24 mars 2025

La Distinction

Librement inspiré du livre de Pierre Bourdieu

de Tiphaine Rivière

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Vous le savez tous, "La distinction" de Pierre Bourdieu est un ouvrage majeur et passionnant… mais c’est aussi un gros livre à la lecture difficile. Pour cette raison, beaucoup ne l’ont pas lu à part quelques devoirs scolaires rapides dans les meilleurs des cas. Cet album arrive à point et va beaucoup nous aider.

Alors, une étude de presque 700 pages transposée en 280 pages de gros dessins, vous vous doutez que vous allez lire une vulgarisation simplifiée, n’empêche que vous aurez les grandes lignes et que j’ai trouvé que l’esprit n’avait pas été trahi. Je conseille non seulement de lire cet ouvrage qui devrait se trouver dans toutes les bibliothèques publiques, mais aussi de l’offrir à vos jeunes, qu’ils fassent des études ou non. Ils comprendront mieux le monde dans lequel ils vivent, car ce qui fait l’objet de cette étude de 1979 perdure encore cinquante ans plus tard et si le monde a bien changé, ce dont on parle ici, est toujours là. Preuve que Bourdieu avait bien mis à jour un élément fondamental de notre mode de vie.

Tiphaine Rivière prend le parti de transposer l’action à notre époque. Notre héros est un jeune professeur de lycée qui, face à la difficulté qu’il y a aujourd’hui à faire classe en Terminale, entreprend de faire lire à ses élèves "La distinction" de Pierre Bourdieu. Ce texte est une révélation pour ces jeunes gens qui, peu enclins au départ à accorder leur attention, ne vont pas tarder à se sentir directement concernés par ce dont Bourdieu (et leur professeur) leur parle. Ils vont immédiatement faire rapprochements et comparaisons entre leurs vies, leurs familles, leurs mondes et les théories qu’ils découvrent. Ils prennent conscience de choses qu’ils ont toujours vécues et acceptées sans jamais les comprendre ni les remettre en cause alors qu’ils sont si fiers de leur libre arbitre. A partir de là, ils s’observent eux-mêmes et questionnent leurs motivations réelles. Ils observent et interrogent leurs familles. Leurs visions du monde changent.

Le graphisme noir et blanc, simplifié, vivant, m’a bien convenu. Le montage est passionnant. La mise en scène claire. C’est complètement accessible. C’est convaincant. Beaucoup vont découvrir des choses. Tout le monde va tout comprendre… et certains, une fois cet album terminé, poursuivront les recherches. Je conseille à 100 %.

978-2413081333

19 mars 2025

Prisonnier du rêve écarlate

d' Andreï Makine

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Ce nouveau roman d'Andrei Makine va nous raconter la vie de Lucien Baert, prolétaire français idéaliste acquis aux idées communistes, au long de plusieurs décennies, et, à travers lui, l'évolution de l'URSS et de la France.

A l'époque (1939) où Lucien jeune mécano entreprend ce voyage guidé en URSS avec d'autres camarades communistes après avoir appris un peu de russe, Gide y était déjà allé et en avait dit ce qu’il en pensait « Si je me suis trompé d'abord, le mieux est de reconnaître au plus tôt mon erreur; car je suis responsable, ici, de ceux que cette erreur entraîne. Il n'y a pas, en ce cas, amour-propre qui tienne; et du reste j'en ai fort peu. Il y a des choses plus importantes à mes yeux que moi-même; plus importantes que l'U.R.S.S.: c'est l'humanité, c'est son destin, c'est sa culture. »

Mais ceux qui ne voulait pas y croire n’y croyait pas. Plus tard circuleraient des rumeurs de touristes "coincés" derrière le rideau de fer (mot de Churchill en 46) lors de ce genre de voyage. Il y aura même des romans et des films sur le sujet et on parlera des guides, aussi. Mais en 1939, Lucien et ses camarades refusaient d'y croire. Ce n'était à leurs yeux que propagande capitaliste, et c'est confiants qu’ils partent pour ce voyage dont lui ne reviendra pourtant que plusieurs décennies plus tard, à moitié détruit. Nous verrons avec lui ce qu'était vraiment l'URSS puis la Russie et comment elle a évolué depuis 1939 jusqu'à actuellement. Lucien va goûter à tout, la prison, les camps, l'armée, le Front en tant que chair à canon même pas armée pour se lancer à l'assaut des lignes ennemies (il fallait prendre des armes aux cadavres), puis la Russie profonde, la Mafia omnipotente et omniprésente. Quand il parviendra à rentrer en France, ce sera pour jouer le rôle de témoin professionnel sur les plateaux et dans tous les médias, découvrant un autre monde, moins dangereux mais où le paraître a ôté toute importance à l'être. Et ici non plus, toute vérité n'est pas accueillie. L'époque rejette les nuances, seules les positions tranchées et sans concessions sont reconnues valides. (C’est de l’époque actuelle dont nous parlons).

C'est un roman intéressant, surtout d’un point de vue historique, mais du point de vue humain aussi. Cependant, on est loin du "Testament français" ou de "L'archipel d'une autre vie" en ce qui concerne le style. On n’a hélas qu’une suite de phrases courtes, simplistes, une énumération de faits, un style de compte-rendu à se mettre sous les yeux pendant la majeure partie du livre. Cette page en est un exemple mais jusque là, elles sont toutes du même tonneau :


C’est frustrant.

Et puis soudain, alors que je ne l'espérais plus, dans le dernier tiers, le roman s'envole enfin! Makine retrouve l'inspiration et nous, lecteurs, retrouvons l'écrivain que nous aimons.

C'est un peu tard, bien sûr, mais c'est beau quand même. Ça rattrape presque le bouquin et on le quitte sur une bonne impression qui fera des commentaires de lecture bienveillants.

‎ 978-2246840152

14 mars 2025

Le banquet des Empouses

de Olga Tokarczuk

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Sous-titre : "Roman d’épouvante naturopathique"

Enfin de la Littérature! Vous le savez, je n'ai rien contre les lectures distractives, que ce soit pour se lancer dans des aventures échevelées ou pour sourire à des fables humoristiques, et il y a aussi une quantité de romans que je qualifierais d'"honnêtes" et dont on se satisfait aisément mais on a cependant besoin, au moins de temps en temps, de retrouver la Littérature, avec un L majuscule. C'est ce qui nous arrive quand on met le nez dans un roman d' Olga Tokarczuk et ça fait un bien fou.

Nous sommes en 1912. Atteint de tuberculose, le jeune Mieczyslaw Wojnicz a dû interrompre ses études de Polytechnicien juste avant leur fin pour partir en sanatorium. Pendant ses soins, il logera dans une "Pension pour messieurs" tenue par Monsieur Opitz. Vous avez bien compris qu'on n'y voit aucune femme, il y avait bien une Mme Opitz mais elle sort rapidement de l'histoire (suicide? Son mari l'a-t-il "aidée"? On ne sait trop mais on ne s'en soucie pas beaucoup non plus, ou peut-être... mais on ne peut pas encore le savoir.) Mieczyslaw trouvera là une sélection de Messieurs, malades comme lui, mais plus âgés, tous tenant à défendre leur position sociale et tous un peu fauchés (les malades plus aisés sont logés au sanatorium lui-même). Derrière ce vernis assez inauthentique, le lecteur décèle les crispations mesquines, la cupidité, la forfanterie, parfois déchirées par un craquage inattendu pour révéler une chair plus tendre, mais à peine. On se réunit et on bavarde, soutenu par une petite liqueur locale à base de champignons hallucinogènes. Tous ces messieurs réunis là dissimulent leur dilemme personnel de besoin-peur des femmes sous une gigantesque misogynie. Il ne se termine aucune discussion sans qu'on ait trouvé l'occasion de répéter à quel point "le cerveau des femmes fonctionne d'une manière complètement différente du nôtre, il aurait même une autre structure.(...) Là où l'homme s'y entend en chiffres et plus généralement en structures, chez la femme se trouve la maternité." Et le lecteur ébahi découvrira en fin d'ouvrage que loin d'être dans la fiction, "TOUS les propos misogynes sont des paraphrases de textes des auteurs suivants: " suit une jolie liste de messieurs pourtant fort honorablement connus. Eh oui, c'est comme ça.

Mieczyslaw a été élevé par son père et son oncle, assez à l'écart du monde. Sa mère étant morte à sa naissance, la seule présence féminine proche n'a été de toute sa vie qu'une domestique, bienveillante mais sévèrement gardée à distance par le père puis renvoyée dès que l'enfant a été jugé assez grand pour se passer de "soins féminins". C’est peu dire que Mieczyslaw ignore tout des femmes. Il est maintenant frêle, un peu timide, et manifeste une phobie d’être observé à son insu. Il va s'intégrer dans le groupe en tant qu'"étudiant", le seul autre hôte de son âge étant un peintre malheureusement très malade.

Ces messieurs de la pension pratiquent en groupe la petite randonnée de montagne et culturelle, et sont très portés sur la bonne chère et Mieczyslaw se goinfre volontiers avec eux de plats locaux même si la découverte après-coup de leur composition exacte peut le faire vomir (et nous avec). Ce sentiment d'appétit et de dégoût, attirance et répulsion, est central dans ce livre. Par ailleurs, les choses ont souvent un double sens qui apparaît peu à peu et qu’on comprend plus tard (Emérencie, par exemple). Nous sommes dans une fiction très profonde et complexe.

Parallèlement, un mystère rode. Mieczyslaw ne tarde pas à découvrir que les morts suspectes se multiplient dans ce village depuis fort longtemps et qu'on ne peut pas toujours en accuser la tuberculose. Il tente d’en savoir plus, fouille un peu, observe... et nous aussi nous l'observons, car il est tout de même un peu étrange ce Mieczyslaw.

Qui nous fait ce récit? Eh bien, ce sont les empouses qui, invisibles, sont pourtant présentes partout et observent tout, bien que personne ne soupçonne leur présence. Et qui sont les empouses? Ce sont les spectres de la déesse Hécate.

Un grand roman ! Bien sûr, maintenant je n'ai plus qu'à lire "La montagne magique" de Thomas Mann devant laquelle j'ai toujours reculé, à tort, sans doute.

978-2882508669

09 mars 2025

Baignade accompagnée

de Serge Brussolo

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D'abord, je tiens à le préciser, je suis fan de Serge Brussolo. Il a un vrai don pour nous accrocher à des histoires surprenantes qui nous tiennent en haleine d'un bout à l'autre. Avec lui ne se posent pas les questions de vraisemblance, mais les histoires ont toujours une solide logique interne qui permet de s’y croire. De plus, il aime et il sait mettre en action des héroïnes qui n'ont pas froid aux yeux. Et justement, pour cette "Baignade accompagnée", nous en retrouvons une que nous avions déjà rencontrée dans des circonstances tragiques dans "Les enfants du crépuscules" et que nous retrouverons ensuite dans "Iceberg Ltd" (tous deux bien meilleurs à mon avis) parce qu'il faut bien dire que, je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas vraiment accroché à celui-là. Pourtant tout y est, l'environnement hyper dangereux (les requins de Key West), les ennemis tout aussi dangereux (qu'ils soient du clubs des mutilés d’attaques de requins que le choc a sérieusement fêlés ou ninjas sadiques trafiquants de drogue) et l'art du récit est toujours aussi bien maîtrisé par l'auteur. Non, je ne sais pas, quelque chose n'a pas marché pour moi. Déjà, les requins ne font pas du tout partie de mes phobies et la plongée sous-marine, pour moi, c'est un peu comme marcher sur la lune, je sais que certains le font mais je ne m’identifie pas. Ou peut-être tout simplement que je n'étais pas d'humeur, bref, j'ai tout lu, j'ai même été surprise par le twist final, mais je n'y suis jamais allée à fond. Mais allez-y, vous, tentez le coup, vous verrez bien.

Voici l'histoire: Peggy Meetchum gravement déstabilisée par ses aventures des "Enfants du crépuscule" n'a jamais pu reprendre une vie "normale". Après des errances borderline, elle finit par se calmer un peu en s'établissant sur une plage de Floride bien que les requins y pullulent. Elle y a installé une fausse épave immergée qu'elle fait visiter aux touristes qui veulent marier plongée et émotions fortes (étant bien entendu qu'ils ne se feront pas vraiment croquer, mais qu'entend-on par "bien entendu"?). Par ailleurs, elle arrondit ses fins de mois en gardant un parc de requins pour un laboratoire qui les utilise à des fins expérimentales. Un jour, elle trouve dans sa fausse épave, un container suspect. Quelqu’un utilise son décor comme cachette pour ce qui semble bien être de la drogue. Sans trop réfléchir, elle l’emporte pour l’observer de plus près. Ce n’était clairement pas une bonne idée, tout le reste du livre va le lui prouver.


Série Peggy Meetchum : 3 romans distincts qui peuvent se lire dans le désordre.

Les Enfants du crépuscule

Baignade accompagnée

Iceberg Ltd


 978-2253171584

04 mars 2025

VilleVermine  L'homme aux babioles

de Julien Lambert

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Encore une trouvaille due aux hasards de mes fouilles aléatoires en bibliothèque. Je me souviens que je l’ai embarquée en me demandant encore si c’était une BD pour enfants ou adultes. La différence, hormis les images crues ou gores, tient à la simplification des histoires et des sentiments exprimés. Mais là non, s’il n’y a pas d’images choquantes il n’y a pas non plus simplification abusive des choses et j’ai passé un vraiment bon moment avec cet album.

Nous sommes donc à VilleVermine, le nom dit tout. C’est une mégapole en mauvais état et peuplée de gens étranges. "VilleVermine, ville poisseuse, grouillante, crasseuse... Ville de petites magouilles, de petits truands, de sales bizness". Notre héros s’appelle Jacques Peuplier et il vit seul dans une mansarde. Il est détective privé, spécialisé dans la recherche d’objets. Il faut dire qu’il a un atout secret, il parle la langue des objets. Il les aime, il les répare et, quand il est sur une enquête, il peut interroger les objets témoins des faits. Il a donc d’excellents résultats et une bonne réputation dans son métier. Il est par ailleurs aidé par une constitution de colosse et une bonne efficacité dans les bagarres. Ses recherches lui font traverser la ville en tous sens et on croise ainsi les autres habitants, les truands, les bandes de gamins à moitié sauvages, de gros insectes volants et on parle même d’un homme volant, mais Jacques a du mal à y croire jusqu’à ce qu’il le voie de ses yeux. Il y a tellement de choses étranges dans cette VilleVermine… Mais un jour, la Reine des Bas Fonds, lui demande de retrouver sa fille qui a été enlevée. C’est en dehors des compétences de notre détective, mais quand celle-là demande quelque chose, il ne reste plus qu’à obéir, et le voilà parti, interrogeant les objets qui ont assisté aux évènements. Il rencontrera ainsi d’autres personnages dotés de dons tout aussi étranges que les siens et découvrira un complot glaçant dont personne ne se doutait...

Et moi, je lis ça, captivée, car l’histoire est très originale et intéressante, car c’est poétique et ça titille constamment la curiosité, parce que tout peut arriver et que ça n’est pas simpliste. Je me sens comme lorsque, gamine, je dévorais les BD. Le dessin aussi me convient. Lui aussi est original, brut mais parfait et hyper évocateur. Il est exactement adapté au récit. Julien Lambert a assuré le scenario et le dessin et je ne peux qu’admirer son talent. Mais voilà qu’au moment où je suis le plus accrochée, j’arrive à cette vignette :

J’ai fait exactement la tête qu’on voit en haut du dessin et je me suis précipitée dès le lendemain à la bibliothèque pour m’emparer de ce fichu tome 2. Comment avais-je pu ne pas voir que ce n’était pas un one shot ?!

Par contre, mon engouement ne devait pas être totalement infondé car je m’aperçois que cet album a reçu le Fauve polar 2019 à Angoulême.

978-2377311552

27 février 2025

Sur la dalle

de Fred Vargas

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Sorti en 2023, ce nouvel épisode des aventures du Commissaire Adamsberg est le dixième de la série. Dix, ce serait un bon nombre pour arrêter, non ? Je revois mon enthousiasme en découvrant ce flic pratiquement à sa sortie (1991). Je me suis régalée de ses aventures, de sa tournure d’esprit et de son humanisme. On découvrait le flic anti-flic (Marleau s’annonçait). Je me précipitais sur chaque nouvelle sortie. Au fil des années, les nombres de pages sont devenus de plus en plus importants alors que mon intérêt prenait le chemin inverse. Je les lisais encore mais avec un délai de plus en plus important, lui aussi. Je ne me précipitais plus et je subissais des déceptions… et je vois bien que s’il y a un onzième, il n’est pas du tout sûr que je le lise (euphémisme).

Que se passe-t-il ? Eh bien d’abord, c’est toujours la même recette. Il y a des scènes qu’on est sûr de trouver : Début avec un sauvetage d’animal, attitude ou aspect du Commissaire qui stupéfie tout le monde. Il ne fait pourtant rien de bien extraordinaire, tarde à trouver le coupable et il y aura encore quelques malheureuses victimes avant qu’il ne mette la main sur l’assassin qui n’avait d’ailleurs plus qu’une seule proie en vue.

570 pages, c’est beaucoup, et même disons-le, c’est trop. De repas plantureux et répétitifs en promenades nonchalantes, on traverse des situations désespérées qui se résolvent d’un coup, on connaît des rebondissements invraisemblables (menottes cassées, bof, bof), on s’appuie sur des affirmations péremptoires peu étayées (un personnage est le sosie de Chateaubriand ce dont tout le monde s’extasie mais vu les portraits qu’on en a il doit y avoir plusieurs milliers d’hommes – et même quelques femmes- dans ce cas, à commencer par Souchon). On retrouve les mêmes caractéristiques des personnages que d’habitude, mais carrément poussées jusqu’à la caricature (le commissaire comme ses adjoints ou l’entourage).

Et heureusement que l’entourage d’ Adamsberg est là pour répéter à de nombreuses reprises combien ils est admirable, parce que nous, on n’y songerait pas. Son vocabulaire semble même s’appauvrir. Il a toujours eu du mal avec les mots difficiles mais là, ils n’ont même plus besoin de l’être pour qu’il s’y emmêle. Des "bulles de pensée" vaseuses font péniblement surface apportant la révélation... Bref, Adamsberg se caricature. Le Commissaire s’essouffle. Les dialogues sont affligeants voire même parfois à la limite du ridicule. Quant à l’explication de l’énigme elle-même, elle a beau être cachée derrière une autre affaire de nature moins surprenante pour embrouiller le lecteur, on ne peut pas ne pas voir qu’elle pulvérise les scores du niveau d’invraisemblance. C’est carrément une histoire à dormir debout. On a donc au final lu presque 600 pages d’un polar gentil mais très moyen (audiolu pour moi, mais quand même...), je ne pense pas le refaire.

Quant au dolmen censé inspirer Adamsberg, je ne l’ai même pas vraiment visualisé.

Par contre, les souvenirs éveillés par cette mésaventure m’ont remis en tête la série des "Évangélistes" que j’avais bien aimée aussi. J’en ai donc ressorti un des volumes et je vais voir si j’apprécie encore. Je vous parlerai bientôt.


‎ 978-2290397848

22 février 2025

 Fuck America

Edgar Hilsenrath

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Un bouquin assez déjanté qui ne parle pas de la Shoah tout en ne parlant que de cela.

Je m’explique.

Ce roman est d’inspiration nettement autobiographique. Il s’attache à la période durant laquelle Bronsk… euh, Hilsenrath vécut ou plutôt survécut à New York et nous raconte comment cela se passa. 

Mais reprenons.

Le livre commence par un échange de lettres entre le père de Bronsky et le Consul Général des Etats-Unis. Nous sommes à Berlin en 1939 et le premier demande très poliment au second de lui accorder des visas d’immigration. 

"Très cher Monsieur le Consul Général 

Depuis hier, ils brûlent nos synagogues Les nazis ont détruit mon magasin, pillé mon bureau, chassé mes enfants de l’école, mis le feu à mon appartement, violé ma femme, écrasé mes testicules, saisi ma fortune et clôturé mon compte bancaire. (…) Seriez-vous en mesure, très cher Monsieur le Consul Général, de me procurer sous trois jours des visas d’immigration pour les Etats-Unis?"

A quoi le  Très cher Consul Général répond non moins poliment :

"Renvoyez-moi les formulaires de demande et veuillez attendre treize ans" car eh oui, hélas, il y a une forte demande et donc des délais à respecter.

Le ton est donné: nous allons parler avec légèreté de choses lourdes. Vous savez bien, cette fameuse politesse du désespoir… eh bien elle joue ici à fond et le résultat m’a semblé très convaincant.

Après cet échange de lettres, nous quittons le vieux continent et faisons un saut de quelques années dans le futur car Jakob Bronsky a survécu. Il est à New York, dans une misère noire. Il vit dans un meublé du quartier juif et n’est pas du tout désespéré car il a décidé qu’il ne se souvenait de rien. Seulement, il est incapable de produire correctement le moindre travail salarié et a donc du mal à survivre entre petits larcins, et boulots de dépannage de quelques jours ou heures dont la seule constante est qu’on ne le rembauchera pas. Il fréquente une cafétéria juive misérable et crasseuse où il retrouve quelques connaissances de tous âges, aussi pauvres que lui ou presque et assez tolérants à son égard. Ils savent. Ses deux préoccupations majeures sont sa nourriture et sa sexualité, les deux étant très difficiles à assurer un minimum. Vient bientôt s’ajouter une troisième préoccupation qui égalera bientôt les deux autres: écrire. Jakob sent qu’il est un écrivain ("non publié", comme il a l’honnêteté de toujours préciser) et c’est pourquoi, ainsi que pour apprivoiser et remettre en ordre ce passé dont il se souviendra peut-être à cette occasion, il va écrire sur sa vie. Ses compagnons de cafétéria lui proposent aussitôt un titre: "Le branleur" (allez savoir ce qui leur fait dire ça…) En tout cas, le premier chapitre n’est pas encore écrit que le titre fait l’unanimité, et même auprès de Bronsky qui l’accepte volontiers. A partir de maintenant, il subviendra à ses modestes besoins dans le but de se rendre capable d’écrire un chapitre de plus. L’évidence vitale est devenue l’écriture de ce livre, le premier. Il l’écrit à New York, en allemand -ce qui ne simplifie rien pour une éventuelle publication- tout en poursuivant son existence chaotique. Et c’est cela qui nous est raconté par un Jakob Bronsky dont la perpétuelle gentillesse n’a d’égale que sa perpétuelle distance aux choses et dont on ne sait pas trop si ses mensonges sont volontaires ou non.

Un livre que j’ai lu d’une traite et qui pour moi, parle de la vie et de la création littéraire, deux des sujets les plus passionnants qui soient. 


"- Et la guerre a rattrapé la famille Bronsky. Y compris Jakob Bronsky. Et quand la guerre a été finie il y a eu, tout d’un coup, deux Jakob Bronsky"

"- Comment ça, il y a eu deux Jakob Bronsky? "

"- Il y en a eu deux", je dis " Le premier Jakob Bronsky, mort avec les six millions, et l’autre Jakob Bronsky, celui qui a survécu aux six millions."

(p. 250)


Wodka l'a lu aussi.


978-2370551177


17 février 2025

 La loi de la tartine beurrée

J.M. Erre

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Un livre pour rire. Quand j’ai envie de m’accorder un moment de lecture de pure détente, il n’est pas rare que je me tourne vers J.M. Erre. Il a déjà plusieurs livres sur ce blog. J’ai déjà lu la plupart de ses titres et celui-ci s’est montré à la hauteur de ce que j’en attendais : une bonne récréation. Ce qui n’empêche pas ici une fine (ou pas) analyse des phénomènes de couple.

« - Le couple est l’espace de la tension, murmure Anna. On garde ainsi la colère du citoyen au cœur de la cellule familiale.

- Tant qu’on crie sur son conjoint, chuchote JL, on ne se révolte pas contre le pouvoir.

- L’état ne survit que grâce à la névrose du couple.

- C’est ça, confirme l’intrus. Le pire ce sont les célibataires qui se gâchent la vie en cherchant désespérément à être en couple »

C’est un huis clos. Ca pourrait parfaitement s’interpréter sur une scène de théâtre (et ça fait partie des choses qui m’ont séduite, j’imaginais bien une mini troupe jouant cela comme on faisait du théâtre autrefois). Tout se passe dans l’appartement du couple Godart (avec un T), psychologue/analyste. C’est au réveil d’un lendemain de fiesta. Vous savez comme ces moments-là sont difficiles, celui-là va l’être particulièrement. Monsieur émerge le premier (au sens propre comme au figuré puisqu’il s’extrait péniblement de l’intérieur du divan), Madame apparaîtra plus tard, bien fatiguée elle aussi. Monsieur (JL pour les intimes, spécialiste ayant écrit un livre sur les emmerdements) a d’autant plus de mal à reprendre contact avec la réalité que la première chose qu’il voit en ouvrant les yeux est une tartine beurrée collée au plafond du salon et absolument pas décidée à redescendre. Mais quand elle le fera, de quel coté touchera-t-elle le sol ? (J’en vois chez eux qui font l’expérience, mais attention, il faudra nettoyer).

Débarqueront bientôt plusieurs visiteurs inattendus comme un plombier, des gros bras d’Emmaüs et un inspecteur de police ; débarqueront également l’un après l’autre, une quantité d’objets hétéroclites et surprenants que JL n’a pas souvenir d’avoir commandés mais qui, bel et bien payés et livrés, devront trouver à se caser dans l’appartement qui cesse rapidement de donner cette impression de "logement de magazine" qui plaisait à ses propriétaires. Nous mettrons 200 pages (gros caractères) à assister au désastre, à le comprendre, à craquer

"Qu'est-ce qu’il raconte, ce taré? J’en peux plus, je vais te le balancer par la fenêtre! Dégage, espèce de détraqué du bulbe ! Hurle JL qui, rappelons-le, n’exerce pas le dimanche"

et à en contempler la conclusion.

Les amateurs relèveront en complices séduits l’introduction de titres précédents de l’auteur dans le cours du récit. Les nouveaux lecteurs auront l’occasion de voir si cet humour ni lourd, ni gras qui est la marque de l’auteur est leur tasse de thé.


Merci aux Editions Buchet – Chastel qui m’ont envoyé ce livre.


978-2283040362

12 février 2025

Maus L'intégrale

de Art Spiegelman

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Une lecture INDISPENSABLE. La décision des écoles du comté de McMinn, à l'est du Tennessee, en 2022 de retirer Maus du programme m’a envoyée d’urgence chez mon libraire, et je ne suis pas seule, les ventes ont explosé à ce moment-là. Messieurs les censeurs, merci. Bien sûr, je connaissais ce titre depuis des années, je l'avais déjà vu, j'en avais déjà abondamment entendu parler, je l'avais même eu plusieurs fois en main, feuilleté, lu quelques pages, mais jamais, je l'avoue, je ne m'étais assise dans un fauteuil pour le lire du premier au dernier mot, du premier au dernier dessin. Quelle erreur! Je m'en veux. Ça ne suffit pas de connaître l'existence de ce livre, ni de savoir déjà bien des choses sur la Shoah, il faut lire ce livre. On ne peut pas s'en dispenser car il nous apporte quelque chose d'unique. Faites l'expérience, vous saurez ensuite pourquoi je vous dis ça avec une telle insistance.

Tout d'abord, il ne faut jamais perdre de vue que c'est une histoire vraie. Art Spiegelman a recueilli le récit de la Shoah auprès de son père qui l'a vécue en Pologne puis dans différents camps d'extermination. A ce moment-là, ils vivent tous deux aux USA, la mère d'Art est morte et ses relations avec son père au caractère difficile sont tout sauf aisées. Le lecteur ne peut s’empêcher de penser que ce sont peut-être justement ces défauts, opportunisme, obstination forcenée, égoïsme, qui ont permis au père de survivre là où des millions d'autres sont morts.

 Le récit, documenté par l'auteur comme un reportage, a été publié par épisodes dans un magazine pendant dix ans avant qu'ils soient réunis en un livre. Sous ses apparence de bande dessinée facile avec ses petites souris, c’est un vrai document qui m’a plus d’une fois fait penser à Hilsenrath .

Il a obtenu en 1992 un prix Pulitzer "spécial"", car ce prix n’est normalement pas attribué à une BD. C’est dire s’il a impressionné .

Pourquoi des souris ? Peut-être parce que les nazis soutenaient que les Juifs n’étaient pas humains, mais pas uniquement. Les Allemands sont des chats (je ne pense pas qu’Art Spiegelman déteste les chats, mais ils sont l’ennemi évident des souris) et les Polonais des cochons. Le père parle en faisant des fautes, ce qui rappelle en permanence qu’il est un exilé. Il part d’une situation aisée, jeune, quand son mariage le fait entrer dans la très riche famille de son épouse, lui qui est moins riche. La situation devient ensuite de plus en plus difficile jusqu’à l’abomination des camps d’extermination.

Le récit sans déclaration théorique se situe à hauteur de souris et de quotidien, de survie, où on a tellement de mal à s’en tirer qu’on n’est plus à considérer les choses dans leur ensemble. Mais le lecteur lui, a le recul et la vue d’ensemble. De même, il sait comment le Reich va finir.

Les Spiegelman racontent ce dont tant d’autres ne pourront jamais témoigner. Le récit est épouvantable et on sait en refermant ce livre qu’il n’y a pas d’innocents.

 Après la Libération, les Juifs n’ont généralement pas pu récupérer leurs biens en Pologne. Ceux qui réclamaient trop, on les a fait taire.

Beaucoup ont confirmé leur déni en tentant de nuire à sa publication dans leurs pays respectifs. Wikipédia précise "La traduction vers l'arabe, envisagée depuis longtemps, ne s'est pas encore concrétisée" . Les Russes quant à eux, égaux à eux-mêmes, l’ont édité mais la vente est interdite.

C’est un livre d’une tristesse infinie, mais on ne peut pas faire l’économie de sa lecture.

978-2081278028

07 février 2025

 Cabane

d'Abel Quentin

***+


Chronique d'une mort annoncée

D’Abel Quentin, j’avais bien aimé "Sœur" et plus encore "Le Voyant d’Étampes", c’est pourquoi, quand à la rentrée de septembre 2024 j’ai vu apparaître un nouveau titre de lui, je me suis tout de suite juré de le lire. Ce qui fut fait quelques mois plus tard. C’est peu dire que j’ai été déçue. Le sujet m’intéressait, pourtant. J’aurais tendance à dire que c’est un livre raté. Ça arrive aux meilleurs et cela ne m’empêchera pas d’aller mettre mon nez dans son prochain roman. J’aimerais beaucoup mentir un peu et dire que oui, c’est intéressant… etc. Tout le monde serait d’accord avec moi, un petit ronron de bon aloi, et ce serait plus simple. Mais non, ça ne va pas être possible, je suis ici pour dire ce que je pense.

L’histoire d’abord, elle est inspirée, de façon à la fois très proche et très libre de l’histoire vraie du "Rapport Meadows" publié en 1972. Je vous recommande à ce sujet le dossier "Ils étaient quatre mousquetaires" de Télérama. On retrouve beaucoup de faits réels dans le roman mais par contre, la psychologie des personnages est inventée par A. Quentin. Il a d’ailleurs également changé leurs noms pour que cela soit clair même pour ceux qui n’auraient pas lu l’avertissement de début de livre.

L’équipe de scientifiques qui a établi ce Rapport 21 est composée de quatre chercheurs de nationalités et spécialités différentes, dont un couple. L’auteur a choisi de présenter le couple américain puis successivement les deux autres personnages, un Français et un Norvégien, puis de regrouper ceux qui restent cinquante ans après pour une sorte de conclusion (parce que les plus malins l’auront compris, la véritable conclusion, c’est le monde qui la fera). Aucun des personnages n’est vraiment sympathique même si certains lecteurs se sentiront sans doute plus près de l’un ou de l’autre (moi, d’aucun). De plus, ils sont caricaturaux dans leur genre. La partie centrée sur le couple occupe en gros le premier tiers du livre et a été pour moi d’un ennui a peu près total. C’est terriblement plan-plan et convenu. Au point que c’est devenu pavlovien chez moi, dès qu’on reparlait du couple, l’ennui me saisissait. Ensuite, entre en scène un journaliste qui entreprend de rédiger un article sur ce que sont devenus les quatre du Rapport 21. Il se pique au jeu, et poursuit ses investigations bien plus loin que ne le nécessitait l’article.

L’idée directrice du roman pourrait être d’explorer les différentes réactions possibles quand on annonce la fin du monde et qu’on doit bien constater que votre annonce ne changera rien au déroulement des choses. Le couple se retire à la campagne pour tenir un élevage porcin (loin d’être l’option la plus écologique dans mon esprit, mais bon… je ne suis pas là pour tout discuter). Le Français décide que foutu pour foutu, il va en profiter au maximum et passer sa vie dans le luxe. Le Norvégien perd la boule et devient mi ermite - mi gourou. Le roman ne devient jamais passionnant, même si cela s’améliore au fil du livre et si les dernières dizaines de pages se tournent plus vite.

J’ai trouvé sur le net des avis contrastés. Certains ont aimé, d’autres non mais surtout des avis mitigés. Certains ne l’ont pas lu entièrement mais ont tout de même dit que c’était bien parce que Quentin est un bon auteur. Le Masque et la Plume en a parlé. Mon avis rejoint celui d’Arnaud Viviant, comme souvent, sans que ce soit une nécessité. Mais bon, c'est peut-être parce que je ne m'attendais pas à cet ennui...


NB : Répète 2 ou 3 fois "avoir les foies" dans le sens d'être en colère; ce qui n'est pas sa signification. Personne ne parle plus argot dans les comités de lecture? 😏

979-1032925430

02 février 2025

Habemus Bastard

Scenario de Schwartzmann Jacky

Dessin de Vallée Sylvain

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Histoire en deux volumes, ce sera donc les deux, sinon rien, ou vous allez rester en plan en plein milieu de l’aventure.

Un tueur poursuivi par des truands très dangereux bien décidés à lui faire la peau, saisit l’occasion de se cacher en se faisant passer pour le nouveau curé attendu dans un village. Personne ne peut se douter de cette astuce. C’est la planque idéale, si ce n’est qu’il ignore tout de la religion et de ce qu’est censé faire un curé, et le premier dimanche arrive vite.

Qu’à cela ne tienne, d’autant qu’il n’a pas le choix. Il pense que quelques vidéos sur le net lui permettront de trouver de quoi meubler son sermon. Mais ce n’est pas gagné.

Grâce à sa nouvelle fonction, il ne met pas longtemps à connaître quelques petits secrets locaux et à réorganiser les choses à sa convenance, grâce cette fois à son ancienne fonction. Ayant notablement amélioré ses conditions de vie, notre nouveau curé prend goût à son nouveau rôle et se voit bien s’installer là. C’est évidemment à ce moment-là que son ancienne vie le rattrape et que tout part en vrille...


Jacky Schwartzmann, auteur de polars, a fourni le scenario de ces BD où l’on retrouve quelques uns de des thèmes qui lui sont chers : trafics en tous genres, criminel sympathique quand même (quoique...), figure d’autorité qui n’est pas tel qu’on le croit, flic qui prend cher etc. Les vieux rouages fonctionnent bien. Ca n’est pas d’une originalité absolument ébouriffante (des truands bouleversant la vie de villages reculés où ils sont partis se cacher, on en a quand même déjà vu quelques uns, et même en curés), mais ça marche encore. Un ton non dénué d’humour fait plaisamment passer le tout.

Les dessins sont parfaits. J'avais déjà apprécié son "Tananarive", Sylvain Vallée n’est pas un inconnu, un Prix à Angoulême en 2011, et le grand prix du Quai des bulles au festival de Saint-Malo en 2015. Excusez du peu.



 978-2205089943      et     978-2205211306



28 janvier 2025

A moi seul bien des personnages

John Irving

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Le narrateur, William (dit Bill) Dean, est un vieil homme qui reprend ses souvenirs depuis son enfance, si bien que j'aurais aussi bien pu dire que le narrateur était un jeune homme. Celui qui dit "Je" commence par nous parler de l'adolescent qu'il fut et auquel le hasard fit découvrir en même temps la littérature et la sexualité. Bill, qui n'a jusqu'à présent guère été un lecteur, constate avec perplexité et gène, qu'il est amoureux du beau-père que sa mère vient de lui donner. Bill n'a jamais connu son père et sa mère, qui est souffleuse dans un petit théâtre, vient de se marier avec Richard, professeur de littérature, acteur, puis metteur en scène de théâtre amateur. C'est ce Richard qui amènera Bill à la bibliothèque municipale car il estime que tout adolescent doit avoir sa carte de bibliothèque. Il lui y présentera Melle Frost, la bibliothécaire (aux USA, les bibliothécaires semblent avoir un rôle beaucoup plus dirigiste qu'ici vis à vis des jeunes) qui saura lui faire lire les romans qui le transformeront en lecteur passionné. Et Bill tombe aussitôt amoureux de Melle Frost aussi, ce qui lui paraît d'ailleurs moins saugrenu que de son beau-père, mais reste la différence d'âge.

Nous suivons Bill qui grandit, qui poursuit sa scolarité dans un internat de garçons, et dont le gros problème est que, plus ses pulsions sexuelles se manifestent, moins elles lui semblent aller dans le sens qu'elles devraient avoir. Bill se met à se tracasser beaucoup pour ses "erreurs d'aiguillage amoureux" qui l'étonnent, l’embarrassent et ne lui offrent qu'un avenir d'autant plus bouché que le sujet est tabou, autant chez lui qu'au collège.

Et pourtant! Pourtant, sa famille n'est pas particulièrement stricte et le théâtre shakespearien auquel ils vouent leurs loisirs, multiplie les ambivalences sexuelles (belles pages sur les pièces de Shakespeare, très vivantes et captivantes à l'occasion des répétitions). Pourtant encore, son grand-père (patron d'une scierie, travail viril s'il en est, ne joue que des rôles de femmes, toujours déguisé). Alors que Miss Frost (belles pages à nouveau sur ses lectures conseillées par elle) continue à le fasciner et notre Bill, qui ne se sent pas plus homo qu'hétéro, grandit en se considérant "de sexe indécis" et en se tracassant pour "son orientation sexuelle déroutante".

Nous le verrons ainsi grandir, devenir un homme, puis un homme âgé, sous les deux focales de sa sexualité particulière et de la littérature qu'il ne quittera plus car il va devenir écrivain. A travers les lectures du jeune Bill et les pièces du répertoire des troupes de théâtre, ce roman atteint une vraie dimension littéraire.

Comme le dit l'auteur, c'est un livre sur la tolérance sexuelle. Ne se contentant pas de dynamiter, les classes homme-femme, en particulier avec les transsexuels (on dit "transgenre" maintenant), il va poursuivre de même l'intolérance des homosexuels qui méprisent les bisexuels etc. montrant par là que même ceux qui souffrent de l'ostracisme sont capables très facilement de le reproduire.

Après nous avoir fait entrer dans ce milieu particulier et y avoir pris place, Bill nous fera traverser les années Sida à New York dans toute leur horreur mais sans jamais aucun larmoiement. C'est remarquablement documenté et rendu. Le drame n'est plus individuel, il prend une dimension sociale universelle. Face aux milliers de morts, le non-dit explose.

Si vous avez des problèmes avec les catégorisations sexuelles, vous allez vous sentir très mal à l'aise en lisant ce roman, mais en échange, peut-être serez-vous débarrassé de vos barrières mentales une fois la dernière page tournée (on peut rêver). Si vous êtes plus tolérant que cela, vous allez le devenir encore plus.

C'est un des tout bons romans de John Irving, un hétéro (je crois) qui arrive à nous y faire croire complètement et nous montre, en creux, où est le moyen-âge.

978-2757841433