui laisse faire en tentant éventuellement d’en tirer quelque profit au passage? Même les opposants ne sont pas crédibles. Leur position est tout autant une histoire de clan ou tribu que de principe. Il n’y a pas que la dictature qui soit désespérante, tous les modes de pensée le sont dans ce pays.

Ce n’est pas un roman très facile à lire, ni même, du moins au début, agréable à lire. Le style est emphatique et parfois pesant. On est saisi par la beauté de certaines images poétiques mais les choses avancent très lentement et jamais en droite ligne. On s’enlise dans le formalisme social  et le lecteur –au moins occidental- s’ennuie parfois un peu à surmonter ces obstacles qui à ses yeux n’ont aucun sens. On sent tout le poids écrasant, étouffant, des traditions. C’est irrespirable. Tout autant que la dictature. Et pourtant, une fois habitué, on lit avec de plus en plus d’appétit les pages qui défilent et à aucun moment je n’ai été tentée d’abandonner, ni même de sauter de pages car Farah sait décortiquer, observer et témoigner des rouages du pouvoir et de la dictature qui sont partout les mêmes. Sa vision des choses est particulièrement claire et juste.

C’est un roman qu’il faut absolument lire –et acheter, comme tous ceux de Nuruddin Farah, au moins un acte de résistance que nous pouvons faire– car il est admirable que dans un pays dans l’état de la Somalie, il puisse y avoir des gens pour se soucier de littérature et tenir à laisser au monde une œuvre littéraire qui témoigne de ce peuple. Je sais que Farah ne vit pas en Somalie. Il ne le pourrait pas. En fait il est quasi nomade, se déplaçant dans le monde entier, mais il n’empêche qu’il ne daigne s’installer nulle part ailleurs et qu’il ne parle que de son peuple et de son pays, il témoigne pour eux, il leur fait le don fastueux d’une vraie littérature et c’est pour cela que Farah est grand.

"Qu’est devenue l’élite qui avait bercé de faux espoirs les cœurs des masses africaines ? Certains ont purgé et purgent des années tourmentées de détention. La plupart ont quitté leur pays. Des postes à l’UNESCO, à la FAO ; des postes dans les états pétroliers du golfe."

978-2264033222 

2 commentaires:

  1. Il me semble n’avoir jamais lu d’auteur somalien. Celui-ci paraît assez intéressant pour se rendre compte de l’ambiance du pays. Et ce personnage en proie à un dilemme moral est attirant. Je note cet auteur dans le récapitulatif par pays. Merci pour ces lectures

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  2. Oui, c'est vrai. Un auteur et un pays qui méritent largement une visite.

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